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03.08.2026, 00:17
(Modification du message : 03.08.2026, 00:19 par Chiara Cadrich.)
L’inconnu disposa encore du bois pour que le feu se maintînt dans la durée. Levant les yeux vers la carriole restée en haut de la gorge, il vit descendre Melthril, enroulée de draps qui voletaient autour d’elle.
Il resta interdit, ébahi par cette candeur désarmante. La vieille dame se pencha vers lui, et lui chuchoter sur le ton d’une confidence :
— Que diriez-vous d’étendre ces voiles derrière le feu ? Cela permettra d’accroître la luminosité pour tromper ce vilain troll !
Le visage de l’inconnu s’éclaira d’un sourire approbateur.
Lorsque le soleil sombra derrière l’horizon, le feu brûlait haut et fort, sa lumière amplifiée et éclaircie par une paire de draps précieux tendus derrière le foyer.
Melthril fit ses adieux à son trousseau, l’inconnu entraîna les vieilles dames, les installa dans la charrette et prit le baudet par la bride.
Fier-sabot, qui avait bien compris qui était devenu le patron, n’éleva aucune objection et, trop heureux de quitter ce lieu funeste pour les bidets, partit d’un trot soutenu.
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03.08.2026, 21:38
(Modification du message : 03.08.2026, 21:38 par Chiara Cadrich.)
Le trio brûla les étapes dans une fuite éperdue, guidée par l’instinct ou le talent de l’inconnu providentiel. Ils s’enfoncèrent dans des lits de ruisseaux aux galets glissants pour brouiller leur piste, avant de gravir des crêtes où soufflait une bise à l’haleine de spectre et de se faufiler par des chemins secrets, sous de denses halliers.
Sa main ferme sur la bride de Fier-Sabot, le jeune homme avait consenti à confirmer, irrité et bougonnant, que leur direction était bien le nord. Nos deux amies, bien qu’exténuées, moulues et mortifiées par leur propre manque de clairvoyance, voyaient dans ce « contretemps de troll » un motif d’espoir : les glorieux aléas de l’aventure les propulsaient finalement vers leur but ! Elles n’osèrent toutefois pas solliciter l’inconnu plus avant, tant que son regard noir restait aux aguets, à sonder la moindre faille rocheuse.
Lorsque l’aube eut point, dispersant les lambeaux de brume, nos deux vertueuses vieilles dames purent observer leur sauveur. Il portait l’attirail familier des rôdeurs Dúnedain : un manteau d’épaisse toile aux couleurs changeantes et moirées des pierres et des landes, un baudrier de cuir usé, chargé de l’épée et de la dague, au dos l’arc et le carquois aux flèches empennées de vert, et enfin l’étoile des rôdeurs sur l'épaule.
De temps en temps, le jeune homme s’arrêtait pour étudier un brin d’herbe couché ou humer l’air avec une concentration toute animale. Puis il revenait au licol et repartait sans retard.
Enfin, la charrette fit halte devant un taillis de sapins, bouleaux et chênes entremêlés. Le rôdeur écarta des branches et entraîna la carriole sous les halliers. Une cabane de chasseur, rudimentaire, était dissimulée là, sous un dôme de verdure. Les vieilles dames s’extasièrent : sur les étagères s’alignaient des sacs de pois, des viandes sèches, des couvertures et toiles huilées, des habits de rechange, quelques armes et des faisceaux de flèches, des herbes médicinales, ainsi qu’un tas de bois sec. Dans les branchages étaient dissimulées des cages de bois, où roucoulaient des pigeons.
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04.08.2026, 14:46
(Modification du message : 04.08.2026, 14:47 par Chiara Cadrich.)
En silence, l’inconnu détela le baudet, qui eut droit à un seau d’eau et une brassée de feuilles. Puis le jeune homme revint faire face aux deux rescapées, qui se recomposaient une posture de vénérables vieilles dames.
— Et maintenant, à nous trois ! lança-t-il en rejetant son capuchon, révélant un visage aux traits anguleux, jeune mais qu’une courte barbe rendait grave.
Son regard sombre conservait une candeur juvénile, que les épreuves semblaient avoir marquée d’une résignation prématurée. Il parlait avec fermeté mais en sourdine, retenant du même effort sa colère et la force de sa voix.
— Puis-je savoir ce qui vous est passé par l’esprit ? A-t-on jamais vu pareille équipée et semblable imprudence ?
Arweneth se redressa, retirant son heaume de cuir et réajustant sa coiffure, avec une dignité affectée et une lenteur calculée :
— Peut-on savoir à qui nous avons l’honneur de parler – et probablement de devoir la vie – avant de subir ton sermon ?
— Je me nomme Tarthenor, répondit-il, avec une infime courbette. C’est le capitaine de votre refuge qui m’envoie. Il a dépêché des messages dès qu’il a constaté votre disparition.
— Bien du dérangement pour si peu ! gronda Arweneth. Comment a-t-il su où nous trouver ? Sont-ce nos amis rencontrés en chemin qui nous ont dénoncées ?
— Haldor et Mira ? Certes non ! Ils se faisaient pourtant du souci pour vous et craignaient que vos jambes fussent moins solides que votre détermination. Ils m'ont donné de vos nouvelles mais ont refusé de me mettre sur votre piste.
Le jeune homme ajouta avec un sourire sardonique :
— Du reste, ce n’était pas nécessaire ! Car vous ne prétendriez tout de même pas semer un rôdeur en pays sauvage, avec votre mulet asthmatique et votre carriole surchargée ? Seule une pluie prolongée pourrait effacer vos traces ! Et ne parlons pas de vos vociférations continuelles !
Nos commères s’entre-regardèrent d’un air contrit.
— J’ignore ce qui a bien pu vous passer par l’esprit. Mais la récréation est terminée ! Je vous ramène dès que possible ! Les fondrières du Pays Sauvage ne sont pas des jardins de plaisance, et vous n'êtes que deux vieilles femmes imprudentes et égarées.
Arweneth, que tant d’impudence commençait à irriter, bomba le torse et croisa les bras, à la façon d’un sergent mécontent.
Melthril, retenant sa compagne d’une main apaisante, se redressa face au malpoli :
— Jeune homme, votre courage est indéniable mais votre éducation laisse à désirer. A quoi rime de sauver nos vies, si vous vous adressez à nous comme un gobelin mal léché ? On ne gourmande pas des aînées ainsi que des oisillons tombés du nid ! D’autant que vous ignorez tout de notre mission !
Ravalant son exaspération, Tarthenor énuméra les risques – les orcs, les loups, le froid, les trolls, les défaillances physiques si fréquentes à leur grand âge…
— Mon jeune ami, nous avons été chassées de nos foyers en un temps que vous ne pouvez connaître. Nous avons vécu le déclin brutal de ces contrées chéries. Soyez-en sûr, nous savons ce que nous avons à faire et les risques que nous encourons en valent la peine !
— Si vous mesuriez vraiment ces dangers, vous seriez beaucoup plus discrètes et circonspectes ! Vous rendez-vous compte des risques que vous faites peser sur les nôtres ? Capturées, vous auriez révélé l’emplacement de nos refuges, à coup sûr !
— Croyez-moi, on ne nous aurait pas prises vivantes, gronda Arweneth en pesant du poing sur la garde de son épée.
Une ombre passa sur le regard du jeune homme :
— Vous ne les craignez pas assez. Personne ne peut résister à la torture dans un antre des orcs. Ni y survivre ! Car ces viles créatures s’y entendent, à arracher de vous, lentement, lambeaux de chair et bribes d’aveux !
Un bruissement de feuilles les fit sursauter. Un goupil au pelage roux bondit au milieu du camp et s'assit, la langue pendante et la tête penchée, avec une telle expression de jugement moqueur que l’humeur du trio s’évanouit tout net.
— Ah, te voilà, toi ? lança Tarthenor. Explique-leur ! Moi, j’y renonce !
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17.08.2026, 18:24
(Modification du message : 17.08.2026, 18:25 par Chiara Cadrich.)
Tarthenor avait accordé une journée de repos aux respectables vieilles folles. Elles étaient outrées par l’irrévérence cynique du jeune rôdeur.
Mais elles tenaient à montrer leur reconnaissance pour leur sauvetage. Elles mirent donc un point d’honneur à ravauder son linge, huiler ses cuirs et lui préparèrent un bon repas, en ponctionnant leurs maigres réserves.
Elles l’accueillirent au soir, au retour de sa tournée d’inspection. Le jeune homme les remercia avec une déférence teintée d’ironie et s’installa avec elles, à une « table convenablement dressée » selon les canons de qui avait connu la douceur de vivre d’avant la chute. Sur une nappe blanche reposaient de la vaisselle propre, des mets fins avec – comble du luxe – des verres transparents et une fiole de vin de prunelle.
Après avoir veillé à ce que le jeune chasseur se fût lavé les mains, les deux amies se levèrent, se tournant vers le couchant et observèrent un silence.
Puis Melthril psalmodia lentement :
— « Vers l’Ouest vont nos cœurs, par-delà Númenor.
Gardiens des jours déchus, veillant sur nos trésors.
Que demeure en nos mains la lumière et la loi,
Jusqu’à l’aube promise où reviendra le Roi. »
Arweneth répondit simplement :
— « Ainsi soit gardée la Voie. »
Et les deux femmes eurent la satisfaction d’entendre le jeune homme se joindre à elles pour le répons. Comme Melthril se tournait vers lui avec un gentil sourire étonné, il ressentit le besoin de s’expliquer :
— Oui, ma mère faisait cela aussi, autrefois, lorsqu’elle était en vie.
