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11.01.2026, 15:13
(Modification du message : 11.01.2026, 15:20 par Chiara Cadrich.)
Bonjour à toutes et tous, et tous mes voeux de santé, réussite et satisfaction en Terre du Milieu !
Voici le traditionnel conte de début d'année.
Sous le sceau du silence
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Ardwyr franchit le seuil de la Salle Commune, ramenant avec lui les senteurs de la forêt automnale, La peau de warg une fois retombée derrière lui, il dut un instant habituer ses yeux aux âcres fumées du grand foyer et à la pénombre baignant la pièce, hérissée des troncs qui formaient les mats d’une solide charpente en double pente. Les rondins ajustés étaient percés de rares petites fenêtres, que les habitants obstrueraient de rideaux à la saison froide. L’étage supérieur servait de grange et de réserve, mais au rez-de-chaussée s’entassaient les ateliers vitaux pour le clan et les familles sous la protection du chef.
Les conversations s'interrompirent un instant, comme toujours lorsque paraissait le jeune Bearnide, chasseur alerte et vigoureux. Ce n’était pas son visage encore adolescent qui retenait l’attention, ni sa taille fine, ni son élégance naturelle, mais quelque chose d’indéfinissable — une impatience dans la démarche, un feu dans le regard qui s’attardait le plus souvent au-delà du sous-bois, une passion retenue qui transparaissait dans chacun de ses gestes.
Autour du foyer central pendaient des jambons de sangliers et des saumons fumés. Entre les peaux de gibier qui séchaient là, des menuisiers levèrent la tête de leur ouvrage, des ruches neuves qui fleuraient l’épicéa et la cire fraiche. La cousine Helda, qui cousait une pelisse de daim, lui lança un sourire entendu. Près de l'âtre, deux jeunes femmes, penchées sur un gruau fumant, échangèrent un murmure accompagné de rires étouffés. Ardwyr leur décocha un demi-sourire complice et nonchalant, puis alla s'installer près de Hrothgar.
Le vieillard tourna son visage parcheminé vers le chasseur. Ses yeux aveugles, d’un blanc laiteux, erraient au fil vif et tenace de ses pensées. Il était Celui-qui-raconte, Celui-qui-se-souvient et Celui-qui-voit-l’invisible.
— J’ai reconnu la rumeur de ta venue, mon garçon ! Le timbre de nos jeunes femmes s’abaisse toujours lorsque tu parais ! le taquina le vieil homme, secouant les ramures de cerfs qui ornaient son bonnet. Alors, tu reviens bredouille, comme à chaque fois que tu pars seul ?
Ardwyr jeta un regard aigu au vieil homme. Ça aussi, il l’avait lu dans les conversations de la Salle Commune ? Mhmm, ou plutôt il avait lu sa démarche : le pas léger, sans surcharge, mais trainant du chasseur déçu… Il soupira et concéda quelques détails :
— J'ai suivi la piste d'un cerf jusqu'à la lisière du territoire maudit, mais il a disparu dans les brumes de Dol Guldur. Je n'ai pas osé le poursuivre.
— Sage décision, approuva Hrothgar dans un souffle rauque. La forêt parle à qui sait l'écouter, et les hurlements du loup t’ordonnaient de rebrousser chemin.
Ardwyr hocha la tête, mais son regard se perdait dans les flammes. Le vieux chaman le connaissait assez pour deviner ses pensées — cette curiosité insatiable qui le poussait toujours plus loin dans les sous-bois, cette soif d’approcher les mystères du monde, à la recherche de la nouveauté, du petit frisson qui donnerait un peu de relief à sa journée, un peu d’éclat à son existence :
— Mon cher petit, je le sens, murmura-t-il. Il a encore fallu que tu suives une chimère ! As-tu à nouveau aperçu les yeux brillants des gardiens des bois ? As-tu encore surpris des silhouettes d’archers dans les hautes branches ? Que me caches-tu ?
Le jeune homme observait les flammes danser, croyant entrevoir, dans leur ballet familier, des formes étranges, des silhouettes graciles qui glissaient entre les ombres. Il finit par avouer :
— Des araignées géantes me sont tombées dessus ! Mais elles auraient dû attendre que j’éteigne mon feu ! Je les ai grillées vives, toutes les trois !
