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La ballade du lointain castel
#61
Dans l’écurie, une douzaine de monstres gisaient morts ou agonisants sur la paille. Cinq gobelins, grimaçants et menaçants, faisaient face au rodeur, acculé dans une stalle. Sa torche éteinte et son espace de manœuvre réduit auguraient mal de la fin du combat. Haletant, sur la défensive, il peinait à reprendre son souffle.

L’un des gobelins saisit son arc, encocha une flèche et ajusta sa visée.

La porte de l’écurie vola en éclats sous une poussée irrésistible, écrasant l’archer gobelin. Arweneth surgit de la cour, transfigurée. Sur son haubergeon de cuir, elle avait sanglé de vieilles pièces d’armure d’autrefois, des brassards de fer et un gorgeron d’argent frappé de l’arbre des Rois, exhumés des salles basses. Sa rapière jetait des éclairs bleutés sous la lune.

— Malgwîn ! clama-t-elle d'une voix d'outre-tombe qui fit geler le sang des assaillants, tout en assénant au plus grand un terrible coup de taille.

Pris de stupeur, les gobelins crurent voir le fantôme d'un seigneur d'antan, revenu hanter les ruines du Hirdor. Tarthenor en profita pour occire deux opposants, qui s’étaient si malencontreusement désintéressés de lui. Cédant à la lâcheté, les autres rompirent le combat et s'enfuirent en désordre dans la cour, poursuivis par la vieille dame qui maniait l'acier avec l’ire d’une reine guerrière. Les fuyards, talonnés par deux guerriers en fureur, communiquèrent leur terreur aux quelques gobelins qui avaient échappé au massacre, refluant vers le porche.

Ils tirèrent bien quelques flèches barbelées de noir pour couvrir leur retraite. Mais la horde avait perdu une trentaine de gobelins. Les quelques rescapés disparurent dans la nuit sauvage, abandonnant le Castel.

L’aube paraissait enfin, étirant un voile de nacre sur le massacre de la cour. Les défenseurs exultaient de fierté, étonnés de se retrouver vivants sous la caresse rose du soleil levant.

Vivants mais meurtris. Les deux guerriers étaient exténués et perclus de courbatures. Tarthenor avait subi de multiples brûlures et coupures. Arweneth avait essuyé le tir d’une escouade dans la cour, avant de broyer casques et espalières ; elle souffrait d’une flèche au côté.

Dans le corps de garde, Melthril s’affairait déjà, le visage grave, pour extraire la flèche et appliquer sur la plaie une pommade souveraine. Mais le cuir avait protégé la guerrière, la blessure était mineure, une simple estafilade que la stoïque Arweneth balaya d'un geste de dédain.
— Vite, il n'y a pas un instant à perdre, dit Tarthenor en boitillant vers l'écurie.  Il attela Fier-Sabot à la hâte, chargea les quelques vivres restants et la Lice sauvée des flammes, avant de franchir le pont en direction du Sud.

Le cœur serré par une cruelle mélancolie, les m’amies franchirent à regret le porche calciné du Castel, jetant un dernier regard vers ces pierres qu'elles venaient à peine de réveiller et qu'il leur fallait déjà abandonner à la solitude des landes. La charrette s'éloignait au rythme nerveux des pas de Fier-Sabot, emportant leurs espoirs d'enracinement et les panneaux sauvés de la Lice. Dame Melthril essuyait des larmes sur son visage baigné par la pâle lumière de l’aube. Pourtant, malgré le deuil de ce départ précipité, elles ne fuyaient pas en vaincues : à eux trois, ils avaient tenu tête à la barbarie du Nord et repoussé l'assaut d'une horde sanguinaire. La vieille demeure de leurs ancêtres n'avait pas été profanée tant qu’elles l’avaient tenue et la fierté d'avoir rendu sa dignité militaire au domaine Malgwîn répandait un baume héroïque sur l'amertume de leur nouvel exil.

L’équipée bringuebalante repassa bien vite par la poterne du col, replongeant vers les landes désertiques d’Arnor.
.oOo.
A suivre...
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#62
Tarthenor multiplia les ruses de rôdeur, quittant le chemin lorsque c’était possible, effaçant leurs traces, traversant des cours d’eau. Il fit forcer l’étape aux deux Dames pour les mettre en sécurité, et ce ne fut qu’au crépuscule qu’il consentit à installer le campement.

Mais à mesure que la charrette avait progressé sur les chemins défoncés, le visage d'Arweneth s’était mué en un masque de cire. Ses forces l’avaient trahie ; elle s’était allongée, prise de fièvres et sans un mot, sur le plancher de la carriole.