Mais il chassa sa tournure mélancolique et s’attabla en demandant :
— Alors Mesdames ? Consentirez-vous à expliquer au jeune inculte que je suis, pourquoi vous êtes sorties courir les bois ?
— C’est très simple, trancha Arweneth. Vois-tu, à notre âge, il devient important… de transmettre l’essentiel. Ou l’inverse. Et pour cela, il nous faut d’abord… le retrouver !
Tarthenor ouvrit des yeux ronds, réprimant un sourire avec difficulté. Heureusement Melthril prit le relais :
— C’est un peu difficile à expliquer. Disons que nous avons besoin de renouer avec notre passé, de puiser là où nous avons grandi, de quoi cultiver notre courage de demain. Vous qui n’avez pas vécu en un lieu puissamment fortifié, de paix, de gloire et de faste, il vous est sans doute ardu d’imaginer ce besoin de retour à la source. Mais peut-être le modeste repas de ce soir, avec ce lointain écho du luxe d’antan, vous le laisse-t-il entrevoir ?
— Un château… Mais il n’y a que des ruines au nord ! Qu’espérez-vous y trouver exactement ?
Les deux vieilles dames se regardèrent avec la connivence tranquille que confèrent les épreuves endurées et les espoirs cultivés de concert.
— Cela aussi est un peu difficile à expliquer. Nous y sommes poussées, cette nécessité revient dans nos rêves. Nos proches nous y parlent, des images nous y viennent, des espoirs y germent. Nous espérons trouver quelque chose là-haut – au château où nous avons grandi. Par moments nous sommes profondément persuadées que nous la trouverons. A d’autres moments… Mais il n'est pas nécessaire d'espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer.
— En un mot, ce que nous allons chercher n’est pas un trésor à ramener. Enfin, pas forcément. Disons que c’est plutôt une lame à retremper au creuset de nos origines ! résuma Arweneth, assez fière de sa petite tournure.
Tarthenor fronça les sourcils, l'air rêveur ou peut-être désabusé devant tant de candeur :
— En somme, vous partez renouveler votre foi…
La soirée s’écoula dans l’agrément d’un repas raffiné, d’une compagnie courtoise et d’un abri sûr. Le trio s’enveloppa de couvertures et partagea le vin de prunelle. Le jeune rôdeur poserait désormais un regard moins sévère sur ces deux vieilles dames, qui avaient, il le sentait, beaucoup de choses à lui apprendre ; mais il redoutait la dure réalité du jour à suivre. Les jours sont forgés de lucidité et d’action.
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Dès le lendemain, Tarthenor embarqua les deux femmes dans leur carriole. Ils avaient un long chemin à faire pour regagner le refuge en évitant le repaire du troll !
Mais diriger deux caractères de cette trempe s'avéra plus complexe que de traquer un orc. À chaque croisement, Melthril trouvait une fleur rare à examiner ou Arweneth un caillou dans le sabot du bourricot, ralentissant la marche de retour.
— Vous n'avez pas le choix, répétait Tarthenor, agacé. C’est pour votre bien !
— Dis plutôt le tien, jeune homme ! répliquait Arweneth depuis son trône de planches. Ton seul objectif est de te débarrasser de deux paquets encombrants et de revenir à ton petit quotidien en solitaire ! Tu files un bien mauvais lin, mon garçon !
— Vous parlez d’or, m’amie, renchérit sa commère. Ce garçon se bat vaillamment, mais comme un écu sans devise !
— Mamie ? Elle vous appelle Mamie ? Mais laquelle est l’aïeule de l’autre ? Décidément, il est temps de rentrer ! soupira le jeune homme en hochant la tête.
Arweneth et Melthril gloussèrent sous cape, laissant le quiproquo s'installer dans l'esprit du rôdeur.
— Jeune homme, nous sommes responsables de nos actes et de nos erreurs devant l’Unique. A présent, suite à vos conseils et votre exemple, nous n’avons plus besoin de votre aide. Mais je crois que vous avez besoin de la nôtre !
Le jeune rôdeur jeta aux deux m’amies un regard bien moins acerbe qu’il n’aurait voulu, voilé d’une condescendance presque tendre.
— Vous voyez une terre sauvage, nous y lisons un héritage. Nous avons un but lointain qui justifie nos efforts. En avez-vous ? lança Arweneth d’un air décidé.
— Ah oui, vos fameux rêves !
— Qu’avez-vous contre les rêves ? Si j’en juge par vos sourires cyniques, vous en feriez bon usage !
— Le rêve est une fumée qui s’effile au matin. Il ne nourrit pas ni ne préserve des embuscades…
Melthril sourit malicieusement :
— Ce n’est pas tout-à-fait vrai… Voilà un garçon qui n’a pas encore rêvé à deux… N’avez-vous pas une âme sœur avec qui rêver de concert, Tarthenor ?
Le rôdeur haussa les épaules avec fatalisme, détournant un regard morose. Melthril se promit de creuser le sujet, au moment opportun. Elle prit le jeune homme par le bras, d’un air maternel :
— Je vous assure qu’un rêve nourrit autant qu’une galette dorée, mon garçon ! Peut-être manquez-vous un peu de perspective, le gourmanda Melthril. La vie n'est pas qu'une patrouille. On ne protège durablement que ce que l’on comprend… et que l’on aime ! Sans quoi, autant partir pour le Harad et y devenir mercenaire !
Le voyage devint un long dialogue entre deux âges. La journée, Tarthenor se révélait un homme de l'immédiat, pragmatique, mais désespérément oublieux de la culture de son peuple. Le soir, autour d'un feu, lorsque c’était possible, il écoutait, avec une désinvolture de façade, Melthril lui parler des jardins de Lórien ou Arweneth lui citer les lois de l’ancien Arnor. Les deux m’amies savaient y faire, se relayaient, poussaient le jeune homme dans ses retranchements. Et il arrivait qu’il évoquât lui aussi quelque très ancien souvenir, de « quand il était petit ».
Peu à peu, l'escorte forcée devenait un divertissement itinérant. Tarthenor, se cherchant lui-même, se laissait charmer, pour un soir, aux évocations romanesques des rêves de m’amies.
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Ce matin-là, la carriole cheminait sur une large route, jadis une artère pavée, à présent cicatrice grise fendant landes et collines, sous les hauts frênes qui la bordaient. Une fois encore, le petit groupe débattait de la mission des rôdeurs.
— … Le présent est une bête qui cherche à nous dévorer. Nous sommes des ombres, Melthril ! Le Rôdeur est celui qui renonce à tout – foyer, confort, reconnaissance – pour que d'autres dorment en paix.
Melthril redressa ses frêles épaules, un éclat dans le regard.
— Renoncer n'est pas oublier ! Notre mission n’est pas de sombrer dans une survie grise et dénuée d'âme. Le Rôdeur est le gardien d'un héritage invisible, le dépositaire d'une lignée qui remonte aux étoiles !
— Vous vous accrochez à de si vieux souvenirs ! Et si le Castel n'est plus qu'un tas de poussière infect ? demanda-t-il. Si l'Ombre a tout corrompu ?
Le visage de Melthril se voila d’une peine soudaine. Le jeune homme s’en voulut d’avoir brusqué la vieille dame en exprimant de façon si abrupte, une hypothèse pourtant si plausible. Ce voyage n'était pas pour elles une simple reconnaissance de propriété, mais un acte de communion.
— Alors, dit Arweneth en intervenant depuis l'arrière du convoi, nous serons au moins allées au bout de notre serment.
Tarthenor baissa la tête, acceptant – juste un moment, pour faire plaisir aux vénérables vieilles dames – cette métaphysique de l'espoir dont il sentait pourtant les dangers.
— Comment... comment s'appelait cette salle dont vous parliez ? Celle où les vitraux attrapaient la lumière de l'aube ?
Le visage de Melthril retrouva sa douceur — un jeune homme sensible à la compassion et à la beauté n’était pas irrécupérable.
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La route plongeait brusquement vers une gorge étroite où la rivière bouillonnait en un charmant désordre d'écume blanche. Enjambant l’abîme, le pont d’Arnor se dressait encore, puissante maçonnerie jetée au travers du vide.
— Voyez ces piles de grès, admira Arweneth en désignant deux tours carrées qui flanquaient l’ouvrage. Mon aïeul contait qu’on y percevait le péage des caravanes venant de Bree au sud. Chaque marchand devait y déclarer son chargement. Et les embarcations qui remontaient la rivière étaient taxées elles aussi, il y a une douane en contrebas. L’octroi finançait l'entretien du village dont vous voyez les ruines un peu plus haut.
Tarthenor arrêta la charrette en caressant le chanfrein du mulet : juste devant le pont, une belette se tenait en arrêt, le dos en arcade, son pelage hérissé chahuté par le vent, comme hésitante à traverser. Puis l’animal recula et plongea en sautillant dans les fourrés pour regagner les hauteurs.
— Etrange, bougonna le rôdeur en arrêtant le mulet d’une main sur le chanfrein. Dame belette s’aventure rarement à découvert. Quelque chose l’a certainement effrayé et ce n’est pas nous. Je vais aller jeter un coup d’œil avant de nous engager.