Autour d’Ardwyr, la vie du clan suivait son cours immuable — les enfants couraient entre les piliers de bois, les anciens fumaient leurs pipes en silence, les femmes vaquaient aux préparatifs du repas, lui-même avait bravé le danger et Celui-qui-voit-l’invisible l’avait encore percé à jour.
Mais le jeune Bearnide aspirait à plus. Quelque chose en lui espérait mieux, attendait l'ailleurs, le tumulte des cités du Sud, la splendeur des Rois dans leurs cités secrètes, les joyaux des Seigneurs Nains dans leurs mines souterraines…
Cette nuit-là, sur sa couche de fourrures, comme il s'endormait dans des bras avides de lui faire oublier ses songes d’ailleurs, il rêva de voix lointaines qui chantaient dans une langue indicible, mélodieuses et envoûtantes.
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A suivre...
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Chouette! Un conte de Chiara... Peut-être la seule bonne nouvelle dans ce chaos! En plus, au vu du début, j'espère bien y retrouver un de tes personnages parmi mes préférés!
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14.01.2026, 10:25
(Modification du message : 19.01.2026, 17:39 par Chiara Cadrich.)
Bonjour Bladorthin et merci !
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Trois jours passèrent, trois jours ordinaires dans la vie réglée et communautaire du clan de l’Ours, de ténacité et de labeur partagés avec les jeunes chasseurs, d’affûts dans l’aube froide sous les frondaisons, de courses épuisantes aux côtés des chiens, d’ardeur complice lors de l’hallali, de reconnaissance envers les dieux de la forêt, de gloire partagée à la veillée, dans les fumets de rôtis de chevreuil et de tourtes aux champignons.
Ardwyr s’endormit du sommeil du chasseur, ce juste parmi ses frères, dans l'alcôve qu'il partageait avec deux autres jeunes Bearnides.
Mais sa petite voix intérieure, le trublion rebelle qui toujours lorgnait au-delà des cimes, le tira de ses songes au milieu de la nuit. Ardwyr se leva, écartant la peau fermant l’alcôve.
Une lumière argentée baignait la salle commune. Ce n'était pas la clarté de la lune, ni celle d'une torche, mais une lueur froide et pure, qu’irradiait une étoile semblée tombée des nues au faîte du foyer central, inondant d’une pâle blancheur irisée la longue maison commune.
Autour de lui, les occupants de la grande salle étaient figés comme des statues d’albâtre : les yeux clos, le souffle suspendu, profondément endormis, tous prisonniers d'un enchantement qui pétrifiait quiconque était caressé de la lueur d’outre-monde. Ardwyr, paralysé par la surprise ou la peur, contempla trois silhouettes se glisser dans les rayons argentés. Menues et gracieuses, vêtues de tuniques de feuilles tissées et de capes couleur de mousse, elles exploraient la salle, examinant chaque dormeur.
Un nourrisson se mit à babiller, en extase devant les rayons scintillants qui animaient les jouets de bois suspendus au-dessus de lui. Un beau visage se pencha sur le berceau et une voix s'éleva, mélodieuse comme le friselis du vent dans les branches et impérieuse comme le tonnerre sur les Monts de Brume :
— Plonge dans le sommeil des mortels, ô Enfant du Clan de l’Ours !
Les vagissements du bambin s’assoupirent et le cœur du Bearnide battit à tout rompre. Depuis son enfance, on lui avait conté les légendes du Peuple Caché — ces êtres immortels et mystérieux qui hantaient les profondeurs du Vertbois, maîtres de magie. On les craignait autant qu'on les révérait.
Le jeune homme tressaillit. Les elfes se tournèrent vers lui, le plus imposant s’approcha en abaissant sa capuche de mailles semblables aux feuilles de chênes.
— Ardwyr, fils des Hommes, les Premiers-Nés vous réclament !
Des yeux profonds comme des puits d’étoiles happèrent le regard du Bearnide :
— Le Roi du Vertbois mande vos services !
Ce n'était pas une invitation, plutôt un ordre prononcé avec la douceur d'une menace voilée.
