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Morgael
#1
Pour commencer, je voulais présenter très brièvement l’origine de cette histoire.

J’ai toujours beaucoup écrit autour de l’activité du jeu de rôle. Tous ces textes ne sont en revanche pas rédigés pour être abordés comme on pourrait lire une nouvelle, un essai ou une critique : il s’agit de compte-rendus de séances, d’histoires de personnages (donc très isolés), de systèmes de règles de jeu, de documents utilisés dans les scénarios, etc. Tout cela ne présente par conséquent pas d’intérêt en dehors du cercle restreint des joueurs. Noircir autant de pages pendant toutes ces décennies de jeu est un peu frustrant puisqu’elles ne peuvent finalement être lues que par une poignée de personnes.

Pourtant, beaucoup de ces aventures vécues autour d’une table ont vraiment permis de « construire des histoires ». J’ai toujours imaginé que certaines d’entre elles pouvaient être suffisamment indépendantes pour qu’il soit envisageable de les raconter en dehors du groupe de joueurs. Le type de scénario que j’apprécie en jeu de rôle s’articule toujours autour d’histoires assez longues et, même en simplifiant un maximum de détails ou en faisant de nombreuses ellipses, les adapter à une découverte par un lecteur « extérieur au jeu » nécessite d’y consacrer un temps de réécriture important.

Mon objectif était donc que le texte suivant soit accessible par à peu près n’importe qui : c’est un challenge assez nouveau pour moi.

Modulo d’éventuelles erreurs bien involontaires (ou quelques interprétations volontaires), cette histoire se déroule dans la Terre du Milieu : si les mentions intéressantes viennent évidemment de J.R.R. Tolkien, je les ai hélas encombrées de beaucoup d’ajouts sortis de mon imagination.

Le premier confinement mis en place pour lutter contre la pandémie de Covid-19 commençait il y a un an jour pour jour et je voulais préciser dans cette courte introduction que cette date était une deadline symbolique pour poster un premier texte. La rédaction n’est actuellement pas terminée mais la suite de l’histoire s’étalera doucement sur le temps qu’il faudra.

Certains ici connaissent ma passion pour les making-of : je vais m’arrêter là pour l’instant mais je reviendrai sans doute en détails sur certains points à la fin du récit.

* * *

Un ennemi responsable de tant de maux,
Ne pouvant être vaincu avec des armes ;
Il n’épargnait ni les cités ni les hameaux
Et, sous nos yeux, il a fauché tellement d’âmes.

Première partie

Prologue : Achas

Il faut de la sérénité pour accepter les choses qu’on ne peut pas changer, du courage pour changer les choses qu’on peut changer, et de la sagesse pour distinguer l’un de l’autre.*
Propos attribués à Luinelin, Elfe originaire du Lindon

D’un même mouvement, les cinq membres de la Compagnie se plaquèrent contre la congère : ils avaient tous ressenti la même et intense terreur. Une brume invisible semblait contourner les défenses de leur volonté pour envahir leur esprit. Cette impression était irrationnelle : si les mouvements qu’ils avaient eu le temps de voir avant de se mettre à couvert étaient particulièrement inquiétants, ils ne pouvaient être responsables de ces réactions incontrôlables.

Malgré la peur, le Borgne se tourna vers son plus proche compagnon et réussit à articuler faiblement :

— Que… signifie… ce…

La voix était de plus en plus faible : sa gorge était trop sèche pour continuer la phrase mais les trois mots prononcés étaient suffisants pour faire naître l’interrogation que chacun avait en tête. Le Lancier fronça les sourcils en repensant aux paroles prononcées pendant le Conseil. Malgré l’incompréhensible tension omniprésente, il réussit à répondre doucement :

— Les Sages n’avaient qu’envisagé le pire

Si l’Elfe était également nerveux, il semblait néanmoins moins affecté que ses compagnons de route. Il les regarda rapidement pour vérifier comment ils supportaient cette étrange situation.

Le Vétéran était le plus proche de lui, situé immédiatement à sa gauche : il n’était peut-être pas plus à l’aise que les autres mais il lui fit un infime signe de tête pour lui signifier qu’il tenait le coup. À sa droite, le Borgne se concentrait. Il avait finalement été le premier à parler et le Lancier sut qu’il résisterait. Quelques pieds en contrebas, la Botaniste avait les yeux fermés et le visage crispé ; elle articulait silencieusement ce qu’il identifia comme un poème dédié à Elbereth, des vers que les Elfes appréciaient pour se concentrer. Son tour s’acheva sur le Montagnard, le membre du groupe qui était resté le plus immobile… Pendant un court instant, le Lancier ne sut comment interpréter ce comportement : le Nain tenait fermement sa hache et son imposante barbe masquait suffisamment ses traits pour empêcher l’interprétation d’émotions. Son regard croisa cependant celui de l’Elfe et il était aussi noir et perçant qu’auparavant. Le Lancier acquiesça devant cette information rassurante : le Nain était au moins à l’aise avec le climat qui les environnait et il n’était manifestement pas du genre à perdre pied devant le danger ou l’imprévu… quelle que puisse être sa nature.

Le Lancier décida d’accorder à ses compagnons un court moment de tranquillité : il se retourna et joua des coudes pour grimper en quelques mouvements jusqu’au niveau de la corniche de neige inclinée. Il tenta un coup d’œil discret par-dessus l’escarpement derrière lequel leur petit groupe s’était abrité. La neige avait cessé de tomber et seules des bourrasques irrégulières faisaient virevolter quelques flocons épars. Le ciel était sans nuage et le panorama immaculé était sublimé par les lumières du ciel. Les magnifiques rubans d’émeraude qui dansaient parmi les étoiles nimbaient l’environnement de teintes étonnantes et il oublia pendant un court instant le lieu de terreur où ils se trouvaient actuellement. Mais la triste réalité s’imposa à nouveau : un vent froid sifflait d’est en ouest sur les étendues glacées qui s’étendaient encore devant eux, faisant glisser de longs panaches horizontaux de neige pulvérulente, mobile comme de la poussière. Les terres désertes, blanches et accidentées que le groupe avait traversées pendant plusieurs jours laissaient finalement la place à la roche des montagnes. La dénivellation s’accentuait encore sur une centaine de mètres avant d’accueillir les premiers signes d’architecture : une barbacane de couleur brique serpentait le long de plusieurs terrasses naturelles avant de s’effacer dans les brumes pour atteindre une forteresse dont seule l’inquiétante silhouette pouvait se deviner.

Le Lancier aurait aimé identifier quelque chose qu’il aurait pu considérer comme responsable de la soudaine peur qu’avaient ressentie les membres de la Compagnie mais, malgré sa vue perçante, il ne trouva pas d’explication concluante. Des êtres difformes se regroupaient devant une ouverture difficilement remarquable à cette distance. L’Elfe connaissait hélas fort bien ces séides de l’Ennemi faits de chair et de sang… Des Orques. Leur engeance n’avait pourtant pas approché les avant-postes civilisés depuis plusieurs générations d’Hommes. Tout ce temps leur avait-il permis de se multiplier ? Une armée se cachait-elle dans les galeries souterraines de la citadelle ?