Dans la charrette, les babillages cessèrent et soudain l’on put entendre le vent s'engouffrer sous l’arche millénaire, tirant de la gorge des hululements de mauvais aloi.
Le rôdeur se munit de son arc et sortit une flèche, observant avec intensité de part et d’autre de la route. Les arbustes et les rochers, trop menus, ne permettaient pas de s’y dissimuler.
Incertain encore de pouvoir écarter l’éventualité d’une embuscade, Tarthenor s'avança avec une prudence de chat. Arrivé devant le pont, il inspecta la pièce couronnant la tour au bord de la rive, il se pencha pour examiner l'assise du parapet.
Un pan entier de la corniche, rongé par des décennies d'infiltrations, se rompit sous ses pieds avec un craquement de tonnerre.
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25.08.2026, 17:45
(Modification du message : 25.08.2026, 17:46 par Chiara Cadrich.)
Le jeune rodeur n’eut pas le temps de bondir. Le sol se déroba sous ses bottes. Dans un nuage de poussière rouge, il disparut dans le gouffre.
— Tarthenor ! hurla Arweneth, se précipitant vers le bord.
Le rôdeur n'était pas tombé dans les flots, mais il gisait trois mètres plus bas, sur le quai du pilier de péage. Une dalle cyclopéenne, en glissant, lui avait écrasé la jambe gauche contre la paroi. Il était livide, le souffle coupé par le choc.
— Ne bougez pas ! ordonna la grande femme, avec sang-froid. Avec l’aide de sa commère, elle déballa des cordages rangés dans le chargement de la carriole.
Tandis que Melthril calmait et dételait Fier-Sabot, Arweneth fixa la corde à son harnais puis confectionna un nœud coulant, qu’elle passa au blessé.
Tarthenor, pâle et en nage, eut bien du mal à passer la boucle autour de la dalle qui le bloquait, mais finit par y parvenir.
Enfin, encourageant le brave mulet auquel personne n’avait jamais demandé pareil effort, elles parvinrent à lui faire soulever la dalle de quelques pouces, juste assez pour que Tarthenor, dans un râle de douleur, puisse dégager son membre broyé.
Elles le hissèrent ensuite comme un ballot de laine précieuse jusqu'au tablier, non sans maints jurons de douleur de la part du blessé.
Une fois son patient installé sur un lit de fougères dans la charrette, Melthril s'affaira. Elle sortit une fiole d’huile d'arnica macérée aux herbes des Hauts Bleus.
— C’est sérieux, murmura-t-elle après avoir examiné la chair violacée. Les os ne sont pas rompus, mais les chairs sont meurtries et les tendons distendus. Il vous faudra des jours, peut-être des semaines, de repos absolu.
Arweneth observa le pont devant eux. L'éboulement du parapet augurait mal de l’état général du pont. Elles ne pouvaient se risquer à y faire passer la charrette.
— Nous ne pouvons plus avancer, Tarthenor ! Le pont est désormais une impasse pour notre attelage. D’autant qu’il nous faut à présent vous ménager ! La seule route viable est celle que nous avons quittée hier, et qui continue vers le nord, vers le Castel.
Tarthenor, la sueur au front, tenta de se redresser, mais la douleur le ramena impitoyablement sur ses fougères :
— Maudite soit cette pierre... grommela-t-il. Il faut faire demi-tour et regagner mon repaire... Je ne peux plus vous escorter.
Melthril lui appuya doucement mais fermement un linge imbibé d'eau froide sur le front, le ramenant en position de repos.
— Taisez-vous donc, mon garçon, dit-elle du ton bourru d’une maîtresse d’école exaspérée. Vous nous avez assez rebattu les oreilles avec vos ordres de petit sergent. Regardez-vous : vous êtes désormais le passager, et nous sommes les capitaines. Il vous faut désormais vous plier à la raison et à votre propre règlement sommaire !
— C'est insensé ! protesta le rôdeur, cloué au milieu des sacs de grains et du-Roi-seul-le-sait quels autres articles mystérieux embarqués par les deux aventurières. Je suis l'homme d'armes, c'est moi qui décide !
— Vous déciderez du nombre de pincées de sel dans votre gruau, et ce sera déjà beaucoup, conclut Melthril en réajustant une couverture sur les jambes du blessé. Pour le reste, vous feriez mieux de vous plier à la raison. C’est ce que font les gens dont on vient de sauver la vie ! Nous avons un Castel à réveiller, et vous avez besoin d'une pommade que vous ne trouverez que dans ma réserve.
Arweneth croisa les bras, dissimulant mal un petit sourire revanchard :
— Vous vouliez nous ramener de force au village comme des enfants fugueuses ? Eh bien, c'est vous qui allez découvrir le domaine des Malgwîn.
Tarthenor ouvrit la bouche, chercha une répartie empreinte d’autorité virile, mais ne trouva que le soupir moqueur du vent. Il dut admettre sa défaite, avec un mélange de dépit et de respect forcé.
— Bien, tâchons de donner un peu d’entrain à notre baudet, conclut Arweneth en reprenant les rênes et en entonnant un vieil air de leur enfance, aussitôt repris en cœur par sa commère : « Mais compreneeeeez-moi, Le respect se perd dans le Hirdor de mon Grand-Père » (1).
La charrette s'ébranla, laissant derrière elle les ruines de l’octroi.
Humilié, impotent, agacé par la force tranquille de ces deux vieilles dames qui lui ravissaient son premier commandement, Tarthenor se laissa emporter en grimaçant par le cahot de la charrette, désormais simple passager d'un destin qu'il ne maîtrisait plus.
Pour le moment.
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(1) Sur l’air « Poulailler’s song » d’Alain Souchon. Je sens que vous n’avez pas la réf…
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(25.08.2026, 17:45)Chiara Cadrich a écrit : Notes
(1) Sur l’air « Poulailler’s song » d’Alain Souchon. Je sens que vous n’avez pas la réf…
Tu as du flair...
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28.08.2026, 22:36
(Modification du message : 28.08.2026, 22:38 par Chiara Cadrich.)
La route n'était plus qu'une traînée verte, d’herbe vive et d’arbrisseaux, serpentant entre les genêts d’or et les fougères roussies. Arweneth précédait la charrette, taillant de sa rapière dans les ronces et les orties. Melthril menait le mulet, tandis que Tarthenor, la jambe dûment bandée et calée sur un lit de branches de sapin, s’était juché sur une caisse solidement arrimée. Il ne serait pas dit qu’il ne contribuait plus à la sécurité de cette folle équipée, même blessé : son arc en main, le rôdeur scrutait autour de la carriole, prêt à faucher d’un trait tout espion de l’Ennemi.
Au détour d’un ravin couvert de sapins, leur ascension les conduisit jusqu’à une courte esplanade, qui formait une sorte de col, entre deux falaises. Son entrée était gardée par un porche de belle maçonnerie, surplombé d’une tour de garde. Des touffes d’herbes fleurissaient çà et là entre les moellons ou au creux des archères, et les portes gisaient pourrissantes, l’une en travers de la route, l’autre ballant lamentablement, de guingois sur un seul gond.
Le rôdeur se sentait mal à l’aise, à la merci d’un tireur embusqué aux meurtrières ; il pressa les m’amies de gagner l’intérieur de la cour. Arweneth acquiesça, secouant la léthargie émue qui la prenait à l’approche du Hirdor. Mais le poste de garde était vide. Ils dérangèrent une paire de lièvres occupés à conter fleurette dans la cour. La fine équipe en fut rassurée.
Arweneth s’arrêta sur le seuil et ferma les yeux, le souffle court. La voûte séculaire, illuminée par un soleil radieux, l’auréola de vermeil, semblant lever de ses épaules le manteau d’un deuil trop longtemps porté. Elle leva une main tremblante pour effleurer le pilier. Sous la mousse épaisse, ses doigts retrouvèrent la morsure du ciseau, sigillée d'un passé qui refusait de s'éteindre. La grappe de raisins, « pampre d’or sur champ de pourpre », emblème de la lignée Malgwîn, subsistait malgré les décennies d'abandon.
Il lui fallut résister à l’envie de relever les portes et de hisser pavillon. Mais elle en trouva la lucidité, en croisant le regard de sentinelle du rôdeur, où elle lut un hommage muet, rendu à ceux qui, il y a bien longtemps, avaient tenu ce poste avancé pour leur seigneur.
Melthril, de son côté, avait déjà investi la salle des gardes, y avait porté ses brosses et ses chiffons. Après avoir débarrassé le plancher des débris qui l’encombraient et délogé un blaireau qui s’était approprié le foyer de cheminée, elle passa un « rapide coup de balai ». Autant dire qu’elle lustra la moindre patère. Elle dut se retenir, elle aussi, pour ne pas raccommoder les rideaux. Mais cette rapide remise en ordre suffirait pour cette fois. Une fois relevée la dignité de l’humble logis, elle en regagna le seuil, ferma la porte et adressa ses vœux à ceux qui avaient vécu, souffert et espéré en ces lieux.
Tarthenor, bloqué sur sa caisse, sentit l'ironie de ses remontrances habituelles s’éteindre dans sa gorge. Arweneth, ménagère vieillissante sanglée dans des cuirs guerriers, arpentait la cour pavée avec l’autorité d’un sergent reprenant possession de son fort. La vieille dame leva son épée vers l’écu gravé au sommet de la tour, saluant d'un geste lent et solennel, sa lame brillant d'un éclat bleuté sous la lumière de printemps. Dans ce poste de garde abandonné, reconquis sur une bande de lièvres, le rôdeur comprit que ces deux femmes ne cherchaient pas seulement des souvenirs : elles entraient en sacerdoce. Elles ne revenaient pas chez elles mais ramenaient la lumière dans un sanctuaire oublié. Pour la première fois, il se sentit non plus comme leur geôlier déchu, mais comme le premier témoin d'une résurrection.