Ardwyr voulut se débattre, appeler à l'aide, mais une volonté plus puissante que la sienne s'empara de son corps. Quand le mystère est trop impressionnant, on n’ose pas désobéir. (1) Ou peut-être suivi-t-il son vœu de toujours, son insatiable curiosité ? Ses jambes se mirent en mouvement malgré lui, le portant vers les Elfes. La lumière argentée s'intensifia, engloutissant tout dans un halo d’une blancheur aveuglante — la grande salle, les fourrures, les visages figés de ses sœurs et frères du clan.
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(1) Antoine de Saint-Exupéry, Le Petit Prince
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Ah! Ah! On croirait un cross over du Roi des Aulnes et du Petit Prince (pour la citation).
Je suis ferré (mais pas Vincent, malheureusement): ensuite?
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19.01.2026, 17:28
(Modification du message : 19.01.2026, 17:34 par Chiara Cadrich.)
Tu as raison, Bladorthin, j'ai oublié de rendre à Saint-Ex... C'est fait à présent.
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Lorsqu'il reprit conscience, Ardwyr marchait comme un somnambule, dans une forêt qu'il ne reconnaissait pas. Des arbres aux troncs larges comme des tours s’élançaient, immenses et lisses, leurs branches entrelacées formant une voûte cathédrale. Une brume argentée baignait le sous-bois, où semblait flotter l’escorte d’elfes aux yeux brillants, cheminant en silence.
Les questions moururent sur les lèvres du Bearnide, lorsqu’il croisa le regard d’acier de l’elfe qui éclairait ses pas d’une lanterne : la troupe d’archers le menait au cœur du royaume caché, où nul mortel ne pose le regard sans y être invité — ou contraint…
Ardwyr frissonna. La peur et la fascination se disputaient en lui. Il allait pénétrer un monde dont il avait souvent rêvé… mais aux conditions des elfes et pour des raisons qui lui échappaient.
Le voyage se prolongea bien des heures, sous une étrange lueur de crépuscule, alternant l’or des jours et l’argent des nuits sous la canopée enchantée. Ardwyr ne ressentait ni fatigue ni soif, les entrailles nouées par l’incertitude et l’expectative d’un voyage hors du temps des mortels.
Ardwyr sentait parfois des présences invisibles qui les observaient, les unes avec la bienveillance complice de gardiens des forêts, les autres avec la malice affamée des suppôts de Dol Guldur. Ils traversèrent des clairières où des feux follets dansaient dans le clair-obscur, franchirent sur des ponts de corde, des rivières dont l'eau chantait des sortilèges en langues oubliées, longèrent des arbres couchés, couverts de lichens chatoyants. Le jeune homme ébahi se laissait porter par les lueurs diaphanes qui enchantaient le feuillage, comme dans un rêve.
Enfin, ils parvinrent aux portes de Merengroth, la cité cachée des elfes au cœur de la grande sylve.
La forêt s’ouvrait lentement en une avenue bordée de grands hêtres au feuillage doré, dévoilant une colline verdoyante, nimbée d’échos harmonieux sous les arbres séculaires. Un pont de pierre franchissait la rivière Merenduin comme un arc de lune, tandis qu’une fragrance pétillante et vivace éveillait la joie dans le cœur d’Ardwyr.
Les portes sculptées s’écartèrent sans bruit, révélant des galeries où la roche devenait forêt pétrifiée, éclairée de lueurs végétales. Plus loin, les Cavernes de la Fête s’élargissaient en salles profondes où murmuraient des fontaines et où les murs contaient l’histoire des Sindar. Des voix elfiques s'élevaient sous les entrelacs fleuris, si pures qu'Ardwyr crut entendre chanter les étoiles elles-mêmes. Le jeune Bearnide accueillait ces accords comme une caresse. Ce n'était pas un palais de pierre, mais une cathédrale vivante où les mélodies arrêtaient le temps. Des arbres enlacés formaient des voûtes majestueuses, des ponts de racines enjambaient des rivières souterraines, des lanternes de verre soufflé pendaient aux branches, animant des salles immenses aux parois tressées dans le bois vivant.
Ardwyr observait en silence, abasourdi par la splendeur majestueuse du palais souterrain. La Salle des Cieux s’ouvrit, constellée de lucioles, le trône se dressa devant les voyageurs, qui s’avancèrent au milieu des courtisans et s’inclinèrent devant le souverain.
