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La ballade du lointain castel
#31
L’inconnu disposa encore du bois pour que le feu se maintînt dans la durée. Levant les yeux vers la carriole restée en haut de la gorge, il vit descendre Melthril, enroulée de draps qui voletaient autour d’elle.

Il resta interdit, ébahi par cette candeur désarmante. La vieille dame se pencha vers lui, et lui chuchoter sur le ton d’une confidence :
— Que diriez-vous d’étendre ces voiles derrière le feu ? Cela permettra d’accroître la luminosité pour tromper ce vilain troll !

Le visage de l’inconnu s’éclaira d’un sourire approbateur.

Lorsque le soleil sombra derrière l’horizon, le feu brûlait haut et fort, sa lumière amplifiée et éclaircie par une paire de draps précieux tendus derrière le foyer.
Melthril fit ses adieux à son trousseau, l’inconnu entraîna les vieilles dames, les installa dans la charrette et prit le baudet par la bride.

Fier-sabot, qui avait bien compris qui était devenu le patron, n’éleva aucune objection et, trop heureux de quitter ce lieu funeste pour les bidets, partit d’un trot soutenu.
.oOo.
A suivre...
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#32
Le trio brûla les étapes dans une fuite éperdue, guidée par l’instinct ou le talent de l’inconnu providentiel. Ils s’enfoncèrent dans des lits de ruisseaux aux galets glissants pour brouiller leur piste, avant de gravir des crêtes où soufflait une bise à l’haleine de spectre et de se faufiler par des chemins secrets, sous de denses halliers.

Sa main ferme sur la bride de Fier-Sabot, le jeune homme avait consenti à confirmer, irrité et bougonnant, que leur direction était bien le nord. Nos deux amies, bien qu’exténuées, moulues et mortifiées par leur propre manque de clairvoyance, voyaient dans ce « contretemps de troll » un motif d’espoir : les glorieux aléas de l’aventure les propulsaient finalement vers leur but ! Elles n’osèrent toutefois pas solliciter l’inconnu plus avant, tant que son regard noir restait aux aguets, à sonder la moindre faille rocheuse.

Lorsque l’aube eut point, dispersant les lambeaux de brume, nos deux vertueuses vieilles dames purent observer leur sauveur. Il portait l’attirail familier des rôdeurs Dúnedain : un manteau d’épaisse toile aux couleurs changeantes et moirées des pierres et des landes, un baudrier de cuir usé, chargé de l’épée et de la dague, au dos l’arc et le carquois aux flèches empennées de vert, et enfin l’étoile des rôdeurs sur l'épaule.

De temps en temps, le jeune homme s’arrêtait pour étudier un brin d’herbe couché ou humer l’air avec une concentration toute animale. Puis il revenait au licol et repartait sans retard.
Enfin, la charrette fit halte devant un taillis de sapins, bouleaux et chênes entremêlés. Le rôdeur écarta des branches et entraîna la carriole sous les halliers. Une cabane de chasseur, rudimentaire, était dissimulée là, sous un dôme de verdure. Les vieilles dames s’extasièrent : sur les étagères s’alignaient des sacs de pois, des viandes sèches, des couvertures et toiles huilées, des habits de rechange, quelques armes et des faisceaux de flèches, des herbes médicinales, ainsi qu’un tas de bois sec. Dans les branchages étaient dissimulées des cages de bois, où roucoulaient des pigeons.

A suivre...
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#33
En silence, l’inconnu détela le baudet, qui eut droit à un seau d’eau et une brassée de feuilles. Puis le jeune homme revint faire face aux deux rescapées, qui se recomposaient une posture de vénérables vieilles dames.
— Et maintenant, à nous trois ! lança-t-il en rejetant son capuchon, révélant un visage aux traits anguleux, jeune mais qu’une courte barbe rendait grave.