Devant ce qui se passait en ce moment même, le Lancier estimait pour l’instant les réponses à ses questions comme très secondaires. Étant donné ce que les Compagnons venaient de ressentir, la première conclusion qui lui vint à l’esprit n’était pas rassurante : ces créatures se regroupaient peut-être autour d’entités bien plus dangereuses.

Le danger était proche… mais pas encore imminent. Le Lancier se laissa glisser pour rejoindre ses compagnons : ils avaient eu quelques instants pour se reprendre et se concentrer. Il les regarda de nouveau afin de juger de leur état : les options qui s’ouvriraient à eux en dépendraient.

Les Hommes et le Nain avaient l’air d’avoir suffisamment repris le contrôle d’eux-mêmes. Seule la Botaniste n’avait toujours pas rouvert les yeux et semblait coupée de son environnement. Elle s’était enfermée dans les tirades réconfortantes qu’elle récitait du bout des lèvres sans laisser sortir le moindre son. Le Lancier s’en voulut : si toute leur expédition n’était que la conséquence d’une décision du Conseil, la Botaniste ne les avait suivis qu’après sa demande. S’il estimait toujours qu’elle avait été la plus indiquée pour mener ce périple, elle n’avait malgré tout pas pris ce rôle de gaieté de cœur… Le choix qu’ils avaient fait par la suite de continuer jusqu’à ce lieu terrifiant ne pouvait désormais que rouvrir les blessures de son passé et elle était indubitablement sous l’emprise de souvenirs douloureux. Son visage était devenu si crispé qu’il avait perdu toute douceur… Alors qu’il s’apprêtait à lui laisser quelques instants supplémentaires pour se reprendre, il constata que ses lèvres s’étaient figées. Elle ne récitait plus de paroles réconfortantes évoquant les étoiles. Elle avait besoin d’aide… Il toucha immédiatement son bras avec douceur mais elle ne réagit pas.

— Reprenez-vous ! dit-il sur un ton autoritaire en secouant vigoureusement son épaule.

La Botaniste sursauta légèrement et reprit ses esprits. Quand elle croisa le regard du Lancier, ses yeux froids reflétaient les infinies souffrances de son passé.

— Concentrez-vous, reprit-il : le plus dur est hélas à venir… et vous allez avoir besoin de toutes vos forces.

Il la regarder écouter ses paroles, s’en imprégner. Elle inspira profondément puis acquiesça en déglutissant.

Le Borgne et le Vétéran avaient à leur tour rampé discrètement pour tenter de discerner de leurs propres yeux les traces de l’Ennemi. Leurs coudes et le poids de leur corps avaient fait crisser la neige vers le haut de la congère : sans toutefois se mettre à découvert, ils regardaient avec inquiétude de sombres formes de plus en plus nombreuses sortir de la montagne et se masser dans les étendues brillantes du nord.

Le Montagnard n’avait pas bougé. Il était resté en contrebas à proximité des deux Elfes.

— Et maintenant ? articula-t-il rapidement. Notre temps est compté : que faisons-nous ?

Il s’était adressé directement au Lancier. Malgré l’animosité affichée dont il avait pu faire preuve précédemment, il était conscient qu’un seul d’entre eux était désormais en capacité de prendre la bonne décision. Ses quatre compagnons le regardaient maintenant, attendant sa réponse.

L’Elfe réfléchissait aux différentes options possibles. Il regarda avec insistance la Botaniste, puis les trois autres voyageurs avec qui il avait traversé ces steppes désolées. La peur ne les avait finalement pas tétanisés comme elle aurait pu le faire avec bien des représentants des Peuples Libres qu’il avait connus. Peu importait la difficulté de l’épreuve : aucun d’eux n’avait succombé à la panique et ils avaient tous repris le contrôle d’eux-mêmes. Ils ne tremblaient pas et leurs visages étaient désormais graves. Ils étaient conscients, attentifs. Ils étaient prêts.

Le Lancier repensa aux décisions des Sages, à leurs doutes, à leurs craintes et à leurs interrogations. Il repensa aux choix qu’ils avaient eux-mêmes effectués par la suite… Il n’arrivait pas à occulter de ses pensées l’absurdité de leur situation actuelle : deux Elfes, deux Hommes et un Nain… à presque trente lieues de la première trace de civilisation… et à portée de vue de ce qui ressemblait à une armée d’Orques, d’Hommes mauvais et de créatures peut-être bien pires encore…

Comment avaient-ils pu en arriver là ?

[Image: Portraits---Morgael-forum.jpg]

(Pour la mise en page sur un traitement de texte, j’avais inséré les portraits des personnages les uns au-dessous des autres dans la marge extérieure de la première page : ils étaient donc tous orientés vers le texte et listés selon leur ordre de mention dans le texte… Le rendu ici n’est pas du tout le même mais j’avais quand même envie de partager ces portraits avec le texte ! Mr. Green )

* Référence IRL : Marc-Aurèle
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#2
Moi j'adore ça les aventures romancées, surtout bien écrites comme ça !

Je ne sais pas trop ce que vont pouvoir faire 5 persos devant une forteresse ennemie, mais ils vont bien trouver un moyen d'entrer sans être vus, non ?
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#3
Du bon JDR mis en texte, un régal !
La lumière n'indique pas le bout du tunnel, c'est la lanterne de celui qui comme toi, cherche à sortir.
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#4
Ah ah, merci  Smile

(17.03.2021, 19:49)Chiara Cadrich a écrit : Je ne sais pas trop ce que vont pouvoir faire 5 persos devant une forteresse ennemie, mais ils vont bien trouver un moyen d'entrer sans être vus, non ?

"Faites-moi tous un test de discrétion... voyons voir le malus..." Twisted Evil

Laughing
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#5
(18.03.2021, 16:46)Irwin a écrit : Ah ah, merci  Smile

(17.03.2021, 19:49)Chiara Cadrich a écrit : Je ne sais pas trop ce que vont pouvoir faire 5 persos devant une forteresse ennemie, mais ils vont bien trouver un moyen d'entrer sans être vus, non ?

"Faites-moi tous un test de discrétion... voyons voir le malus..." Twisted Evil

Laughing
Je vois que nous nous comprenons !  Cool
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#6
1. Tharbad

Les raisons du commerce sont toujours les plus fortes.*
Inscription visible sur une pierre du quartier des marchands de Tharbad,
Gravure datant du XVe siècle du Troisième Âge

Seuls les plus anciens pouvaient désormais rappeler aux jeunes générations que la merveilleuse cité de Tharbad avait perdu de sa superbe… et eux-mêmes perpétraient plutôt une tradition qui leur venait de leurs aînés ! Les hommes âgés rabâchaient encore avec fierté et nostalgie que Tharbad la Grande ne s’était jamais remise de la guerre. Elle continuait cependant d’assumer son nom et restait malgré tout une plaque tournante incontournable en Eriador : la navigation sur le Gwathló était actuellement moins fatigante et moins onéreuse que le déplacement sur les routes terrestres. L’activité commerciale n’était plus comparable à ce qu’elle avait été à l’apogée de Tharbad mais les marins travaillant dans les différents quartiers portuaires continuaient de s’agiter comme des abeilles dans une ruche.