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A suivre...
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24.01.2026, 18:29
(Modification du message : 24.01.2026, 18:34 par Chiara Cadrich.)
Sur un fauteuil de bois sculpté siégeait le roi Thranduil, couronné de feuilles de chêne et de houx. Le jeune Bearnide ne vit que ses yeux inquisiteurs, d'un bleu perçant, étinceler sur son visage grave et noble. Lorsque gronda la parole royale, grave et harmonieuse, Ardwyr mit un genou en terre.
— Voilà donc l’humain de tes songes ! insinua le roi. Il n’a vraiment rien de bien particulier !
Des ombres en retrait du trône, à la droite du roi, s’avança une jeune Elfe, d'une beauté féline. Sa robe de feuillages bruissait comme la brise dans les saulaies au printemps et son regard s’animait d’une curiosité chaleureuse.
— Mais pourquoi lui ? poursuivit le roi. A peine a-t-il atteint la maturité et la pleine stature de sa fragile race ! Il est vrai qu’à mes yeux, tous ces fils de Beorn se ressemblent : hirsutes et prompts à la querelle !
— Mon clan ne cherche querelle à quiconque et ne combat que les ennemis des peuples libres ! s’exclama Ardwyr avec une chaleur naïve.
Le roi le toisa d’un regard froid, irrité qu’un tel vermisseau osât prendre la parole en sa présence.
— Mmm, nos peuples sont en effet des alliés contre les ombres de Dol Guldur, admit-il du bout des lèvres. Mais vos manières sont frustes et vos péages sur l’Anduin pourraient être plus modérés !
La jeune fille, amusée par la juste fierté du jeune homme, descendit les marches jusqu’au Bearnide, un demi-sourire aux lèvres. Elle en fit le tour, l’observant en détail, sous tous les angles :
— C’est bien lui, confirma-t-elle, d’un air de défi à l’adresse du roi, c’est lui qui marche dans mes rêves !
Thranduil se rembrunit et croisa les bras, l’air courroucé :
— Mais par Elentari, que lui veux-tu et pourquoi as-tu insisté pour rencontrer ce mortel ?
— Père, j’ai une requête ! lança l’elfe d'une voix claire et décidée, en remontant le dais pour se pencher et murmurer à l’oreille de papa-sa-majesté.
Mais elle prononça distinctement sa demande, à l’adresse de toute l’assemblée :
— De ce mortel, je désire un baiser !
Ardwyr sentit son cœur s'emballer.
Sa Majesté le Roi tressaillit, fronça les sourcils, agrippa les accoudoirs sculptés de son trône et rugit d’un air crispé :
— Lassiel... c'est terriblement inconvenant !
— C'est mon choix, répondit la princesse avec une inflexibilité tranquille, croisant les bras et fixant papa-sa-majesté d’un air buté.
Un silence stupéfait s'abattit sur la Salle des Cieux. Les courtisans baissèrent la tête et rentrèrent les épaules. Ardwyr, de son côté, sentit le sang refluer de son visage.
Le souverain fixa longuement la princesse. Il connaissait sa fille : têtue, éprise de liberté, fascinée par l'altérité. Elle avait grandi entourée d’une cour elfique rigide, assez froide et aux traditions millénaires. Peut-être exigeait-elle simplement ce sacrifice à sa dignité royale, pour le plaisir tout simple d’un frisson spontané, d’une émotion brute que seuls les humains lui semblaient capables de ressentir et de transmettre ? Ou peut-être agitait-elle cette menace de rébellion, juste pour l’embarrasser ?
On allait bien voir qui serait la plus gênée… Cette obsession ridicule devait cesser ! Et rien de tel, pour cela, que d’y céder… Le roi reporta son regard perçant vers le mortel recroquevillé au milieu de l’assemblée outrée.
— Soit, Lassiel, murmura-t-il. Mais à une condition : Sur sa vie, ce mortel devra jurer le secret à propos de tout ce qu'il verra ici !
