En silence, l’inconnu détela le baudet, qui eut droit à un seau d’eau et une brassée de feuilles. Puis le jeune homme revint faire face aux deux rescapées, qui se recomposaient une posture de vénérables vieilles dames.
— Et maintenant, à nous trois ! lança-t-il en rejetant son capuchon, révélant un visage aux traits anguleux, jeune mais qu’une courte barbe rendait grave.
Son regard sombre conservait une candeur juvénile, que les épreuves semblaient avoir marquée d’une résignation prématurée. Il parlait avec fermeté mais en sourdine, retenant du même effort sa colère et la force de sa voix.
— Puis-je savoir ce qui vous est passé par l’esprit ? A-t-on jamais vu pareille équipée et semblable imprudence ?
Arweneth se redressa, retirant son heaume de cuir et réajustant sa coiffure, avec une dignité affectée et une lenteur calculée :
— Peut-on savoir à qui nous avons l’honneur de parler – et probablement de devoir la vie – avant de subir ton sermon ?
— Je me nomme Tarthenor, répondit-il, avec une infime courbette. C’est le capitaine de votre refuge qui m’envoie. Il a dépêché des messages dès qu’il a constaté votre disparition.
— Bien du dérangement pour si peu ! gronda Arweneth. Comment a-t-il su où nous trouver ? Sont-ce nos amis rencontrés en chemin qui nous ont dénoncées ?
— Haldor et Mira ? Certes non ! Ils se faisaient pourtant du souci pour vous et craignaient que vos jambes fussent moins solides que votre détermination. Ils m'ont donné de vos nouvelles mais ont refusé de me mettre sur votre piste.
Le jeune homme ajouta avec un sourire sardonique :
— Du reste, ce n’était pas nécessaire ! Car vous ne prétendriez tout de même pas semer un rôdeur en pays sauvage, avec votre mulet asthmatique et votre carriole surchargée ? Seule une pluie prolongée pourrait effacer vos traces ! Et ne parlons pas de vos vociférations continuelles !
Nos commères s’entre-regardèrent d’un air contrit.
— J’ignore ce qui a bien pu vous passer par l’esprit. Mais la récréation est terminée ! Je vous ramène dès que possible ! Les fondrières du Pays Sauvage ne sont pas des jardins de plaisance, et vous n'êtes que deux vieilles femmes imprudentes et égarées.
Arweneth, que tant d’impudence commençait à irriter, bomba le torse et croisa les bras, à la façon d’un sergent mécontent.
Melthril, retenant sa compagne d’une main apaisante, se redressa face au malpoli :
— Jeune homme, votre courage est indéniable mais votre éducation laisse à désirer. A quoi rime de sauver nos vies, si vous vous adressez à nous comme un gobelin mal léché ? On ne gourmande pas des aînées ainsi que des oisillons tombés du nid ! D’autant que vous ignorez tout de notre mission !
Ravalant son exaspération, Tarthenor énuméra les risques – les orcs, les loups, le froid, les trolls, les défaillances physiques si fréquentes à leur grand âge…
— Mon jeune ami, nous avons été chassées de nos foyers en un temps que vous ne pouvez connaître. Nous avons vécu le déclin brutal de ces contrées chéries. Soyez-en sûr, nous savons ce que nous avons à faire et les risques que nous encourons en valent la peine !
— Si vous mesuriez vraiment ces dangers, vous seriez beaucoup plus discrètes et circonspectes ! Vous rendez-vous compte des risques que vous faites peser sur les nôtres ? Capturées, vous auriez révélé l’emplacement de nos refuges, à coup sûr !
— Croyez-moi, on ne nous aurait pas prises vivantes, gronda Arweneth en pesant du poing sur la garde de son épée.
Une ombre passa sur le regard du jeune homme :
— Vous ne les craignez pas assez. Personne ne peut résister à la torture dans un antre des orcs. Ni y survivre ! Car ces viles créatures s’y entendent, à arracher de vous, lentement, lambeaux de chair et bribes d’aveux !
Un bruissement de feuilles les fit sursauter. Un goupil au pelage roux bondit au milieu du camp et s'assit, la langue pendante et la tête penchée, avec une telle expression de jugement moqueur que l’humeur du trio s’évanouit tout net.
— Ah, te voilà, toi ? lança Tarthenor. Explique-leur ! Moi, j’y renonce !
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A suivre...