Il était assez rare d’y voir des Elfes, et peu d’entre eux s’arrêtaient au Goéland Boiteux, la grande auberge située en face des docks du quartier des marchands. Si la clientèle habituelle était essentiellement composée de marins venus de Lond Daer, l’établissement attirait cependant d’autres catégories de voyageurs, qui arpentaient le Chemin Gris ou la Route Nord-Sud. La grande salle n’était en tout cas jamais intégralement occupée par des marins et il y avait toujours quelques étrangers qui étaient accueillis avec autant de chaleur que les habitués. D’aucun pensait que la célèbre bière brassée par les occupants n’était pas totalement étrangère à la venue de consommateurs de milieux bien différents.

Dans tous les cas, la haute silhouette élégante qui venait de pousser la porte en cette fin d’après-midi ne passait pas inaperçue. Le nouvel arrivant était vêtu de vêtements de belle facture, bleu marine et gris. Ses longs cheveux raides et sombres encadraient un visage imberbe aux traits fins. N’eût été son apparence elfique, il aurait tout de même capté l’attention de la clientèle car il portait une longue lance fine à la pointe ouvragée qui passait difficilement inaperçue.

Indifférents aux regards, l’Elfe s’avança dans la salle commune et se dirigea vers le fond d’un pas assuré. Il s’arrêta néanmoins à mi-chemin en passant devant une alcôve où une présence bien connue lui sourit : une Elfe aux cheveux d’or partageait une table avec un Homme situé dans l’ombre.

— Luinelin ! s’exclama-t-elle. En voilà une surprise inattendue ! C’est toujours un plaisir de vous voir : joignez-vous donc à nous, ajouta-t-elle en se déplaçant au fond de l’alcôve pour lui laisser une place.

— C’est un plaisir partagé, amie Finvallen, répondit-il en s’installant sur la banquette qui entourait une lourde table de bois foncé. Mais je vais faire attention cette fois-ci, continua-t-il en souriant : quand je croise votre route, l’aventure ne tarde pas à venir réclamer son dû !

L’Homme situé de l’autre côté de la table n’avait quasiment pas bougé. Finvallen le désigna et sourit au Lancier :

— Je ne sais pas si vous vous connaissez déjà. Elvellon le Dúnadan n’est pas un inconnu à Imladris mais peut-être ne l’avez-vous pas croisé lors de vos passages à la Dernière Maison Hospitalière, moins fréquents qu’autrefois il me semble.

— Nous nous sommes en fait croisés au Cardolan, en une époque qui ne me paraît pas si lointaine, dit Luinelin en saluant l’Homme avec respect. Les habitants vous appelaient alors Mille-Lames… Je ne sais si ce surnom vous suit toujours…

— Notre rencontre eût lieu il y a de très nombreuses années, répondit l’Homme sans sourire, et le temps est un compagnon de jeu dangereux pour nous autres mortels : tandis qu’il vous accompagnait sans laisser sa marque, il a joué avec moi en faisant preuve de moins de clémence.

L’homme avança légèrement pour s’accouder sur la table et mettre davantage son visage à la lumière de la pièce plongée dans la pénombre. Luinelin vit de sévères marques de brûlure qui commençaient autour de son œil gauche et disparaissait sous un bandeau de couleur indéfinissable qui recouvrait le droit.

— Rares sont désormais ceux qui se souviennent de ce surnom au Cardolan, ajouta finalement Elvellon. Le Borgne, comme on m’appelle désormais plus souvent, est un sobriquet qui en vaut bien un autre.

L’aubergiste s’approcha de la table des trois voyageurs ; il déposa  trois verres de bière ambrée et s’éclipsa aussi rapidement qu’il était venu.

— Il y aura bientôt quarante hivers que le feu et les flammes m’ont marqué à jamais, continua le Dúnadan en retrouvant l’ombre de l’alcôve… Je remercie surtout les brumes de ne pas m’avoir fait franchir ce dangereux col en solitaire : j’eus la chance d’être accompagné d’une herboriste ayant appris sa science dans les forêts hors du temps situées au-delà des montagnes. Sans ses connaissances de la flore des Hithaeglir, ce ne serait ni le Borgne ni Mille-Lames qui se tiendrait ici parmi vous mais plus probablement l’Aveugle. Elle a sauvé un de mes yeux et gagné ainsi une loyauté que seule ma mort pourra briser.

Il leva son verre en regardant celle qui était en face de lui sans montrer la moindre émotion.

— Si mon savoir avait été aussi grand que vous le pensez, dit-elle, on vous appellerait toujours Mille-Lames… Peut-être seriez-vous également moins voûté parmi les ombres, ajouta-t-elle lentement avant de lever son verre à son tour.

Un silence inconfortable s’installa et Luinelin se demanda s’il n’avait pas décelé un léger ton de reproche dans les derniers mots prononcés. Il approcha également son verre puis ajouta :

— À l’avenir !

Le Borgne faillit ajouter un mot mais il s’abstint finalement. Les trois convives savourèrent le goût de la célèbre bière du Goéland Boiteux, aux légères notes de noisettes.

— Et vous, Finvallen, reprit le Lancier, serait-ce par hasard la recherche de quelque plante médicinale qui vous aurait menée jusqu’ici ?

En souriant, elle posa sur la table la large musette de cuir qu’elle portait en bandoulière. Elle l’ouvrit pour en sortir une grappe de feuilles d’un écarlate brillant.

— Que de souvenirs, continua le Lancier en souriant, que de souvenirs…

Elvellon comprit que les deux Elfes se connaissaient probablement depuis bien longtemps et avaient dû vivre ensemble de nombreuses aventures.

— Oui, dit-elle en humant les feuilles : c’est au cœur de l’automne qu’il faut cueillir la cardathar – ou rubisaule comme on l’appelle en parler commun –… et Nîn-in-Eilph, le Marais-aux-Cygnes, précisément à quelques miles à l’est de Tharbad, a toujours proposé les meilleures feuilles. Je n’en ai en tout cas jamais trouvé de plus efficaces.

Elvellon prit une feuille entre ses doigts et l’écrasa doucement en l’approchant de son visage. L’odeur était subtile et lui rappelait étrangement le parfum qui entourait les vignes.

— Je ne connaissais pas cette plante, confessa le Dúnadan. Quelles sont ses vertus curatives ?

— Les feuilles cueillies en automne permettent de produire un remède très efficace pour lutter notamment contre la fièvre ou de nombreuses maladies qui en sont responsables.