La jeune elfe s’étonna de la mansuétude de son père. Autrefois, les Rois Elfes, souverains de cités cachées, obligeaient leurs visiteurs à demeurer éternellement parmi leur peuple, de peur qu’ils ne dévoilent l’emplacement secret de leur place forte. Mais peut-être Thranduil craignait-il tout simplement que la présence trop prolongée du jeune homme ne donnât à la princesse, des idées encore plus compromettantes, que le simple baiser d’un mortel !
Le souverain se leva, parcourut du regard l’assemblée de ses sujets, jeta un dernier coup d’œil venimeux au vermisseau, et se retira avec dignité et lenteur.
Après un instant de stupeur, la salle se vida en un clin d’œil. Aucun courtisan n’avait vraiment envie de cautionner de sa présence, et à rebours du bon vouloir royal, l’impudence qui allait suivre…
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29.01.2026, 20:57
(Modification du message : 29.01.2026, 20:59 par Chiara Cadrich.)
Lassiel se tourna vers Ardwyr, qu’elle releva d’un geste gracieux. Leurs regards se croisèrent pour la première fois, presque d’égal à égale.
Il y avait dans les yeux de la princesse une candeur inattendue. Le jeune homme retrouva un peu ses moyens et salua avec une gaucherie, une modestie qui rendit son sourire à la jeune elfe.
— Au fait, je ne vous l’ai point demandé : Acceptez-vous de me donner ce baiser ? demanda-t-elle doucement.
Ardwyr se sentit pousser des ailes, et déjà ses mains s’aventuraient autour de la taille de l’elfe menue.
— Oh, mais surtout n’allez pas vous imaginer des choses ! lui opposa la belle.
— Princesse, j’avoue ne pas comprendre…
— Voyez-vous, vous m’intriguez ! Je veux dire : vous, l'humanité. Les mortels m’intéressent, ils m’étonnent : votre fragilité, votre obstination, votre passion si violente et éphémère, cette flamme qui vous consume si rapidement. J’ai pensé que, pour mieux vous comprendre, je pourrais un instant goûter… le feu qui vous habite ?
Vous vous en doutez, Ardwyr n’hésita guère. La beauté de la jeune elfe répondait à elle seule à l’impatience de ce cœur humain avide d’explorer les mystères du monde…
— J'accepte d’échanger un baiser avec vous.
Lassiel, fort aise d’être obéie, s'approcha du jeune homme. Mais elle avait noté la nuance… ainsi le voulait l’usage chez les mortels, elle devait aussi donner une part d’elle-même…
Elle posa ses mains sur les épaules de son partenaire et, lentement, l’attira à elle.
Ce fut un baiser doux, mais non point chaste. Ardwyr s’acquitta ardemment de sa part du marché : il s’abandonna et communiqua avec fougue « le feu qui l’habitait ». Ou du moins, le seul feu humain qu’il pouvait alors imaginer. Mais il ne fut pas le moins surpris des deux jeunes gens. Car, au moment où leurs âmes s’entrevirent, Ardwyr sentit une décharge foudroyante traverser son esprit. Des images affluèrent, une langueur le saisit, pétrie des mots anciens, des contemplations d’un peuple entièrement voué à la beauté, des mélodies oubliées psalmodiant le long périple des Premiers Nés. Une mémoire nouvelle irrigua son âme de rimes anciennes, épanouit ses sens à la subtilité elfique, ouvrit son regard à l’esthétique de la nature, lui conféra une sensibilité accrue. Il entrevit la patience et l’infinie possibilité des œuvres de la main et de l’esprit, dans la foison des connaissances accumulées par ce peuple immortel.
Lorsqu'ils séparèrent leurs lèvres, Ardwyr vacilla, le souffle court. Des légendes entières tourbillonnaient dans sa tête — le Chant de la Création, les exploits des Hauts-Elfes, les récits de la Longue Défaite. Lassiel caressa le jeune homme d’un regard reconnaissant : il s’était prêté avec candeur et gentillesse à un partage véritable. Elle avait entrevu la force de sa foi humaine, sa soif de découverte, le désir de laisser son empreinte sur le monde et le besoin irrépressible de toute l’humanité, de transmettre la flamme. Mais elle discernait aussi qu’elle avait donné plus qu’elle avait reçu… et s’en trouvait heureuse.