De l’autre côté de l’esplanade, une seconde arche s’ouvrait sur une vallée : le Hirdor de Malgwîn, un écrin verdoyant enserré de deux crêtes, où croissait le vignoble et couraient les belettes. Les vieilles dames ajustèrent leurs mises et leur dignité puis le trio reprit son périple. La route plongea vers le giron d’un val boisé où s’arrondissaient quelques coteaux striés d’échalas en ruine.
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29.08.2026, 13:03
(Modification du message : 29.08.2026, 13:31 par Chiara Cadrich.)
Melthril maintenait les rênes d'une main ferme, bien que ses yeux trahissent une émotion contenue à mesure que ressuscitaient les témoins de son enfance. Une borne royale surgit, altière et usée, dont les gravures sindarines luttaient contre le lichen. Des clameurs d’encouragements résonnèrent en écho comme elle prêtait l’oreille à ses souvenirs, de cavaliers virant autour du cippe lors des épreuves hippiques du Lairemerendë.
Les m’amies, la poitrine gonflée d’espoir mais le souffle un peu court d’appréhension contenue, s’arrêtèrent pour un repas de midi. Au loin, un campanile pointait timidement, surplombant une haute futaie. Le castel se rapprochait, refuge rêvé de l’espérance et tombe de leurs ancêtres. Dans une brise d’ouest, des martinets fendaient la pureté du ciel de leur vol vif et de leur pépiement trainant.
Les bosquets se rangeaient en haies sages, bordant des prairies où pointaient des épis barbus de vert tendre ou les silhouettes familières d'un ancien verger. Contrairement aux terres désolées qu'ils avaient traversées, les pommiers ici n'étaient pas morts ; ils étaient retournés à l’état sauvage, chargés de petits fruits acides, qui sauraient se faire doux si une main amie les cueillait au moment propice.
— Regardez, Melthril, murmura Arweneth. L'allée... elle tient encore.
Devant elles s'ouvrait une perspective que le temps avait magnifiée. La colonnade des chênes centenaires se levait plus haut qu’autrefois. Certes, quelques-uns avaient cédé aux orages, leurs chablis effondrés pourrissaient, le faîte dans le lac. Mais les cimes restantes se rejoignaient en une voûte de cathédrale verdoyante, dont l’ombre protégeait des ronces le chemin de pavés. Le bidet, sentant peut-être le sol sous ses sabots s’égaliser de dalles ajustées, releva l'encolure.
Tarthenor, depuis son siège de douleur, observait avec une stupeur attendrie ce paysage qui refusait l’oubli. Le labeur et la grandeur, ce que cette terre devait aux Dúnedain, était entré en sommeil mais n’était pas tombé en ruines. Pas encore… Et peut-être une pointe de fierté naquit-elle en son cœur. Ses veilles et ses courses, sa chasse impitoyable aux séides de l’Ennemi, peut-être contribuaient-elles, de façon lointaine et comme celles de tous ses frères d’arme, à la préservation de cette vallée…
Mais sa main demeurait ferme sur la poignée de son arc.
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Bravo pour ces textes magnifiques.
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30.08.2026, 12:36
(Modification du message : 30.08.2026, 12:38 par Chiara Cadrich.)
Merci, Tikidiki !
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Un grand cerf traversa la route en bombant le torse, précédant sa cour de biches et ses faons tout frissonnants. L’animal fit une pause au milieu de la voie, posa son regard fier sur les intrus, avant de bondir à la suite des siens.
Dans la stupeur de l’émerveillement, les m’amies s’étaient tues, Fier-Sabot s’était arrêté de lui-même et l’arc était retombé au côté du rôdeur.
Un ruisseau bruissait doucement au travers des taillis, répandant la joie de son chant dans les cœurs et semant dans les regards le ravissement de ses scintillements. Le ramage d’une faune multicolore emplissait l’air parfumé des promesses du printemps.
Notre équipage déboucha enfin devant le Castel. Tarthenor, seule âme tant soit peu attentives aux dangers, surveillait les alentours, prêt à tirer.
Les deux vieilles dames sentirent la ferveur de leur espoir bondir hors d’elles à la rencontre de la vieille demeure. Leurs jambes flageolantes ployaient sous l’assaut d’une émotion bourdonnante. Ecartant pour le moment toute posture d’honorable rigidité, elles durent s’appuyer au bât du baudet. Ces pierres les avaient vues naître !
Des lambeaux de souvenirs imaginés prenaient vie dans l’instant : Les murs toujours orgueilleux… la cloche du campanile égrenant les labeurs du jour… les vignes vierges ont prospéré… la porte est-elle toujours grande ouverte ? … Elles s’accroupirent sur l’herbe douce du seuil, sans plus commander à leurs membres : leur entendement tout entier, bercé par un besoin d’enfance, contemplait le berceau de leurs tout premiers rires.
L'imposante demeure des Malgwîn se dressait avec une autorité intacte. La vigne dévorait les balustrades et la mousse veloutait les soubassements, mais les tabliers de pierre et le pont levis qui franchissait le fossé supportaient encore sans faiblir le poids de la charrette. Son linteau de pourpre et d'or seulement terni par la poussière, le porche lui-même restait debout, sous lequel tant de chevaliers avaient jadis mené leurs belles juchées sur de puissants palefrois...
— Tout cela était devenu démesuré dans mon souvenir, Arweneth, chuchota Melthril en admirant les fenêtres hautes. Je m’imaginais une place forte digne des récits du temps d’Elendil. Mais nous voici dans un menu manoir aux confins des terres sauvages. Je craignais que la tâche fût trop lourde. Après tout, c’est presque mieux ! Non, je ne suis pas déçue ! Regardez, les vitraux des étages supérieurs... certains n'ont même pas été brisés. Ils captent encore la lumière du couchant.
Tarthenor eut beau manifester sa réprobation, il n’y put mais. Les m’amies s’aventurèrent dans le donjon.
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01.09.2026, 14:26
(Modification du message : 01.09.2026, 14:27 par Chiara Cadrich.)
L'exploration fut jalonnée de retrouvailles douces-amères. Les arches de grès blond surplombant les salles, marquées du pampre et des sept étoiles, étaient hantées d’un silence pesant, d’un reproche ancien répété par un écho tenace. Elles ne trouvèrent aucune charogne, mais quelques volatiles qu’il était inutile de chasser pour le moment. La maçonnerie leur paraissait "relevable" ; ici une fissure à combler, là un volet à redresser. La majesté de pierre de la grande bâtisse semblait figée sous la couche de suie qui maculait les murs, la cheminée et ces alcôves où, jadis, les dames prenaient la lumière pour leurs broderies du soir. La grande hélice de marbre menaçait de s’effondrer ; les m’amies renoncèrent à monter au premier étage. Dans la salle basse aux échos de palais, on devinait encore les veinures du marbre et la patine des tommettes.
— Il nous faut un havre pour la nuit, décréta Arweneth.
Elles choisirent l'ancien corps de garde, jouxtant le grand portail de chêne dont les ferrures brillaient encore d'un éclat sombre. La pièce était intacte, aux murs d'une épaisseur rassurante, percée d'une archère qui surveillait le pont. Surtout, les ardoises semblaient solidement arrimées au toit et les poutres saines. Un chéneau alimentait une petite gargouille fatiguée, qui déversait les eaux de pluie dans un bassin fendu.
Melthril installa Tarthenor dans ce réduit facile à défendre, pendant qu’Arweneth déchargeait la carriole avec méthode.
— Demain, je nettoierai la treille du jardin d’agrément, affirma-t-elle avec une joie têtue. Si les murs sont debout, la vigne doit l'être aussi !
Arweneth hocha la tête. Elle caressa du bout des doigts la pierre du chambranle. Le Castel n'était pas un cadavre de pierre, mais un héritage engourdi, que l'ombre, par une grâce mystérieuse, n'avait pas osé achever. On allait réveiller tout cela !
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02.09.2026, 18:47
(Modification du message : 02.09.2026, 18:48 par Chiara Cadrich.)
Il y eut débat.
Le cœur de Melthril ne battait que pour la splendeur du Castel. L’esprit pragmatique d’Arweneth ne jurait que par la défense. Elles se chamaillèrent longuement sur les travaux à mener en priorité, devant un Tarthenor absolument médusé par les arguments lunaires de ces deux vieilles, candides et présomptueuses.
Elles comptaient ni plus ni moins que restaurer le château !
Le jeune homme leur rappela avec force qu’il les ramènerait dès sa guérison, les accusant de trahir le sacerdoce des Dúnedain du Nord :
— Vos manigances défient le vœu de notre dernier roi ! Car Arvedui a ordonné à notre peuple de passer dans les ombres. Nous ne sommes pas suffisamment nombreux pour défendre une telle place forte ! Votre initiative est prématurée !