Carte**

[Image: Morgael---Carte---Post-01-2021_vignette_..._large.jpg]

Lexique***

Cardathar : Plante médicinale permettant de lutter contre la fièvre et des maladies. (S. « Rubisaule », lit. « Saule Rouge »)
Cardolan : Un des trois Royaumes issus de la division de l’Arnor. (S. « Pays des Collines Rouges » (?))
Dúnedain (sg. Dúnadan) : Désigne les descendants des Fidèles après la Chute de Númenor. (S. « Hommes de l’Ouest »)
Chemin Gris : Route reliant Tharbad au Royaume d’Arthedain, vers le nord.
Elvellon : Un des principaux protagonistes de l’histoire. Dúnadan. Appelé « le Borgne », autrefois « Mille-Lames ». (S. « Ami des Elfes »)
Eriador : Vaste région de la Terre du Milieu située entre les Ered Luin et les Hithaeglir. (S. « Étendue Sauvage »)
Lond Daer : Ville portuaire fondée au Deuxième Âge pour les Númenóréens. Elle se situe à l’embouchure du Gwathló. (S. « Grand Port »)
Finvallen : Un des principaux protagonistes de l’histoire. Elfe. (S. « Cheveux dorés »)
Goéland Boiteux : Auberge et taverne de Tharbad, située dans le quartier des marchands.
Gwathló : Fleuve d’Eriador. Frontière sud-est du Royaume du Cardolan. (S. « Grisfleur », 1ère trad. « Flot-gris », lit. « Ombreuse rivière des marais »)
Hithaeglir : Chaîne de montagnes situées à l’est de l’Eriador (S. « Montagnes de Brume »)
Imladris : Havre elfique situé à l’est de l’Eriador, aux pieds des Hithaeglir. (S. « Fendeval », 1ère trad. « Fondcombe », lit. « Combe Fendue »)
Luinelin : Un des principaux protagonistes de l’histoire. Elfe. (S. « Étoiles Bleues »)
Nîn-in-Eilph : Étendue marécageuse située à l’est de Tharbad. (S. « Marais aux Cygnes », 1ère trad. « Noue des Cygnes »)
Route Nord-Sud : Route reliant Tharbad au Royaume du Gondor, vers le sud.
Tharbad : Ville du Cardolan située sur le Gwathló, grand carrefour commercial. (S. « Carrefour », lit. « Croisement de chemins »)

* Référence IRL : Françoise Giroud, extrait de Gais-z-et-contents
** Toutes les informations mentionnées depuis le début du récit apparaissent sur la carte.
*** Seules les entrées non mentionnées précédemment sont listées ici. Elles ne contiennent que des informations succinctes et nécessaires au récit (ainsi que les significations dans les langues inventées, avec S. pour sindarin, N. pour noldorin, Q. pour quenya, K. pour khuzdul). Les termes et informations en italique ou sans lien vers l’encyclopédie sont non-canoniques. Si la description d’une entrée du lexique mentionne elle-même un nouveau terme, ce dernier n’est pas ajouté dans le lexique. Les termes apparaissant uniquement dans les épigraphes et les titres ne sont pas listés.
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#7
C'est malin, je veux venir jouer avec vous maintenant Crying or Very sad
Qu'est-ce que ça fait envie !
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#8
L'auberge, la carte, le background, tout y est ! Shocked
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#9
2. Fornost Erain

Pour progresser, il ne faut pas répéter l'histoire, mais en produire une nouvelle. Il faut l’ajouter à l'héritage que nous ont laissé nos ancêtres.*
Propos attribués à Halbarond le Sage, compagnon d’Elendil le Grand lors de la Dernière Alliance des Hommes et des Elfes

La cité de Fornost Erain avait été bâtie sur la plus méridionale des collines qui formaient l’ensemble des Coteaux du Nord. Elendil et les Núménóréens du Deuxième Âge avaient notamment choisi ce site parce que c’était l’un des plus hauts de la région.

La soirée était bien avancée et la ruelle du Quartier des Nobles était presque déserte. En arrivant devant chez lui, l’homme ne pouvait pas manquer de remarquer la silhouette courte et trapue située de l’autre côté de la rue exactement en face de sa porte. Même dans cette ville que les habitants présentaient comme la plus sûre de l’Eriador, un soldat restait toujours aux aguets et il ne modifia pas son pas en sortant ses clefs. Les chances de croiser des détrousseurs dans ce quartier de Fornost étaient extrêmement minces mais son autre main s’était naturellement posée sur la poignée de sa dague, au cas où. Il garda un œil discret sur la forme en ouvrant sa porte.

L’ombre s’anima alors lentement et le visage d’un Nain apparut lorsque sa large main repoussa son capuchon. Il s’inclina avec humilité et bafouilla presque :

— Je m’excuse de… de vous déranger en cette heure tardive mais je suis à la recherche de Baranion de la maison de Halbarond. Je… je m’appelle Nári, fils de Nófur.

Le soldat regarda plus attentivement le Nain : ses habits de voyage étaient boueux et ses traits semblaient tirés.

— Depuis combien de temps attendez-vous ici ?

— J’ai fait un très long voyage pour vous retrouver, répondit-il d’une voix extrêmement fatiguée après un long silence.

— Entrez.

Le soldat alluma une bougie située près de l’entré et proposa au voyageur de le suivre. Il le mena dans une pièce de taille moyenne où il alluma d’autres chandelles qui trônaient au milieu d’une large table de bois épais. Sans dire un mot, il invita le Nain à se débarrasser de son manteau de voyage et à s’asseoir sur un banc. Il ôta à son tour sa lourde cape et son capuchon, révélant une épaisse crinière de cheveux d’argent. Son visage était émacié et sa peau comme brunie par un soleil d’hiver. Il prit le temps d’allumer un feu dans l’âtre afin de réchauffer la salle plutôt fraîche. Il attrapa ensuite une carafe de vin, servit deux verres et vint enfin s’asseoir en face du Nain. Ses yeux gris étaient perçants.

— Le peuple de Durin vit bien loin de Fornost Erain et j’imagine bien que vous n’avez pas fait ce long périple sans un objectif précis. Que puis-je faire pour vous ?

Nári goûta le vin puis s’éclaircit la gorge avant de répondre à l’homme qui était manifestement celui qu’il cherchait :

— J’ai quitté les Ered Luin pour retrouver les descendants de la Maison de Halbarond et on m’a finalement aiguillé vers vous. Vous descendez bien de celui que l’on appelait Halbarond le Sage ?

— C’est exact, même si d’autres familles peuvent également revendiquer cette ascendance… Puis-je vous demander pourquoi vous effectuez ces recherches ?

— C’est… c’est une longue histoire…

— Si vous avez fait ce long chemin depuis les Montagnes Bleues uniquement pour me rencontrer, le moins que je puisse faire est d’écouter votre histoire.

— Je vous remercie pour votre accueil généreux et pour le temps que vous voulez bien me consacrer. Je vais essayer d’être concis.