La jeune femme reconduisit son visiteur aux portes de Merengroth. Sous le feuillage toujours vert de la grande Sylve elfique, elle le remercia pour le baiser partagé, lui promettant de ne jamais plus le troubler. Le Roi fut satisfait des paroles raisonnables de sa fille, mais il garda un air sévère et un regard dur pour saluer le jeune homme, alors que celui du Bearnide rayonnait de reconnaissance… et d’une espérance trouble.
— Je ne sais ce que tu as reçu, Ô Vermisseau, mais c’est à l’évidence un présent de valeur inestimable ! En vérité, bien plus qu’il n’est bon pour un mortel, je le pressens ! Promets à présent de ne jamais parler des Elfes — ni de nos refuges, ni de nos coutumes, ni de ce que tu as vu ici. Jure-le sur ta vie !
Ardwyr, encore étourdi par le baiser, hocha la tête.
— Je le jure. Jamais je ne parlerai des Elfes.
Le Roi acquiesça en grimaçant :
— Qu'il en soit ainsi !
On reconduisit Ardwyr hors du royaume caché. Lorsque la lumière argentée se dissipa, il se retrouva aux abords de son village, comme si rien ne s'était passé. Mais dans son cœur brûlait un feu nouveau — la conscience aiguë des beautés de ce monde, un étrange bouillonnement d’où émergeaient des rimes… et le souvenir doux-amer d'un baiser elfique.
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Oh, voilà qui est inattendu! Legolas aurait une soeur? Une Elfe sortirait de l'égoïsme immortel pour questionner la mortalité? Encore un couple mortel/immortel passé sous silence par Tolkien? Ardwyr supportera-t-il une telle expérience? Et comment reviendrait-il à la vie de ses semblables?
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21.03.2026, 12:17
(Modification du message : 21.03.2026, 12:18 par Chiara Cadrich.)
Pardon pour cette longue interruption.
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Ardwyr franchit le seuil de la Salle Commune, ramenant avec lui un parfum de merveilles et de dangers, qui raviva les cendres du grand foyer. La peau de warg une fois retombée derrière lui, il n’eut pas le temps d’habituer ses yeux à la pénombre baignant le foyer, que les enfants se précipitaient hors de la pièce, en criant au fantôme des bois.
Les conversations s'interrompirent, comme toujours lorsque paraissait le jeune Bearnide. Ce ne fut ni sa mine soignée, ni son air absent, mais quelque chose d’indéfinissable qui retint l’attention — la sérénité dans la démarche de celui qui sait, une lumière intérieure, un feu couvant dans le regard de qui devinait l’au-delà de ce monde, la passion contenue de qui vit pleinement chaque geste.
Entre les peaux de gibier, les menuisiers levèrent la tête de leur ouvrage, le regard effaré. La cousine Helda, qui cousait toujours sa pelisse, lui lança un regard de reproches : le voilà encore mêlé à des extravagances trop grandes pour lui… Près de l'âtre, deux jeunes femmes, penchées sur un gruau fumant, échangèrent un murmure et des regards fuyants. Ardwyr leur décocha un demi-sourire nerveux et distant, puis s'installa près du banc où Hrothgar semblait l’attendre, les bras croisés et les oreilles aux aguets.
— Ardwyr ? Où étais-tu passé ? Cela fait trois lunes que tu as disparu !
Le jeune homme cligna des yeux, désorienté. Trois lunes ? Il lui avait semblé n'être absent que quelques heures.
— Je... je me suis perdu dans la forêt, répondit-il évasivement.
Hrothgar hocha la tête d’un air incrédule : la voix de son protégé s’était enrichie d’une étrange tessiture…
Ardwyr était soulagé que son clan n’eût aucun souvenir de son enlèvement. Mais il sentait en lui une urgence irrépressible — le besoin de partager son intimité nouvelle avec le merveilleux, sa conscience acérée des fragiles beautés de chaque instant, de déverser ce torrent de légendes et de chants à la gloire de la vie, qui bouillonnaient dans son cœur. Les mots se pressaient à ses lèvres, réclamant d'être prononcés.
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23.03.2026, 00:29
(Modification du message : 23.03.2026, 00:31 par Chiara Cadrich.)