Melthril, navrée de n’avoir pas assez fait attention à sa commère tandis qu’elle conduisait la carriole, examina la malade. Ouvrant à nouveau sa pharmacopée, elle constata avec une horreur impuissante que les chairs autour de la blessure avaient viré au noir. La flèche qui avait blessé Arweneth était empoisonnée du venin de l'Ennemi.

Malgré les soins désespérés de sa fidèle compagne et les paroles d’encouragement de Tarthenor, l’énergique lavandière, en vérité la dernière guerrière de l’Arnor, entra en agonie. Couchée à même l’azur et l’or de la tapisserie qu’elle avait arrachée à l'oubli, Arweneth fit preuve d’un courage digne des Númenóréennes, sans qu'une seule plainte ne franchît ses lèvres.

— Pourquoi n’avez-vous rien dit, Ô m’amie ? gémit Melthril en larmes.
— Tu le sais bien, au fond de toi : s’il avait fallu me soigner, nous aurions dû rester là-bas. Et ni toi, ni la Lice des Âges, ni ce brave et charmant jeune homme n’auriez pu vous échapper. Il le fallait. Mon seul regret est de ne pas y être enterrée.

.oOo.
A suivre...
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#63
Le vent du Nord avait chassé les nuées grises des cimes dentelées des Hauts, où jadis deux respectables vieilles dames avaient monté la garde. La brande en fleurs s'illuminait d'une pourpre chaleureuse sous les derniers rayons du couchant. Au creux d’un vallon aride, le petit convoi avait fait halte, là où la lande venait mourir contre les eaux immobiles du lac.

Fier-Sabot, l’encolure basse et les flancs encore humides du voyage, s'était arrêté de lui-même près d'une éminence hérissée de pierres levées.
La dépouille d'Arweneth reposait au centre de la charrette, enveloppée dans les plis majestueux d’une trame neuve, qu’avait ourdie pour elle, une vieille tisserande un peu sorcière et un tout jeune homme un peu maladroit.
La broderie portait la longue geste de la défunte, à l’image de la Lice des Âges qu'elle avait payée de son sang. La vieille guerrière, maitresse-artisan de son peuple, semblait avoir retrouvé la paix, sa rapière et son ciseau croisés sur sa poitrine.

Tarthenor s'avança le premier. Les traits creusés par ce nouveau deuil, il caressa d’un regard filial ce visage buriné qui n'avait jamais cillé devant les épreuves. Il redressa le buste en souvenir des longues heures de garde consentie par la vieille dame, dans sa mante de sentinelle, droite comme la rune « I » sur le rempart sauvage de l'Arnor. Sa voix, d'ordinaire si prompte au cynisme, s'éleva avec une solennité nouvelle qui résonna contre les pierres levées :
— Par-delà les Hauts et les fossés comblés, le Castel Hir Malgwîn a retrouvé son seigneur, commença-t-il, le regard fixé sur l'écu d'argent qui ornait encore le gorgeron de la défunte. Tu n'as pas voulu demeurer dans les ombres comme le commande la prudence prescrite aux temps passés. Tu as dressé un bouclier de fer et de volonté là où d'autres opposent le silence et l’obstination d’une survie furtive. Que les gardiens du Nord se souviennent de celle qui, glaive au poing, a fait reculer les sbires du Roi-Sorcier sous le porche de sa lignée. Dors en paix, Arweneth, noble cœur, Dame Malgwîn. Ton sacerdoce est accompli, et la voie que tu as défendue restera ouverte sous les étoiles.

Un silence passa avec le clapotis de l'eau claire et la caresse du vent dans les bruyères.
Melthril s'approcha à son tour. Ses mains, qui avaient tant brodé, soigné et retourné la terre, tremblaient légèrement lorsqu'elle écarta un pan du linceul coloré. Son visage ridé, baigné de larmes et de la clarté déclinante du jour, gardait dans le regard une lueur de complicité tranquille. Avec une majesté douloureuse, elle baisa le front d'Arweneth et déposa sur la poitrine de sa commère un bouquet de simples — de la sauge grise, de la valériane et de jeunes sarments de cette vigne sacrée qu'elles avaient délivrée ensemble des ronces du Hirdor.
— Nous étions hautes comme la botte, m'amie, lorsque nos rires mêlés réveillaient les dalles de la cour d'honneur, murmura-t-elle d'une voix éraillée mais d'une infinie douceur. Vous avez été mon rempart contre l'âpreté de ce monde, la force où s’appuyait la légèreté de mon cœur. Vous n'avez pas seulement sauvé un souvenir de notre peuple mais retrempé notre foi au creuset de nos origines. La sève de l’espoir court revigorée dans nos racines et chaque grappe qui mûrira sous le ciel du Hirdor chantera votre mémoire. Nous confions votre corps à cette terre consacrée, mais puisse votre âme trouver les chemins vers les salles de Mandos, par-delà les mers et l'oubli.