Son regard sombre conservait une candeur juvénile, que les épreuves semblaient avoir marquée d’une résignation prématurée. Il parlait avec fermeté mais en sourdine, retenant du même effort sa colère et la force de sa voix.
— Puis-je savoir ce qui vous est passé par l’esprit ? A-t-on jamais vu pareille équipée et semblable imprudence ?

Arweneth se redressa, retirant son heaume de cuir et réajustant sa coiffure, avec une dignité affectée et une lenteur calculée :
— Peut-on savoir à qui nous avons l’honneur de parler – et probablement de devoir la vie – avant de subir ton sermon ?
— Je me nomme Tarthenor, répondit-il, avec une infime courbette. C’est le capitaine de votre refuge qui m’envoie. Il a dépêché des messages dès qu’il a constaté votre disparition.
— Bien du dérangement pour si peu ! gronda Arweneth. Comment a-t-il su où nous trouver ? Sont-ce nos amis rencontrés en chemin qui nous ont dénoncées ?
— Haldor et Mira ? Certes non ! Ils se faisaient pourtant du souci pour vous et craignaient que vos jambes fussent moins solides que votre détermination. Ils m'ont donné de vos nouvelles mais ont refusé de me mettre sur votre piste.

Le jeune homme ajouta avec un sourire sardonique :
— Du reste, ce n’était pas nécessaire ! Car vous ne prétendriez tout de même pas semer un rôdeur en pays sauvage, avec votre mulet asthmatique et votre carriole surchargée ? Seule une pluie prolongée pourrait effacer vos traces ! Et ne parlons pas de vos vociférations continuelles !

Nos commères s’entre-regardèrent d’un air contrit.
— J’ignore ce qui a bien pu vous passer par l’esprit. Mais la récréation est terminée ! Je vous ramène dès que possible ! Les fondrières du Pays Sauvage ne sont pas des jardins de plaisance, et vous n'êtes que deux vieilles femmes imprudentes et égarées.

Arweneth, que tant d’impudence commençait à irriter, bomba le torse et croisa les bras, à la façon d’un sergent mécontent.
Melthril, retenant sa compagne d’une main apaisante, se redressa face au malpoli :
— Jeune homme, votre courage est indéniable mais votre éducation laisse à désirer.  A quoi rime de sauver nos vies, si vous vous adressez à nous comme un gobelin mal léché ? On ne gourmande pas des aînées ainsi que des oisillons tombés du nid ! D’autant que vous ignorez tout de notre mission !

Ravalant son exaspération, Tarthenor énuméra les risques – les orcs, les loups, le froid, les trolls, les défaillances physiques si fréquentes à leur grand âge…
— Mon jeune ami, nous avons été chassées de nos foyers en un temps que vous ne pouvez connaître. Nous avons vécu le déclin brutal de ces contrées chéries. Soyez-en sûr, nous savons ce que nous avons à faire et les risques que nous encourons en valent la peine !
— Si vous mesuriez vraiment ces dangers, vous seriez beaucoup plus discrètes et circonspectes ! Vous rendez-vous compte des risques que vous faites peser sur les nôtres ? Capturées, vous auriez révélé l’emplacement de nos refuges, à coup sûr !
— Croyez-moi, on ne nous aurait pas prises vivantes, gronda Arweneth en pesant du poing sur la garde de son épée.

Une ombre passa sur le regard du jeune homme :
— Vous ne les craignez pas assez. Personne ne peut résister à la torture dans un antre des orcs. Ni y survivre ! Car ces viles créatures s’y entendent, à arracher de vous, lentement, lambeaux de chair et bribes d’aveux !

Un bruissement de feuilles les fit sursauter. Un goupil au pelage roux bondit au milieu du camp et s'assit, la langue pendante et la tête penchée, avec une telle expression de jugement moqueur que l’humeur du trio s’évanouit tout net.
— Ah, te voilà, toi ? lança Tarthenor. Explique-leur ! Moi, j’y renonce !
.oOo.
A suivre...
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