Mais le temps était venu du Jour de Silence.
C'était l'un des rituels les plus sacrés des Bearnides, célébré chaque année à la fin de l'automne pour renouveler le pacte ancestral avec l'Esprit-Mère de la Forêt. Ardwyr participait à la fête depuis son enfance, mais cette année, il la vivrait différemment, l’âme aiguisée par le don elfique.
Le soir venu, toute la communauté se rassembla dans la grande salle commune. Les enfants s'agglutinaient autour de Celui-qui-se-souvient, qui leur racontait l'origine de la fête. Hrothgar, sa pelisse de cerf lui couvrant le crâne, se pencha vers les enfants rassemblés à ses pieds, ses yeux morts luisants à la lueur du feu :
— Écoutez bien, petits oursons, commença-t-il de sa voix chevrotante. Car ce que je vais vous dire, vos arrière-grands-parents l'ont entendu de la bouche de leurs propres aïeux, et ainsi de suite jusqu'aux temps d'Arduin lui-même. Aux temps d'avant la mémoire, lorsque nos ancêtres vivaient dans la fureur des âges sombres — tambours battants, cris de guerre, querelles incessantes pour les terrains de chasse — leur vacarme attirait les créatures maléfiques et dérangeait les cycles de la forêt.
Les enfants écoutaient, les yeux écarquillés, autant impressionnés par le visage ridé, aveugle et édenté, que par le conte qui leur était fait.
— Alors l'Esprit-Mère se manifesta à Arduin, le Premier Seigneur-Ours. Elle exigea un jour de silence absolu chaque année, durant lequel les humains apprendraient à écouter la forêt plutôt qu'à la dominer. Elle offrit alors à notre peuple la force, la résistance, la longévité de l’ours. Ainsi naquit la Fête du Jour de Silence.
Hrothgar marqua une pause, laissant le crépitement des flammes ponctuer ses mots.
— Demain, lorsque le tambour aura résonné pour la dernière fois et que le silence tombera sur nous comme une neige douce, vous croirez peut-être que le monde s'est éteint ou vidé. Mais c'est tout le contraire, mes enfants ! Le silence n'est pas l'absence de la parole ou du bruit, mais la présence de tout ce qui vit.
Les enfants fixaient le vieillard, qui sourit et poursuivit :
— Quand nous faisons silence dans nos cœurs, la forêt peut enfin nous parler. Oh, elle ne parle pas avec des mots comme les nôtres ! Elle parle par le craquement des branches sous le poids de la neige qui vient, par le souffle du vent qui porte les nouvelles des montagnes lointaines, par les pas feutrés du cerf qui cherche sa harde. Elle parle par le murmure des ruisseaux qui racontent où trouver l'eau pure, par le bruissement des feuilles qui annoncent la pluie, par le battement du cœur de la terre elle-même, qui sourd sous nos pieds.
Il tendit sa main noueuse vers les enfants.
— Mais pour entendre tout cela, il faut que nous cessions de faire du bruit. Car voyez-vous, la forêt est une grand-mère patiente, mais qui n'élève jamais la voix. Si nous crions, chantons et tambourinons sans cesse, nous n'entendrons jamais ses conseils. Et celui qui n'écoute pas la forêt se perd dans ses profondeurs — ou pire, devient son ennemi.
Le vieux bonhomme examina les enfants de son regard vide. Les petits n’étaient pas bien rassurés.
— Demain, nous partirons en procession, rendre grâce pour les bienfaits de la Grande Sylve. Le clan de l’Ours porte en lui deux natures : celle de l'homme qui pense, qui construit, qui parle, et celle de l'ours qui sent, qui chasse, qui est.
Celui-qui-voit-l’invisible se redressa légèrement, sa voix se faisant plus grave.
— Les Seigneurs-Ours retournent à leur forme sauvage pour se rappeler d'où vient notre force — non pas de leur volonté d'homme, mais de leur alliance avec l'Esprit-Mère. Ils patrouillent la forêt, hument les dangers, sentent les sortilèges qui rôdent. Ils redeviennent forêt, le temps d'un jour et d'une nuit. Et nous, pendant ce temps, marchons pieds nus pour sentir la terre, nous observons sans parler, nous recevons au lieu de prendre.