L’Homme savoura une gorgée de vin à son tour et s’installa plus confortablement. Le Nain prit quelques instants pour réfléchir à la meilleure façon de présenter son récit puis reprit la parole :

— Sous le règne du roi Valandur, mes ancêtres ont aidé la famille de Halbarond à construire une tour dans le royaume d’Arnor. Celle-ci se situait très loin à l’est de notre communauté mais je ne connais hélas pas les terres situées au-delà du fleuve que les Elfes appellent Lhûn. Je crois comprendre que cet édifice se situerait plutôt au nord du territoire de l’Arthedain. J’ai retrouvé un certain nombre de détails dans les écrits de mon aïeul, qui décrivent un édifice remarquable : il mentionne un chef d’œuvre de pierre comme mon peuple en a probablement rarement réalisé pour les Hommes. Je suis très intéressé par cet ouvrage mais certaines archives de ma famille n’ont pas été retrouvées et de nombreux détails se sont perdus au fil des siècles. Je suis déjà content d’avoir pu retrouver l’un des descendants des Hommes avec qui mes ancêtres entretinrent autrefois de bons rapports.

— Valandur était Roi d’Arnor, dit Baranion : ces événements eurent lieu il y a d’innombrables générations et j’ai peur que les archives de ma famille ne soient pas plus complètes que les vôtres. Nous possédons effectivement une tour que le peuple de Durin nous avait jadis construit en remerciement d’un service rendu dont nous n’avons d’ailleurs plus de trace. Je ne connais hélas pas les noms des Nains ou de la famille qui étaient les maîtres d’œuvre de cet édifice… Pourquoi vous y intéressez-vous ? demanda-t-il avec méfiance. Malgré les blancs existant dans l’histoire de cette tour, nos familles étaient quittes et nos aïeux respectifs se sont apparemment séparés dans l’amitié et le respect.

Nári eût l’air étonné de la méfiance de son interlocuteur et répondit sans réussir à cacher son sentiment.

— Loin de moi l’idée de renier la bonne entente sur laquelle nos ancêtres se sont visiblement quittés, effectivement ! Au contraire, s’il est possible de renouer des liens avec les descendants de Númenor, je l’accepterais avec honneur. Je rédige en réalité l’histoire de ma famille et certains événements du passé n’ont laissé que peu de trace. Je souhaiterais juste pouvoir contempler cette tour de mes propres yeux : peu d’informations ont été conservées dans nos écrits et j’aimerais la citer et la décrire dans nos mémoires. Soyez sûr que je n’ai aucune revendication à son sujet, sinon la fierté de faire partie des descendants de ceux qui l’ont bâtie !

— Mais comment savoir s’il s’agit bien de l’ouvrage de votre peuple ? D’autres familles d’Arthedain descendent après tout de Halbarond le Sage : les Nains ont peut-être aidé les Hommes à construire de nombreux édifices à l’époque du Royaume d’Arnor ?

— Toutes les œuvres du peuple de Durin sont signées dans la pierre, répondit-il avec fierté. Si vous acceptez de me montrer l’édifice, je peux vous assurer que je serai capable de vous prouver si celui-ci a bien été construit par ma famille.

L’Homme paraissait convaincu et ne demanda pas de détail supplémentaire. Il ajouta cependant :

— Ma famille appelle cet édifice fortifié la « tour éternellement blanche » dans la langue des Elfes. Comme vous l’évoquiez tout à l’heure – et à supposer qu’il s’agit bien de l’édifice bâti par les vôtres –, elle se situe à l’extrême nord du territoire que recouvre actuellement l’Arthedain, une région… peu accueillante.

— Un tel climat ne me fait pas peur, ajouta le Nain en souriant. Il ne reste guère beaucoup de communautés naines dans les Ered Luin mais ma famille est celle qui est installée aux plus hautes latitudes. J’ai grandi entouré du froid des vents du nord. Je me suis même rendu dans ces terres lointaines que les Elfes appellent Forochel, où la glace règne en maître, et j’ai pu voir de mes propres yeux le ciel se parer d’opale et d’améthyste. Les vents froids et glacés sont ma patrie, conclut-il, et je suis sûr d’en connaître davantage que les Hommes de l’Arthedain à ce sujet.

— Je crains que vous n’ayez pas compris ce que je voulais dire : le problème ne vient pas du climat sévère de telles latitudes. Je suis tout à fait prêt à croire que vous êtes sans nul doute mieux armé pour survivre dans ces températures nordiques que les Hommes de l’Eriador. Le problème vient du fait que la tour fut érigée bien avant l’arrivée de l’Ombre qui règne désormais au nord de l’Arthedain depuis plusieurs siècles…

Baranion avait attentivement fixé le Nain en prononçant ces derniers mots : Nári les avait écoutés avec une attention redoublée mais resta particulièrement silencieux.

— Je crois comprendre que le nom d’Angmar ne vous est pas totalement inconnu, ajouta finalement Baranion… n’est-ce pas, Maître Nain ?

Carte**

[Image: Morgael---Carte---Post-02-2021.03.27_vignette.jpg]

Lexique***

Angmar : Royaume ennemi de d’Arthedain. Situé au nord de l’Arthedain. (S. « Maison de Fer »)
Arnor : Royaume fondé par Elendil après la Chute de Númenor. (S. « Pays des Rois »)
Arthedain : Un des trois Royaumes issus de la division de l’Arnor. (S. « Royaume des Edain » (?))
Baranion : Un des principaux protagonistes de l’histoire. Dúnadan. (S. « Fils Brun » (?))
Coteaux du Nord : Ensemble de reliefs situé en Arthedain.
Durin, peuple de : Désigne les Nains, d’après le nom de l’aîné des Sept Pères des Nains.
Elendil : Chef des Fidèles de Númenor. (Q. « Ami des Elfes »)
Ered Luin : Chaîne de montagnes situées à l’ouest de l’Eriador (S. « Montagnes Bleues »)
Fornost Erain : Capitale du Royaume d’Arthedain, située au sud des Coteaux du Nord. (S. « Forteresse du Nord des Rois »)
Forochel : Baie glaciale située au nord de l’Eriador. (S. « Glace du Nord » (?))
Halbarond, Maison de : Ancienne famille de Dúnedain d’Arnor. (S. ?)
Lhûn : Fleuve situé à l’ouest de l’Arthedain. (S. ?)
Nári : Un des principaux protagonistes de l’histoire. Nain.
Nófur : Père de Nári.
Númenor : Île ensevelie sous les flots. (Q. « Occidentale », 1ère trad. « Ouistrenesse », lit. « Terres de l’Ouest »)
Númenóréen : Habitant de Númenor, ancêtres des Dúnedain.
Valandur : Huitième Roi d’Arnor. (Q. « Serviteur des Valar »).

* Référence IRL : Mohandas Karamchand Gandhi, extrait de Paix : inspirations et paroles du mahatma gandhi
** Toutes les informations mentionnées depuis le début du récit apparaissent sur la carte.
*** Seules les entrées non mentionnées précédemment sont listées ici. Elles ne contiennent que des informations succinctes et nécessaires au récit (ainsi que les significations dans les langues inventées, avec S. pour sindarin, N. pour noldorin, Q. pour quenya, K. pour khuzdul). Les termes et informations en italique ou sans lien vers l’encyclopédie sont non-canoniques. Si la description d’une entrée du lexique mentionne elle-même un nouveau terme absent du lexique, ce dernier n’est pas ajouté. Les termes apparaissant uniquement dans les épigraphes et les titres ne sont pas listés.
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#10
Et voilà deux voyageurs de plus !