Mais les respectables vieilles dames vivaient à présent leur rêve, leur grande aventure, et pensaient bien encore avoir plusieurs semaines devant elles, avant qu’un gobelin montrât son abominable museau. Elles ne l’écoutèrent pas et poursuivirent leurs délibérations. De guerre lasse, le rôdeur changea de tactique et entreprit de restreindre leurs ambitions :
— N’allez pas imaginer que je cautionne vos imprudences ! Mais puisque je suis bloqué ici avec deux excentriques, je crois de mon devoir de signaler que l’urgent est de barricader la cour et de réparer les portes et fenêtres du plus petit bâtiment, pour nous protéger des maraudeurs nocturnes. Si l’Ennemi envoie ici des éclaireurs – ses gobelins et ses orcs préfèrent la pénombre des nuits sans lunes – au moins pourrions-nous nous défendre et peut-être survivre à la première nuit, pour nous enfuir dès le lever du soleil !
Désagréablement échaudées, les deux vertueuses vieilles dames durent en convenir : le conseil était bon.
Ainsi fut donc fait.
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03.09.2026, 23:03
(Modification du message : 03.09.2026, 23:03 par Chiara Cadrich.)
Mais aucun gobelin ne montra sa hideuse face.
Et une grande victoire fut acquise le jour même du Lairemerendë.
Nos commères, voulant célébrer le jour, s’attaquèrent aux débris qui encombraient le vestibule du château. Elles recueillirent pieusement les reliques du grand candélabre, effondré avec ses chandelles, pampilles et pendeloques de cristal, répandues comme autant de larmes versées sur leur gloire passée. En évacuant les décombres, nos commères purent dégager l’entrée des salles basses.
Elles s’y aventurèrent, lampe à huile à bout de bras et rapière en bataille.
Elles y découvrirent un véritable trésor : des piles bien aérées de planches de chênes, des monceaux d’ardoises couvrantes, plusieurs stères de bois de chauffe, des pavés et des moellons, des lingots de fer, de cuivre, d’étain, et surtout des fragments de verre pour les vitraux de la grande salle. Ces vitraux colorés qui avaient enchanté les couchants de leur enfance.
De quoi assurer la restauration de tout un château… un signe des Valar, à n’en pas douter.
Elles n’en dirent rien au gentil petit jeune homme. Il allait encore s’énerver…
De son côté, Tarthenor ruminait de sombres pensées : si une bande d’orcs en maraude venait à passer par ici et les apercevait, ils rameuteraient leur tribu. Alors la folle équipée se terminerait en un odieux pillage et une sanglante ordalie, lente et douloureuse. Les gentilles vieilles dames seraient découpées, hurlant à chaque lambeau de peau arrachée. Le rôdeur ferma les yeux. Une telle horreur ne devait pas se reproduire.
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05.09.2026, 01:05
(Modification du message : 05.09.2026, 01:08 par Chiara Cadrich.)
Comme chaque matin, Melthril descendit au jardin. L’escalier menait à une poterne qui s’ouvrait sur un lopin surplombant le lac. Disséminés dans l’herbe folle, des topinambours, des panais, des touffes de sauge grise, de la valériane obstinée, quelques poireaux perpétuels et de l’ail rocambole avaient monté la garde en attendant le retour du jardinier. La maraichère avait transplanté ces trouvailles, qui voisinaient à présent avec l’oseille et la ciboulette, des herbes médicinales et la camomille. Dans un magnifique damier potager, dûment délimité de galets blancs, croissait désormais tout un petit peuple multicolore, de bouquets, de semis, de hampes, de bulbes et de lianes grimpant le long d’élégants échalas.
Le mur d’enceinte, que perçait la poterne, était recouvert de lierre, de chèvrefeuille et de liseron, qui montaient à l’assaut des moellons, étouffant le trésor caché du Hirdor, son raisin doré. Melthril avait débarrassé la vigne de ses concurrents, redressé les supports de bois, élagué les bras mal venus. Seul l’automne suivant dirait si les jeunes sarments porteraient de nouvelles grappes, mais notre jardinière gardait bon espoir. Un pommier, un poirier et un prunier, vestiges du verger de jadis, docilement alignés en espalier, fournissaient de l’ombre aux groseillers et aux plantes aromatiques qui avaient subsisté. Mais Melthril avait conservé un sain éventail d’espèces sauvages dans les allées, sans parler des brassées de rhubarbe et d’orties, dont elle faisait compotes ou veloutés.
Sa visite quotidienne commençait par le petit rituel du potager : une pensée émue pour les jardins bénis de Númenor l’engloutie, avant de s’attaquer au désherbage et au binage de la rangée du jour, courges, choux, haricots ou laitues. Graine après graine, elle plantait avec une infinie délicatesse, tassant la terre comme on borde un enfant. Puis Melthril tirait quelques seaux et octroyait à chaque pousse la juste quantité d’eau, agrémentée de ses encouragements chaleureux. Enfin elle s’adonnait à son petit plaisir : humer dans l’air vif du matin, les fragrances subtiles des simples, de mauve ou d’achillée que ses mains patientes avaient soignées...
Ses parterres méticuleux dépassaient toutes ses espérances. Non, la sève n'avait pas renoncé… La maraîchère en était venue à se demander si cette terre baignée par le lac n’avait pas été ensemencée jadis par des jardiniers Elfes, du temps de leur amitié avec les Dúnedain. La reconnaissance végétale valait tous les parchemins de propriété : la terre elle-même semblait lui rendre allégeance.
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05.09.2026, 18:55
(Modification du message : 05.09.2026, 18:56 par Chiara Cadrich.)
Au bord du lac, à l’abri sous la forteresse, il y avait aussi une vieille tonnelle en bois vermoulu, dôme de quiétude végétale qui ne tenait encore debout que par une très ancienne habitude et les lacis d’églantiers et glycines qui la recouvraient. Son cœur battant à l'unisson du bourdonnement des abeilles, c’est là que la digne horticultrice prenait son repos après avoir rudement marcotté, sarclé, repiqué ou bêché. Un petit amandier, chenu et tordu, lui tenait compagnie tandis qu’elle écoutait pousser les lys et contemplait s’ouvrir les timides corolles de clématite.
Enfin l’honorable vieille dame regagnait la cour, les pans de son tablier chargés d'aromates, de racines encore terreuses et de brassées de feuilles. Melthril hélait sa commère en exhibant le butin du jour, promesse d’un repas aux saveurs de liberté.
De la forge où elle avait établi son atelier, Arweneth lui répondait en ahanant, frappant sur son enclume ou arquée sur son rabot. Elle avait déjà remplacé les planches et renforcé les ferrures des portes et volets de tous les bâtiments de la cour. A présent elle achevait de consolider les vantaux du portail avec l’ardeur méticuleuse d'un maître charpentier.
Elle interrompait son ouvrage pour répondre à sa commère en exhibant un nouvel outil, une lampe réparée, un tabouret. Car Arweneth avait suivi l’apprentissage des artisans du refuge : elle savait reforger un soc de charrue, resouder une grille, tailler tenons et mortaises ou gâcher du mortier à l’occasion. Lorsque Tarthenor autorisait un feu de forge, aucun labeur ne lui résistait.
Entre les murs de la cour, dont les béances avaient été comblées, l’air ne sentait plus la ruine calcinée, mais la sciure de bois et l’oseille fraîchement hachée. Dans la pénombre de leur refuge, elles s'endormaient enfin, du sommeil profond mais inquiet du pionnier, auquel il reste tant à faire.
Tarthenor, sa jambe lacée d’une attelle, veillait toujours près de la meurtrière.
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06.09.2026, 11:00
(Modification du message : 06.09.2026, 11:03 par Chiara Cadrich.)
Le jeune rôdeur partageait son temps entre des siestes qui compensaient ses veilles nocturnes, et, malgré sa jambe meurtrie, des coups de main à la forge pour assembler les pièces les plus lourdes.
Il contemplait l’ouvrage des respectables illuminées, ces deux courageuses ouvrières qui, à elles seules, semblaient recoudre les lambeaux du Hirdor. Il admirait la force de leur dévotion qui, à coups de truelle et de binette, transformait cette carcasse de pierre en un foyer ronronnant. Mais il réprouvait leur prétention à réécrire l’histoire, à forcer un destin tracé par les prophéties de leur peuple.
Tiraillé entre le devoir de décourager leur folie et une tendre sympathie pour leur noble excentricité, il préparait les deux femmes à un inévitable retour. Son état s’améliorait rapidement et le temps viendrait bientôt, où il pourrait ramener chez elles les incorrigibles m’amies.
De temps à autres, s’appuyant sur une béquille taillée par Arweneth, Tarthenor faisait quelques pas prudents, autour du castel. Il emportait son arc, dans l’espoir de tirer du gibier.
Mais dans son état, il était bien trop maladroit pour se déplacer sans bruit sur le tapis de feuilles…
Pourtant, il arrive parfois que le sort prodigue quelque grâce.
Une flamme rousse bondit des taillis pour se planter devant notre jeune homme, le prenant par surprise comme jamais un rôdeur aguerri n’aurait dû l’être. Secoué d’une frayeur brutale, Tarthenor tomba à la renverse, lâcha son arc, sa béquille et répandit le contenu de son carquois dans les buissons.
Une renarde le regardait, la langue pendante, sa tête penchée et le regard luisant, semblant attendre que l’humain reprît ses esprits.
— Tu m’as fichu une frousse, toi ! Salut, ma Rhaweth ! Tu as fait tout ce chemin pour me retrouver ! Viens par ici, ma belle !