Les rôdeurs soulevèrent le corps et le menèrent au caveau, face aux rives d'Evendim qui miroitaient en contrebas. Tarthenor et Melthril allumèrent la lampe du souvenir à l’entrée de la tombe. Sans se consulter, chacun sut que l’autre avait à l’esprit, leurs aventures sur le seuil d’un abominable troll des collines.
.oOo.

A suivre...
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#64
Rôdeur et vieille dame se tenaient côte à côte, dans le doux cahot de leur carriole, emportés par le fidèle Fier-Sabot. Une main lasse et ridée vint trouver refuge au coude du jeune homme :
— Tout-à-l’heure, vous avez appelé Arweneth « Dame Malgwîn ». Votre hommage fut juste. Mais il est une chose que nous ne vous avons jamais dite. L’héritière véritable de la lignée du Hirdor Malgwîn, c’est moi !

Le jeune homme enveloppa sa passagère du pan de son manteau :
— J’ai toujours supposé qu’elle descendait du Hir. Elle était si autoritaire, si martiale… Et j’avais fait de vous sa proche parente… Une cousine ?
— Arweneth était fille d’un chevalier de mon père, ma servante, mon amie, ma sœur d'âme. Petites, nous nous ressemblions beaucoup et nous adorions échanger nos rôles. Plus tard, dans notre exil, elle a porté les risques et le poids de mon rang toute sa vie. Ainsi j’ai pu lui offrir fantaisie et légèreté. Elle était mon bouclier contre la rigueur du monde. Elle est partie avec noblesse, en aristocrate, car c'est ce qu'elle était devenue à force de me protéger.

— J’avais remarqué que Dame Arweneth avait pris sur elle l’amertume de l’exil et s’imposait d’autant plus rigueurs et mortifications.
— Tout comme vous, jeune homme, bien que vous soyez né après la Chute. J’espère que nos mésaventures vous auront permis de vous en rendre compte ?

La vieille dame laissa passer un milan, qui planait sur les ailes du crépuscule. Avec un petit regard en coin, elle insista :
— Arweneth s’est sacrifiée, pour nous deux et pour notre peuple. Si nous voulons rendre hommage à notre amie, il n’est pas d’autre voie que la recherche du bonheur. Transmettons le don de la foi, partageons ce que nous avons d’espoir, à la lueur du souvenir de ceux qui nous l’ont offert.
— Ça me parait si injuste…
— Le souvenir est à ce prix. Il en est souvent ainsi, Tarthenor, quand les choses sont en péril : il faut que quelqu'un y renonce, qu'il les perde, pour que d'autres puissent les conserver. (1) Ce prix, mon cher fils, a déjà été payé, par d’autres que vous.
— Il me faudra dépasser la peine pour retrouver l’espoir et partager le souvenir.
— Donnons-nous ce temps. Vivre est s’obstiner à achever un souvenir. (2)
.oOo.
Fin !

NOTES
(1) Tiré du Seigneur des Anneaux, Livre VI, Chapitre 9 Les Havres Gris
(2) René Char, Les compagnons dans le jardin, dans le recueil La parole en Archipel
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#65
Félicitations, Chiara ! Comme d'habitude, je trouve que c'est exceptionnellement bien écrit (et c'est le seul récit que je crois avoir vraiment lu à la petite semaine à chaque parution).

T'es-tu imposé les citations de fin dès le début ou bien est-ce arrivé en cours de rédaction ?
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#66
Merci Irwin !
La citation du SdA est au cœur du conte, c'est sa motivation essentielle, je l'avais prévue comme conclusion, avant de commencer à écrire.
J'ai découvert la phrase de Char par hasard, en cours de rédaction. Elle m'a semblé si bien illustrer la volonté de Tolkien de "donner une mythologie à l'Angleterre". Et elle résumait bien l'entêtement des protagonistes malgré un échec annoncé (la rébellion prématurée contre le mot d'ordre pour les Dunedain de vivre dans l'ombre), qui ne se rachète que par ce qu'il lègue.
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#67
C'est une approche d'écriture que je trouve très intéressante, et l'ajout inopinée d'une réponse lors du développement ne l'est pas moins.
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