Ton récit me rappelle une partie où l'un des joueurs avait rebaptisé Baramir, un PNJ, de façon à rendre compte de sa principale qualité : le muscle. Ils l'appelaient Barre à Mine...
On m'y reprendra à proposer des noms Dúnedain plausibles...
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#11
Je confirme que les similitudes par rapport au français sont effectivement un paramètre à ne pas négliger ! Confused Après l'avis d'un certain responsable du forum, le nom d'un personnage "corrigé" était devenu Arondi : j'avais donc abandonné l'idée initiale et recherché une autre étymologie Laughing

(Dans un autre JdR j'avais vu un super-héros qui combattait le crime avec une batte de base-ball fétiche et qui se faisait appeler... Batteman Rolling Eyes... Pardon, on s'écarte du sujet... ^^)
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#12
3. Nâr

Le métal le plus dur est-il nécessaire pour forger l’arme la plus dangereuse ?
Enargior, Maitre Historien de Minas Ithil

Le soleil commençait à disparaître à l’horizon et les trois compagnons avaient décidé de quitter l’auberge pour digérer en marchant. Ils déambulaient lentement le long des quais de Tharbad en évoquant tour à tour quelques récents souvenirs de voyages. Le port n’était jamais vraiment inactif et de nombreux travailleurs couraient dans tous les sens autour des quelques citadins qui traînaient toujours dans cette rue appréciée pour son animation. L’automne avait été particulièrement froid et l’hiver le serait bien davantage : de nombreux calendriers avaient été bouleversés afin de minimiser le travail pendant la saison hivernale. Les ouvriers du port devaient par conséquent mettre les bouchées doubles : les semaines précédentes n’avaient compté que d’interminables journées qui commençaient plus tôt et finissaient plus tard que lors des automnes habituels.

Les habitués du quartier aimaient justement profiter de ce surcroît d’activité qui contrastait un peu avec la monotonie habituelle. Ceux qui avaient l’œil perçant pouvaient encore remarquer des rats discrets qui rôdaient en évitant de se montrer plus que nécessaire… l’activité des hommes, anormalement plus intensive que d’habitude, avait également dû perturber le calendrier des rongeurs !

Luinelin appréciait toujours les odeurs de cordage mouillé qui lui rappelait le Lindon, et notamment les embarcations elfiques qui naviguaient dans le golfe du Lhûn. Ils passèrent devant une taverne arborant une belle devanture : les chambranles des ouvertures étaient rehaussés de motifs typiquement núménóréens et devaient probablement être antérieurs au Royaume d’Arnor. Elvellon était particulièrement réceptif à cet héritage séculaire que même le temps n’avait pas altéré.

Les pierres des quais étaient lissées par le temps et encombrées de nombreuses caisses et de cordages. Un rat passa en courant devant les compagnons et alla se perdre dans l’ombre d’une venelle qui s’enfonçait dans le quartier des marchands.

L’activité commerciale du Cardolan était principalement concentrée le long des deux vallées fluviales qui constituaient les principales frontières de son territoire très allongé. Le Baranduin situé au nord-ouest était un fleuve large et lent mais sa faible profondeur en faisait une pauvre voie navigable. En revanche, le Gwathló formant la frontière sud-est offrait une bien meilleure route commerciale ; les crues du printemps le rendaient accessible pour des navires imposants qui pouvaient donc acheminer de nombreuses denrées jusqu’à la grande cité de Tharbad. Au-delà se trouvait la Mitheithel qui était trop fougueuse pour permettre aux navigateurs fluviaux de continuer leur périple vers le nord-est. Cependant, malgré le déclin du Royaume du Cardolan, Tharbad était suffisamment avancé dans les terres pour rester le plus important carrefour commercial d’Eriador. De nombreuses caravanes marchandes repartaient vers le nord sur le Chemin Gris pour acheminer les denrées jusqu’en Arthedain et dans cette nouvelle province peuplée de Demi-Hommes.

Un marin transportant une lourde jarre de terre faillit tomber en se prenant les pieds dans un cordage. Il poussa un juron. De nombreux objets encombraient les abords de la passerelle de bois permettant de rejoindre l’imposant vaisseau amarré à proximité. Le marin évacua du pied les bouts de bois moisis et la paille qui obstruaient le passage. La longueur de corde tomba à l’eau et entraîna avec elle une série de vieux bouts de cageots. Un rat mort et des feuilles aux couleurs de l’automne accompagnèrent le tout dans l’eau.

Le navire marchand était un imposant trois-mâts. Il devait impérativement quitter la ville rapidement s’il ne voulait pas se retrouver coincé à Tharbad jusqu’au printemps.

Luinelin se figea et regarda l’impressionnant navire dans lequel s’engouffra le marin pressé. L’Elfe perdit son sourire et fronça les sourcils. Son visage affichait une gravité importante et ses deux compagnons s’en rendirent compte.

— Qu’avez-vous ? demanda le Borgne.

L’Elfe ne répondit pas mais regarda attentivement le fanion du navire, qui arborait l’arbre d’argent sur fond de sable. Son regard se concentra ensuite sur la coque sombre mais Elvellon ne voyait rien de plus qu’un navire marchand…

— Ce bâtiment était déjà là quand je suis arrivé la semaine dernière, ajouta le Dúnadan. Il s’agit d’un navire marchand du Gondor : il y en a encore un très grand nombre qui transite par Tharbad. Quelque chose vous étonne ?

À nouveau, le Lancier ne répondit pas. Comme s’ils avaient échangé des informations silencieuses, les deux Elfes se déplacèrent en scrutant attentivement des endroits opposés. Luinelin s’approcha de la poupe du navire et sembla y chercher des indices ; il regardait les cordages puis la coque du navire et se dirigea finalement d’un pas assuré vers la passerelle. Finvallen regardait le sol des quais et traversa la route encombrée pour se rendre du côté des édifices qui jouissaient de la plus belle vue sur les navires. De son côté, Elvellon ne voyait toujours rien de particulier mais ses deux compagnons semblaient suivre des indices invisibles qui échappaient à son regard. Il ne comprenait pas du tout ce qui leur arrivait : après une légère hésitation, il laissa finalement Luinelin et rejoignit Finvallen à grandes enjambées.

— J’ai déjà vu ce regard chez Luinelin, lui dit-elle quand il arriva à son niveau. Nous avons suffisamment voyagé ensemble pour que j’apprenne à suivre ses intuitions… Je crois imaginer ce qui l’a intrigué… J’ai donné des herbes nutritives à un pauvre vieillard juste avant d’entrer au Goéland cet après-midi…

— Quel rapport avec le navire du Gondor ?