La main gantée se tendit vers le petit museau fébrile, qui accepta une caresse. Tarthenor avait recueilli toute jeune la renarde. A présent, c’était elle qui venait le secourir…
Dès lors, de temps à autres, les sages vieilles dames se délectèrent d’un civet ou d’un faisan, car Rhaweth était une chasseresse formidable.
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07.09.2026, 22:36
(Modification du message : 07.09.2026, 22:37 par Chiara Cadrich.)
Vint le jour où Arweneth put consolider le grand escalier d’apparat, au marbre fissuré. Avec l’aide de Tarthenor, elle étaya la volée de marches branlantes de deux madriers, taillés de main de maître.
Le trio sonda la réparation et conclut qu’ils pouvaient se rendre au premier étage.
En grande pompe, ils gravirent le Grand degré restauré et s’aventurèrent dans la salle de réception.
Leurs pas résonnèrent sous la haute voûte, éveillant des échos depuis longtemps éteints. De hautes silhouettes fantomatiques, aux chuchotements inquiets, évoquèrent des conseils avant la bataille, de graves cours de justice. Des couples enlacés valsèrent un instant dans le souvenir de deux petites filles. Le chant des jours de fête illumina les arcades de verre en revenant aux lèvres des deux pétulantes vieilles dames. De gracieuses ogives de grès clair s'élançaient vers le plafond, surgissant d’assises noircies. Des nids de pigeons déshonoraient les encorbellements des corniches sculptées. La suie des incendies maculait les murs d'une gangue sinistre, où des lambris vermoulus pendaient comme des linceuls.
Chacun de leur pas soulevant une poussière grise, Arweneth et Melthril avançaient le cœur serré, oscillant entre l'accablement de la perte et un indomptable élan d'espoir. Chaque débris racontait la fureur de l'Ennemi, mais chaque arc-boutant debout proclamait la résilience de leur sang. Même Tarthenor, appuyé à sa béquille, subissait la majesté solennelle de cette nef abandonnée des Dúnedain, où dormait le souvenir de leur grandeur.
C’est alors que le regard d'Arweneth fut attiré par le fond de la pièce. Là, contre la muraille soutenant les arcades, pendait une masse informe et sombre. À première vue, cela n'avait l'air que d'un vieux tapis de feutre grisâtre, une loque calcinée et raidie par les ans, abandonnée aux araignées et aux courants d'air. Pourtant, sous l'épaisse croûte de crasse et les morsures du feu, la trame offrait une régularité et une résistance singulières.
Les deux amies s'approchèrent, une curiosité fébrile supplantant soudain leur mélancolie, sentant confusément que ces lambeaux de tissu dédaignés par les pillards recelaient le secret qui donnerait tout son sens à leur folle équipée.
Leurs rêves prémonitoires leur revinrent en mémoire.
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09.09.2026, 22:07
(Modification du message : 09.09.2026, 22:08 par Chiara Cadrich.)
Des rayons dorés tombaient des vitraux sur les loques de suie pendues aux murs, comme des oiseaux de nuit cloués au pilori. La tapisserie noircie courait sur les soubassements des arches portant les vitraux, au pied des arcades lui faisant face, sur la courte muraille où s’adossait le siège de haute justice, et la façade opposée, parée d’une estrade de marbre. L’immense frise ceinturait la salle, interrompue seulement par quelques portes, une cheminée, des pilastres et le majestueux escalier emprunté par nos visiteurs.
Son épée en main, Tarthenor se glissa par une porte latérale et fit le tour des pièces adjacentes, dans le plus grand silence. Les deux vieilles dames, qui se soutenaient l’une l’autre, laissant courir leurs doigts sur la tapisserie roussie, virent le rodeur réapparaître par une autre porte et monter à l’étage supérieur. Après qu’il en eut inspecté toutes les pièces, il redescendit… par la cheminée.
Mais ses deux compagnes avaient bien autre chose en tête que s’ébaudir d’un passage secret éventé, dont elles se rappelaient d’ailleurs parfaitement, à présent. Dans leur contemplation minutieuse des panneaux de tapisserie, elles se parlaient à voix basse, réveillant sous la nef des échos feutrés. Des chuchotements fantomatiques couraient sous la colonnade, semblant saluer le retour extraordinaire en cette salle solennelle, de quelque tribunal d’échevins du bourg voisin, de conciliabules de cour ourdis sous la custode, avant que l’huissier du Hir ne battît les bans et ouvrît l’audience.
Arweneth et Melthril palpaient la trame durcie et noircie, sondant de leurs doigts agiles mais un peu tremblants les déchirures, les brûlures, l’épaisseur de crasse.
La résilience du tissage leur donnait espoir : sous la suie d’Angmar, une bourre dense comme les forêts d’Arnor avait protégé le lin et la laine des Dúnedain.
— J’ai tellement envie de croire que c’est elle, murmura Melthril, la voix brisée par l’émotion. Je n’osais l’espérer, malgré nos prémonitions. La tapisserie de la maison Malgwîn…
— Je n’avais jamais réalisé à l’époque, que ces tableaux tissés et brodés que nous avions sous les yeux, constituaient une frise complète. Mais ces panneaux ont la même taille, la même composition, ce doit être la Lice des Ages.
— Mais ils sont tellement abîmés, se lamenta Melthril, comment en être sûres ?
— Vois celui-ci : je me souviens de cette bordure, assura Arweneth, les yeux fixés sur un angle supérieur où pointaient des entrelacs de fil d’or terni. Nous étions hautes comme la botte du Hir lorsque nous jouions à cache-cache derrière ses plis, dans l'odeur de lavande et de girofle.
— Mais oui, la senteur m’en revient, rit doucement Melthril en approchant ses narines d’une zone moins roussie.
Mais elle plissa du nez en se reculant vivement.
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12.09.2026, 02:21
(Modification du message : 12.09.2026, 02:22 par Chiara Cadrich.)
Les scènes de tapisserie qui leur revenaient n’illustraient pas les hautes heures de scribes austères, mais les décors colorés, les détails pittoresques, à hauteur de regard d’enfant et qui avaient enflammé leur imagination de petites filles : la rondeur d'un petit mouton mutin échappant à la houlette, l’éclat d’une guimpe d'argent dont on éprouve l’éclat de son index de bambin, le visage doux et inspiré d’une joueuse de harpe dans les marges de l'œuvre. Les vieilles dames clignaient des paupières, avides de retrouver les bribes naïves de l’âge tendre sous la croûte inégale des scories de l’Ennemi.
Adossé à sa béquille de frêne, Tarthenor observait la scène avec un froncement de sourcils sceptique.
— Une lice ? grogna-t-il en rengainant son épée. Vous êtes venues ici, dans ce domaine en ruine, entouré de landes sauvages, pour retrouver un tournoi de chevalerie sur les restes calcinés d’une tapisserie ?
Melthril se tourna vers le jeune homme d’un air d’indulgence, laissant échapper un rire léger :
— Ah, mon garçon, la jeunesse de ces temps ne connait que le pistage en pays sauvage ! Et que les Valar en soient remerciés, car vos talents nous ont sauvé la vie ! La « lice » dont nous parlons n’est pas le terrain où s’affrontent les preux sous les vivats. En art de tisserand, la lice est ce fil invisible, cette boucle de cordon qui traverse les fils de chaîne. C’est elle qui s’élève et s'abaisse pour créer l’ouverture entre eux, un sur deux, permettant à la navette de glisser la trame entre les lignes.
La vieille dame prit son air le plus respectable, caressant la bordure latérale d’un panneau passablement lisible, mais elle pesait les chances d’une idée nouvelle :
— On parle de haute lice lorsque le métier dresse sa chaîne comme les arbres de notre forêt, et de basse lice lorsqu’elle s'étend comme la surface du lac sous nos fenêtres. Savez-vous que l’aïeul de la lignée Malgwîn passait pour tenir celle-ci du Haut Roi Elendil lui-même ? Cette œuvre est une haute lice, sur laquelle chaque génération sur-brodait ses propres motifs uniques.
— Pour le moment, ça me parait plutôt représenter les plaines de cendres noires de l’Angmar, déplora Tarthenor.
— Vous avez raison, mon jeune ami et c’est pourquoi nous l’allons restaurer ! répondit-elle avec un air de courage tranquille et une trace de ruse satisfaite.
Le gentil petit jeune homme était encore tombé dans le panneau !
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12.09.2026, 12:36
(Modification du message : 12.09.2026, 12:37 par Chiara Cadrich.)
Le lendemain, la cour d’honneur du Castel Hir Malgwîn retrouva une animation qu'elle n'avait pas connue depuis un siècle. Arweneth s’était levée à l’aube, détournant un filet d’eau du bief pour remplir de grands baquets de bois vermoulus. Les deux vieilles dames avaient décroché un des panneaux de la tapisserie et, retrouvant leurs gestes de maîtresse lingère, l’avaient déposé sur des billots de chêne au centre de l’esplanade.
Lorsque Tarthenor rentra de sa courte ronde matinale, palette de lavandière à la main, manches relevées sur ses bras vigoureux, Arweneth abattait la besogne avec la même solennité que jadis au lavoir du refuge, mais avec une énergie décuplée. Une poussière sombre s’envolait à chaque coup, tandis que des plaques de crasse et des scories roussies s’amoncelaient entre les billots.