— Il m’avait semblé fiévreux, continua-t-elle sans répondre à sa question. C’est probablement un mendiant qui dort sous cette alcôve régulièrement. Peut-être y traîne-t-il depuis plusieurs années ? Dans une cité comme celle-ci, les démunis s’attachent et défendent le petit territoire où ils se sentent à l’aise… Si le navire du Gondor est là depuis longtemps, cet homme pourra peut-être apporter des réponses… même si je ne l’espère pas.

Finvallen passa sous l’arche de pierre et chercha entre des tonneaux et des cageots vides ; tout cet encombrement devait correspondre à l’arrière-cour de la taverne à la devanture avenante. Elle trouva rapidement le malheureux de la veille, avachi sur une caisse basse. Les yeux de l’homme étaient ouverts mais il somnolait à moitié. En le regardant attentivement, Elvellon remarqua que son corps était secoué par de légers frissons.

L’Elfe s’accroupit et posa la main sur son front. Il était chaud. Bien qu’à moitié inconscient, le vieillard tenta de la repousser. Elle l’écarta avec douceur et palpa longuement son cou à plusieurs endroits. Sa main vint ensuite tâter ses aisselles mais elle ne trouva manifestement rien qui lui permit de conclure. Elle observa ce que portait le vieillard et grimaça légèrement en regardant les vêtements qui recouvraient ses jambes. Elle tira sur les morceaux de tissu sales qui servaient de tunique au pauvre homme pour atteindre la peau de sa jambe. Une fois de plus, le mendiant tenta de repousser l’Elfe mais elle écarta à nouveau sa main, fermement cette fois-ci.

— Ne bougez pas, lui dit-elle d’un ton autoritaire : j’essaie de comprendre ce que vous avez…

De son côté, Luinelin avait fini par trouver ce qui l’intéressait et les rejoignit. Les deux voyageurs regardaient faire l’Elfe aux cheveux d’or : elle s’occupait du vieil homme avec l’assurance et l’habitude d’un guérisseur ayant traité maints blessés et malades. Elle palpa doucement son aine et ouvrit de grands yeux inquiets en regardant le Borgne.

Interrogatif, l’Homme ne savait pas comment interpréter ce regard silencieux. Elle tira davantage le tissu et révéla des zones brunâtres formées par de larges gonflements volumineux. Elvellon resta bouche bée et recula légèrement par réflexe en portant une main devant son visage : son désarroi était bien visible alors qu’il réfléchissait aux conséquences de ce que lui montrait Finvallen. De son côté, Luinelin ne comprenait guère ce qui se passait sous ses yeux : les Hommes étaient d’une nature fragile et ils étaient atteints par de nombreux maux qu’il ne connaissait pas. Les expressions de ses deux compagnons ne laissaient cependant aucun doute sur la gravité de ce qu’ils avaient découvert.

— Cela signifie quoi ? demanda le Lancier.

— La peste…, répondit Elvellon d’un air sombre.

Carte**

[Image: Morgael---Carte---Partie-1---Post-03-202...gnette.jpg]

Lexique***

Baranduin : Fleuve prenant sa source en Arthedain. Frontière occidentale du Cardolan. (S. « Brandivin », 1ère trad. « Brandevin », lit. « Rivière Brune »)
Demi-Hommes : Nom donné aux Hobbits par les Hommes.
Golfe du Lhûn : Immense estuaire entre le fleuve Lhûn et la mer.
Gondor : Royaume fondé par Elendil après la Chute de Númenor. Il se situe loin au sud-est de l’Eriador. (S. « Terre de (gens qui utilisent la) pierre »)
Lindon : Royaume elfique situé à l’Ouest des Montagnes Bleues. (S. « Pays de la Musique »)
Mitheithel : Rivière prenant sa source dans les Montagnes de Brumes et formant le Gwathló avec la rivière Glanduin au niveau de Tharbad. (S. « Fongrège », 1ère trad. « Fontgrise », lit. « Source Grise »)

** Toutes les informations mentionnées depuis le début du récit apparaissent sur la carte.
*** Seules les entrées non mentionnées précédemment sont listées ici. Elles ne contiennent que des informations succinctes et nécessaires au récit (ainsi que les significations dans les langues inventées, avec S. pour sindarin, N. pour noldorin, Q. pour quenya, K. pour khuzdul). Les termes et informations en italique ou sans lien vers l’encyclopédie sont non-canoniques. Si la description d’une entrée du lexique mentionne elle-même un nouveau terme absent du lexique, ce dernier n’est pas ajouté. Les termes apparaissant uniquement dans les épigraphes et les titres ne sont pas listés.
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#13
Franchement, j'adore ! Beaucoup de souvenirs du tréfonds du siècle antérieur me reviennent... tout y est ! Les descriptions, des cartes complètes (et pas des trucs griffonnés à la hâte), un lexique explicatif clair et lors de la lecture du texte, tout est suffisamment limpide pour que l'on puisse remettre facilement les protagonistes. Super travail Irwin.
Quelques peuples seulement ont une littérature, tous ont une poésie - Victor Hugo
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#14
Ah, ça y est, je situe au plan temporel !   Wink
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#15
C'est vrai qu'il s'agissait de la période très majoritairement traitée dans le JdR MERP donc j'imagine que ça peut pas mal parler aux anciens rôlistes des 80's et 90's  Cool
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#16
4. Nelernaid

Nul royaume n’est stable si le bout d’une épée ne le soutient.*
Arveleg Ier, fils d’Argeleb Ier, huitième Roi d’Arthedain

La prononciation du nom d’Angmar avait imposé un long silence entre Nári et Baranion. Les premières flammes de l’âtre s’étaient finalement effacées pour laisser la place à de nombreuses braises épaisses qui répandaient leur chaleur dans la petite pièce. Il faisait maintenant meilleur et Nári appréciait ce confort à sa juste valeur : il n’avait pas pu profiter d’un vrai feu de cheminée depuis plusieurs semaines. Baranion continua :

— Le Royaume d’Angmar menace toujours la partie septentrionale de l’Arthedain, ajouta-t-il. Et si l’édifice construit par votre peuple est celui que ma famille appelle Minas Uilos, il se trouve bien au-delà des étendues des Coteaux du Nord.

L’Homme resservi du vin à son interlocuteur en lui laissant le temps d’intégrer l’information. Nári ne savait pas trop comment réagir : Angmar n’était effectivement pas un nom inconnu des Nains des Ered Luin mais il n’avait pas encore intégré ce paramètre dans ses investigations. Il voulait prendre les choses dans l’ordre et s’était donc focalisé sur la recherche des descendants de Halbarond. Retrouver l’édifice était l’objectif principal qui avait accaparé son esprit et certaines informations paraissant alors secondaires avaient été mises de côté… Apparemment, tout ceci allait désormais prendre une grande importance.

— Angmar est un nom connu de mon peuple, dit-il finalement mais… je pensais que ce Royaume avait été vaincu il y a déjà longtemps.

— Je crains que non, Maître Nain…

— Mais les descendants de Númenor contrôlent et sécurisent l’Eriador… Non ?