— Nous ne transporterons pas ainsi la Lice des Ages, décréta-t-elle alors que Tarthenor tentait d’évoquer un retour prudent vers le village. Décrocher cette relique sans lui rendre sa dignité serait sacrilège. Elle recevra sa rédemption ici, sous le regard des Valar.
Melthril remuait d’une louche un bain où macéraient des cendres de bois, tout en gardant à l’œil une marmite où bouillonnait une mixture peu ragoutante. Elle apostropha le jeune homme médusé :
— Une petite recette de ma composition ! De l'alun sauvage ! On en imprègne la fibre de laine et de lin.
Par moments, Tarthenor se demandait si la vieille dame n’était pas un peu sorcière. Elle savait tant de choses…
Arweneth continuait de s’escrimer avec vigueur sur le panneau de laine. Tarthenor eut pitié d’elle et s’empara d’un second battoir. Au bout de trente minutes d’un combat de haute lutte, la pièce de tapisserie eut retrouvé une apparence de tapis, marbré de taches brunâtre. On distinguait à présent quelques motifs.
Melthril annonça que la première étape était terminée. Les deux femmes retirèrent les billots et balayèrent la cour, puis placèrent le panneau à plat, à même les pavés. Et le battage recommença, cette fois sous un filet d’eau. La fine équipe se relaya, tandis que le lin suppurait son eau noire sur les dalles de la cour.
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14.09.2026, 01:34
(Modification du message : 14.09.2026, 22:57 par Chiara Cadrich.)
Peu à peu, la magie opéra.
Des profondeurs du tissu lavé, les couleurs d’origine remontèrent à la surface : des verts de jade, des bleus d’indigo, des pourpres profondes du sang des rois et l’or étincelant du genêt pointaient à nouveau sous le soleil de printemps. À mesure que les fibres se détendaient sous l’effet de ce traitement, le symbolisme de la Lice des Rois se révéla au trio émerveillé. C’était l’histoire entière de leur peuple qui débutait sous leurs yeux. La première scène montrait trois grands navires aux voiles déchirées, échappant au cataclysme d’une tempête pour aborder une terre boisée et hospitalière. Même Tarthenor n’eut aucune difficulté à déchiffrer la symbolique : l’arrivée d’Elendil en Arnor.
Dès lors, il n’eut plus à cœur que de découvrir les détails de la scène, et il poursuivit le nettoyage au côté des deux commères, maniant la brosse avec autant de conviction que son épée. Trois fois ils lessivèrent la tapisserie à l’eau de cendre alcaline, puis la rincèrent. Puis ils recommencèrent avec des brosses plus souples, imbibées d’une eau de saponaire que Melthril avait fait tiédir.
À mesure que le feutre gris s'estompait sous le frottement régulier, de profonds bleus d'indigo et des blancs d'écume surgirent de l'ombre, révélant la fureur d’un océan de laine et de soie. Les trois fières caravelles, aux proues de cygne couronné d’une perle, aux voiles déchirées par des triskels de vents tourbillonnants, semblaient bondir hors du tissu pour échapper aux colères de la tempête.
Lorsqu’on rinça pour la dernière fois, un murmure d’émerveillement unanime s’éleva dans la cour, devant tous les détails révélés fil à fil : des oiseaux de mer escortaient un grand aigle dominant le septentrion de la frise. Aux marches lointaines du couchant, un sommet entrait en éruption sous un orbe d’éclairs, tandis que s’abîmaient d’altiers dômes d'argent dans la colère des flots. Brodée de fils d'or vert et de nacre, la silhouette majestueuse d’une Dame des Mers précédait la flotte, s'élevant au-dessus des crêtes d'écume.
Ses cheveux d'algues sombres semblaient s'étendre sur la toile pour apaiser la colère des flots, traçant un sillage de calme au milieu de la tempête. Elle menait une troupe de dauphins de soie d'argent bondissant hors de l'onde, ouvrant la voie aux exilés. Leurs corps cambrés, rehaussés de petites perles de verre, accrochaient la clarté du soleil et semblaient guider les navires d'Elendil vers la terre promise, les rives verdoyantes de l'Arnor, poignant au levant du panneau.
Le trio, exténué, contempla longuement la relique scintiller des mille couleurs relevées de l’oubli. Ils se tournèrent un instant vers l’ouest, Melthril remerciant les Valar pour ce moment de bonheur.
Tarthenor croyait terminée la restauration de ce premier panneau. Quelle erreur !
Le traitement se poursuivit par un mordançage méticuleux, une opération délicate dont Melthril dirigeait les étapes avec une science de guérisseuse.
— Cela rend le tissu réceptif, expliqua Melthril tout en brassant l'eau claire avec un grand agitateur de frêne. Il ouvre le cœur de la laine pour que le principe purificateur et le raviveur de couleurs s’y fixent durablement.
Le trio peina encore jusqu’au soir, répétant laborieusement les gestes qui restauraient l’honneur de tout un peuple.
A suivre...
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14.09.2026, 22:59
(Modification du message : 14.09.2026, 22:59 par Chiara Cadrich.)
Tarthenor, dont la jambe se fortifiait grâce aux onguents de la pharmacopée, avait élargi ses patrouilles autour du Castel. Il n’était plus seul : une silhouette rousse et vive, sa renarde Rhaweth, trottait alentours, humant les halliers et signalant la moindre perturbation dans les hautes fougères.
Pour la première fois, Tarthenor se passait de béquille. Mais il était mécontent de lui-même : il s’était laissé emporter par l’enthousiasme de ces deux vieilles dames, qui débordaient de certitudes honorables, de bien-pensance lénifiante prenant le pas sur la réalité des périls. L'inquiétude du rôdeur grandissait à mesure que sa guérison approchait.
Les jours s’étaient étirés, rythmés par le chant de l'enclume d'Arweneth, le murmure des eaux dans le potager de Melthril et le labeur des lavandières. La tapisserie se complétait, chaque panneau apportant son lot de merveilles, de surprises et de déceptions, lorsqu’un lambeau ne pouvait être recousu ou nettoyé.
Au panneau suivant était venu le temps des larmes et du fer : une guerre terrible contre une haute tour d’où lorgnait un grand œil rouge menaçant et inquisiteur, dont les rayons semblaient brûler la laine elle-même.
Mais la trame ne cédait pas au désespoir. Au panneau suivant, des couples tournoyaient en une pavane solennelle, vêtus de riches atours qui rappelaient aux deux vieilles dames les fêtes de leur lointaine jeunesse.
Plus loin, des guerriers en mailles brillantes montaient la garde sur des tours altières, levées contre une sorcellerie au septentrion. Au pied de ces forteresses, de petits personnages aux grands pieds velus cultivaient la terre avec une joie tranquille. Tarthenor reconnut les hobbits de la Comté, oubliés des grandes chroniques mais préservés par la trame.
Enfin, au milieu des bois et les landes de laine, patrouillaient des silhouettes discrètes, sentinelles invisibles protégeant des havres de beauté, mussés au creux de vallées préservées.
Le jeune rôdeur, confondu par la beauté du tissage et des broderies ajoutées, s’imprégnait de cet héritage en sommeil qui reprenait vie sous ses yeux. Les vieilles histoires contées par les grand-mères au coin du feu avaient pris corps tangible. Il contemplait la preuve matérielle du génie, de la foi et de l’honneur de son peuple.
Et puis, il y avait les panneaux qu’il ne comprenait pas. Il soupçonnait d’ailleurs les deux commères d’hésiter sur l’interprétation de ces scènes mystérieuses.
Par exemple, le dernier panneau dépeignait, inscrit dans un grand médaillon d’or surmonté d’un œil de feu, un couple en majesté : un roi sous un Arbre Blanc et une reine couronnée d’étoiles. Mais les deux personnages semblaient demeurer en des lieux différents, et leurs regards équivoques mêlaient l’espoir et la douleur, nimbés des voiles gris de l’incertitude. Autour de l’anneau d’or tourbillonnait la guerre, qui frappait tous les peuples libres de la Terre du Milieu.
En revenant ce jour-là de sa patrouille, Tarthenor s’approcha du tissu humide. Son regard sombre, d’ordinaire si prompt à traquer l’ennemi, s’attarda sur les détails de la broderie. Il passa sa main gantée sur le lin de la scène centrale, révélée le jour même par la restauration : un dieu barbu, aux traits puissants comme ceux d’Ulmo, sortait des eaux d’un lac pour remettre un cadeau à une dame de la haute société. Le don semblait une trousse de couturière, sur laquelle de minuscules runes d'argent formaient une devise lisible : « Souvenance et Destinée ».
Qui sait ce que les tapisseries suivantes allaient révéler ? Ces scènes hermétiques le laissaient perplexe et mal à l’aise. Elles lui rappelaient que l’avenir, incertain, était entre leurs mains, loin des prophéties des gardiens de la tradition…
.oOo.
A suivre...
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15.09.2026, 15:58
(Modification du message : 15.09.2026, 16:11 par Chiara Cadrich.)
Un matin, alors qu’un nouveau panneau de tapisserie séchait sous la tonnelle de glycine, Tarthenor décida qu’il était temps.
Dans les cuisines basses, transformées en laboratoire de teinturière, Melthril avait mis à macérer des herbes et des sels de sa composition. Chaque portion altérée de la Lice avait subi un repassage en cuve, une retrempe délicate dans des bains chauffés à température douce, où la décoction avait permis de raviver les nuances primitives de couleurs, leur redonnant la profondeur des jours d’avant la chute. Puis la m’amie sorcière avait badigeonné à froid une décoction de plantes acides pour stabiliser les coloris et les protéger des outrages du temps.
A présent, Melthril appliquait un nourrissage de la laine à l’aide d’une huile fine dont elle avait le secret, un soin final qui redonnait souplesse, douceur et richesse au tissu séculaire.
De son côté, Arweneth reprisait le dos d’un panneau lacéré, suspendu en travers d’une fenêtre du rez-de-chaussée. Le rodeur s’interposa entre l’ouvrière et son ouvrage :
— Mon état me permet de reprendre la route, dit-il du ton de la raison sûre de son fait. Nous nous sommes déjà attardés trop longtemps par ici. Les maraudeurs finiront par repérer la fumée de nos feux, le tintamarre de la forge ou de vos nettoyages. Il nous faut plier bagage.
Arweneth redressa sa haute stature, levant son aiguille. Ses yeux de silex se plantèrent dans ceux du jeune homme :
— On ne réveille point un tel domaine pour l’abandonner sitôt le premier feu allumé ! Il reste tant à relever, tant de sarments à guider et de pierres à bénir.
— C'est de la folie, insista le rôdeur. Trois personnes ne peuvent défendre cette place forte. Vous jouez avec la vie des nôtres ! Le capitaine du refuge me tuera de ses propres mains si je vous abandonne ici. Et de toute façon, ce sont les ordres ! Aussi bien que moi, et peut-être mieux, vous savez que la survie passe par la discipline. Avec tout le respect et l’affection que je vous porte, je vous le dis : Si je dois vous ramener par la force, je le ferai !
Arweneth toisa le rodeur puis soutint son regard de défi ; il semblait avoir pris de l’assurance. Comme si certaines leçons de grandeur avaient porté… Elle rêva un instant que la somptueuse tapisserie y était pour quelque chose. Puis elle renonça dans un soupir, abandonnant les yeux sévères du jeune homme :
— C'était pourtant un bien beau rêve ! Toutes ces années à vivre dans le souvenir d’une gloire trahie ! Nous étions venues ici, sans raison raisonnable, peut-être seulement dans l’espoir de retrouver l’estime de nous-mêmes ! Mais il est si bon d’avoir espéré, alors que la renommée de notre Hirdor semblait être tombée en poussière ! A notre âge, il est si dur de n’avoir rien à léguer ! (1)
— Pour dire la vérité, avoua Melthril, nos rêves nous y poussaient mais nous n’étions pas sûres de trouver ici quoi que ce fût qui eût perduré.
— Vous l’avez fait, contre toute attente et malgré mes doutes ! Vous avez relevé une inestimable relique. Votre premier devoir à présent est de ramener en lieu sûr ce trésor que vous avez restauré.
Les deux honorables vieilles dames se prirent la main, échangèrent un regard de douleur et de sagesse, et concédèrent leur défaite :
— Nous partirons bientôt, avec votre aide et sous votre protection, Tarthenor. Et nous ramènerons cette frise merveilleuse. Mais nous avons d’abord une faveur à vous demander.
.oOo.
A suivre...
NOTES
(1) Directement inspiré du Seigneur des Anneaux, Livre IV, Ch.5 L’intendant et le Roi "And yet," said Éowyn, "it is more than good to have lived to see this hour. And it is more than good to have hoped, when the honour of the House of Eorl was fallen into the dust, and the shadow lay upon the Mark."
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16.09.2026, 14:53
(Modification du message : 16.09.2026, 14:56 par Chiara Cadrich.)
Accompagné de sa fidèle Rhaweth, qui flairait çà et là, Tarthenor revenait, ses besaces remplies des racines et des pouces, des rognures d’écorce, des fleurs et des feuilles dont les m’amies avaient besoin.
Les deux commères avaient voulu appliquer un ravivement destiné à protéger les panneaux nettoyés, avant le voyage. Le rôdeur avait accepté de glaner ces emplettes aux environs, en allongeant un peu l’itinéraire de sa patrouille.
Mais il soupçonnait surtout les vieilles dames de concocter quelque célébration à leur façon, quelque grand final mémorable digne des hautes heures du Castel assoupi.
Tarthenor, sa foulée gardant une infime raideur, s’était enfoncé dans la futaie pour sa patrouille du soir, alors que s’allongeaient les ombres dans la riante vallée.
Rhaweth s’arrêta net au pied d’un chêne centenaire, les oreilles rabattues et le poil hérissé. Un grognement odieux monta d’un fourré de ronces, suivi d’une odeur fétide. Deux formes trapues, aux longs bras poilus et aux yeux luisants de haine, s’avancèrent en battant les fourrés de leurs sabres et en chuintant des imprécations à l’adresse du soleil, qui tardait à descendre derrière les crêtes occidentales.
Tarthenor évalua instantanément la menace : des éclaireurs gobelins, du Mont Gram, attirés par l'odeur de vie de la vallée !
Le rôdeur ne trembla pas. Avec une fluidité retrouvée, il encocha une flèche empennée de vert, laissa voler le trait porté par son dessein de mort. Le premier monstre fut projeté en arrière, la penne en plein cœur. Le second s’élança en brandissant un cimeterre rouillé, mais Tarthenor esquiva le coup de flanc, tira son glaive et trancha la gorge de la grotesque créature d’un mouvement précis, digne des leçons d’Arweneth.
.oOo.
A suivre...
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17.09.2026, 10:56
(Modification du message : 17.09.2026, 11:01 par Chiara Cadrich.)
Tarthenor entra au castel et verrouilla le portail, traînant l’un des cadavres hideux sur les dalles.
Il leva les yeux : la haute salle brillait de mille feux. Les vitraux irradiaient un halo de douce lumière chaude, écho des fêtes qu’avait autrefois donné le Hir.
Le jeune homme jura et courut jusqu’au logis. Il barra la porte derrière lui et monta le Grand Degré quatre à quatre.
Il s'arrêta net sur le seuil, sa main toujours crispée sur la dépouille du gobelin sanguinolent.
La haute salle avait été métamorphosée. Les tommettes rouges et blanches bombaient leurs dos luisant de propreté. La suie qui tapissait les murailles avait disparu, récurée à vif. Les vitraux à portée des vieilles dames avaient été remplacés. Partout, des grappes de bougies de cire d'abeille et des torches de résine claire repoussaient les ombres centenaires, baignant les voûtes d'une clarté dorée et vibrante.
Au centre de la pièce, une grande table de banquet — montée du corps de garde et d'ordinaire encombrée de cartes roussies et d'armes à affûter — pliait sous un faste extravagant. Des nappes de lin blanc comme neige accueillaient des dressoirs chargés de mets somptueux : des rôtis dorés ruisselant de jus aux herbes, un bouquet d’écrevisses du ruisseau sur lit de jeunes légumes, des tourtes fines à la croûte sculptée, et des coupes de vin de primeur où dansait le reflet des flammes.
Puis le regard incrédule du rodeur fut capturé par le fond de la salle. Le dernier panneau de la grande tapisserie y était enfin déployé, suspendu près de la cheminée pour achever de sécher. L'odeur de la laine humide et de teintures fraîches flottait encore dans l'air. L'ouvrage semblait parler de lui : un guerrier en armes s’y agenouillait, humble et digne, devant une silhouette majestueuse – un haut personnage à la couronne d'or et au manteau d'hermine – qui abaissait sur son épaule le plat d'une épée de lumière.
Sur l’estrade se tenaient les deux maîtresses de la demeure. Elles avaient revêtu leurs plus riches atours, des robes de soie lourde aux manches tombantes, leurs cheveux tressés de rubans d’azur aux fils d'argent, transfigurées par la lueur des bougies.
Alors que Tarthenor, interdit, s’avançait vers la frise, un son s'éleva.
Melthril était assise sur un banc bas. Entre ses mains, elle tenait un étrange et noble instrument de bois verni, posé sur ses genoux. Sa main droite faisait tourner une manivelle de fer qui frottait une roue cachée contre les cordes, produisant un bourdonnement continu, riche et profond. De ses doigts de la main gauche, elle pressait de petites touches de bois le long du manche, déroulant une mélodie solennelle, au charme désuet des menuets d’autrefois. Nul doute qu’Arweneth, dans le secret de ses heures de repos, avait restauré l’instrument, qui donnait l’impression qu’un orchestre entier accompagnait la soliste.
Sur cet air de pavane, les deux dames unirent leurs voix. Elles entonnèrent un chant de jadis, un hymne remisé avant l’entrée des Dúnedain en clandestinité, qui célébrait le retour des héros. Les voix s'élevaient, pures, s'enroulant autour des piliers de pierre, balayant d'une caresse les rumeurs de la guerre et la fatigue des marches.
Tarthenor resta immobile devant l’estrade où se produisait cet orchestre impromptu, suspendu entre la nuit qui tombait derrière lui et ce miracle de lumière et de musique qui l’accueillait.
— Ils sont là, dit-il, la voix blanche de fatigue mais forte d’une autorité retrouvée.
Il laissa tomber la dépouille odieuse sur les dalles devant lui, dans un fracas d’armure désarticulée. Les dames se turent, le visage marqué par l’effroi.
— L’Ombre nous a trouvés. Il faut partir dès que possible.
Melthril se tut, couvrant son visage livide d’un pan de son châle.
Arweneth s’avança, déclarant d’un air résolu :
— Nous partirons demain, au premier rayon d’Arien !
.oOo.
A suivre...
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