— C’est plus compliqué que cela n’en a l’air… L’ancien Royaume d’Arnor fondé par les Númenóréens a été divisé il y près de huit cents ans. Les enfants du roi Eärendur se sont querellés au sujet de la succession et ont fini par se partager les terres de leur père. Les trois Royaumes qui sont nés à cette époque avaient une frontière commune au centre de l’Eriador, au niveau de la colline d’Amon Sûl, où trônait une imposante forteresse… L’Arthedain occupait le nord-ouest et le Rhudaur le nord-est ; le Cardolan se situait au sud, au-delà la Route Est-Ouest et entre les fleuves Gwathló et Baranduin.

— J’ai entendu parler des Royaumes Frères… L’Angmar étant au nord, c’est donc l’Arthedain et le Rhudaur qui en étaient les plus proches…

— C’est exact mais le Rhudaur marqua rapidement ses désaccords avec les deux autres Royaumes ; l’Arthedain et le Cardolan sont en revanche toujours restés proches, même avant l’arrivée de l’Angmar…

Le Dúnadan évoquait sans joie des faits indéniablement liés à l’histoire de son peuple. Il grimaça légèrement mais continua :

— Les quelques familles du Rhudaur qui conservaient encore l’héritage de Númenor avaient été infiltrées et le royaume avait largement succombé aux agents de l’Ennemi. Des Hommes des Collines sans envergure ni héritage avaient peu à peu pris de plus en plus de pouvoir sur ces terres. Ces roitelets étaient corruptibles et l’arrivée de l’Angmar leur donna l’opportunité de s’allier à de puissantes forces pour pouvoir se dresser face aux deux autres Royaumes. Ils attaquèrent les Collines du Vent qui se trouvaient à la frontière entre le Rhudaur et l’Arthedain et notre roi fut tué. Grâce à l’aide de nos alliés du Cardolan et du Lindon, son fils Arveleg réussit à repousser les forces ennemies : ils ne purent donc pas atteindre la tour d’Amon Sûl et, à cette époque, la forteresse située à la jonction des trois royaumes ne fut pas inquiétée.

Baranion marqua une légère pause et ajouta :

— Le règne d’Arveleg ne dura cependant que cinquante-trois ans car il succomba lors de l’attaque suivante menée par l’Angmar, il y a désormais près de deux siècles…

— Tout le monde a entendu parler de cette bataille, même dans ma communauté isolée… Je croyais justement que les forces de l’Angmar avaient été défaites et que les Hommes n’étaient plus inquiétés…

— Les Dúnedain avaient gagné la bataille mais… pas la guerre, comme on dit. Les armées ennemies  avaient pu passer par le Rhudaur déclinant, puis par une partie du Cardolan afin de s’approcher de leur objectif. Et cette fois-ci ils l’atteignirent : la forteresse d’Amon Sûl fut attaquée et détruite.

Le Nain avait conscience de ses nombreuses lacunes concernant l’histoire des Hommes. Quelques bribes de leurs faits d’armes étaient parvenues jusqu’à sa communauté mais il était fasciné par ce récit. Baranion se leva et fit quelques pas vers un meuble haut sur lequel trônait une corbeille remplie de petits pains ronds. Il revint s’asseoir et tendit la corbeille à son invité :

— Je suis confus : je reçois rarement de la visite ici et je ne m’attendais pas à votre venue. Je n’ai guère plus à vous offrir ce soir.

Le Nain le remercia d’un signe de tête et attrapa un morceau. Malgré sa faim, le récit de son interlocuteur l’intéressait bien plus que se remplir la panse !

— Vous dites que le Rhudaur déclinait mais que sont devenus les Hommes qui y habitaient après la chute d’Amon Sûl ? demanda-t-il.

— Il ne restait alors que très peu de Dúnedain… Ceux qui avaient survécu fuirent pour se réfugier en Arthedain. La sorcellerie de l’Angmar s’étendit alors pour toujours sur le Rhudaur, dont les terres déjà angoissantes devinrent définitivement habitées par le mal. De sombres et inquiétantes citadelles s’érigèrent sur les collines de ces contrées autrefois occupées par la noblesse de l’Arnor…

— Un bien triste destin que celui du Rhudaur, répondit Nári. En revanche, le Cardolan et l’Arthedain sont bien sortis de cette bataille en vainqueurs ?

— Le prix payé par le Cardolan fut également très lourd… Les derniers héritiers de la royauté périrent… et les Dúnedain du Royaume ne sont désormais plus qu’une poignée…

Carte**

[Image: Morgael---Carte---Partie-1---Post-04-202...gnette.jpg]

Lexique***

Arveleg : Huitième Roi d’Arthedain. (S. « Puissant Roi »)
Amon Sûl : Haute colline située au sud-est des Collines du Vent. Point frontière des royaumes d’Arthedain, du Cardolan et du Rhudaur. Une importante forteresse y a été détruite par l’Angmar en 1409. (S. « Montauvent », 1ère trad. « Mont Venteux », lit. « Mont du Vent »)
Batailles des Collines du Vent : Conflits armés ayant opposé principalement l’Arthedain et le Cardolan contre l’Angmar et le Rhudaur.
Collines du Vent : Ensemble de collines situé au cœur de l’Eriador.
Eärendur : Dernier roi d’Arnor. (Q. « Marin (de métier) », lit. « Serviteur de la Mer »)
Minas Uilos : Tour située au nord-est de l’Arthedain, très proche du Royaume d’Angmar. Construite par les ancêtres de Nári et offerte aux ancêtres de Baranion à l’époque de l’Arnor. (S. « Tour Éternellement Blanche »)
Rhudaur : Un des trois Royaumes issus de la division de l’Arnor. (S. « Forêts de l’Est » (?))
Route Est-Ouest : Route traversant l’Eriador.

* Référence IRL : proverbe persan
** Toutes les informations mentionnées depuis le début du récit apparaissent sur la carte.
*** Seules les entrées non mentionnées précédemment sont listées ici. Elles ne contiennent que des informations succinctes et nécessaires au récit (ainsi que les significations dans les langues inventées, avec S. pour sindarin, N. pour noldorin, Q. pour quenya, K. pour khuzdul). Les termes et informations en italique ou sans lien vers l’encyclopédie sont non-canoniques. Si la description d’une entrée du lexique mentionne elle-même un nouveau terme absent du lexique, ce dernier n’est pas ajouté. Les termes apparaissant uniquement dans les épigraphes et les titres ne sont pas listés.
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#17
Rien ne vaut une petite discussion au coin du feu pour exposer une situation politique !

Oh, et la tour nano-dunadane est juste à la frontière !  Very Happy
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#18
(15.04.2021, 14:04)Chiara Cadrich a écrit : Rien ne vaut une petite discussion au coin du feu pour exposer une situation politique !

Peut-être suis-je allé un peu trop loin Neutral ... Comme je le mettais en intro, je n'ai pas l'habitude d'écrire pour des lecteurs qui ne sont pas intégrés dans l'histoire/le jeu, d'où l'ajout de lexique, cartes mises-à-jour ... et donc également une présentation de la situation géopolitique intégrée dans le récit. J'espère que ce n'est pas trop lourd à la lecture...  Confused
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