Une petite fille aux yeux noisette demanda d'une voix inquiète :
— Mais alors on peut plus parler du tout, Hrothgar ?
— Durant le Jour de Silence, la moindre parole inconsidérée rend la forêt hostile, répondit-il gravement. La forêt perd confiance en nous : le gibier fuit, les arbres se fanent, les loups se rapprochent et les rêves se troublent.
Un murmure d’appréhension et de désapprobation parcourut le parterre des petits assemblés. Hrothgar posa une main apaisante sur la tête de l'enfant.
— Mais ne crains rien, ma petite ! Si tu laisses échapper un mot par accident, l'Esprit-Mère ne te punira pas. Elle sait que les enfants apprennent encore. Mais si tout le clan reniait la Fête, si nous décidions de vivre comme si la forêt nous devait tout et nous ne lui devions rien... alors oui, l'équilibre se briserait.
Il balaya l'assemblée de son regard mort.
— La forêt n'est pas notre ennemie, mes enfants. Mais elle exige le respect. Si nous oublions le Jour du Silence, elle finira par nous oublier à son tour. Le gibier fuira nos terres, car les animaux sauront que nous ne les écoutons plus. Les arbres tomberont malades, car ils ne recevront plus nos pensées et nos soins. Les loups et les créatures mauvaises s'approcheront de nos villages, sentant que la vigilance de notre forêt s’étiole. Et nos rêves... nos rêves se troubleront, car nous ne saurons plus distinguer les avertissements des peurs inutiles.
Hrothgar se tut un instant, laissant ses paroles pénétrer les jeunes esprits. Puis il sourit, et son visage ridé s'éclaira d'une douceur inattendue.
— Mais tout cela n'arrivera pas, car vous êtes de bons enfants, et demain, vous marcherez avec nous dans le silence sacré. Vous sentirez la mousse sous vos pieds nus. Vous verrez le soleil danser entre les feuilles. Vous entendrez le chant des oiseaux, le murmure des sources, le soupir du vent dans les branches. Et vous sentirez par le bout de vos orteils et de vos doigts, par vos yeux, vos oreilles et votre cœur grands ouverts, ce que nos ancêtres ont toujours su : nous faisons partie de la forêt.
Il tendit les bras comme pour embrasser l'assemblée entière.
— Le Jour du Silence n'est pas une punition, mes petits. C'est un cadeau. C'est le jour où la forêt nous ouvre son cœur, où elle nous murmure ses secrets, où elle nous rappelle que nous sommes ses enfants bien-aimés. A condition de savoir écouter !
Un long silence suivit ses paroles. Les parents firent signe aux petits, qui se levèrent sans bruit, la bouche toute cousue de bonnes intentions.
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A suivre...
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23.03.2026, 18:13
(Modification du message : 23.03.2026, 18:13 par Chiara Cadrich.)
Chacun fut alors invité à prononcer ses "dernières paroles" avant le grand silence. Le clan enchaîna une farandole de petits rappels, de déclarations longuement ajournées, de témoignages d’amitié ou de ressentiment, qui auraient risqué de se perdre dans le long silence qui s’ensuivrait. Certains en profitèrent pour régler leurs comptes, lançant des reproches que leurs interlocuteurs ne pouvaient momentanément plus réfuter. Il y eut même un couple d’amoureux, qui s’avança pour déclarer ses fiançailles, auxquelles la famille de la jeune femme ne put alors plus s’opposer verbalement.
Encouragés par Hrothgar, les enfants rirent et crièrent en chœur une dernière fois. Ce rite de passage s’avérait difficile pour les plus petits, qui avaient alors droit à une sucette de résine au miel pour s’aider à demeurer silencieux.
Puis, lentement, les familles se dispersèrent pour aller se préparer.
Hrothgar resta seul près du feu, souriant dans la pénombre. Demain, une fois encore, le pacte serait renouvelé. Et la forêt continuerait de veiller sur son peuple.
Ardwyr observait la fête comme s'il la découvrait pour la première fois : le don de la princesse Lassiel avait dévoilé l’invisible. Chaque geste ancestral résonnait à présent dans son âme comme une corde de harpe jouée par le vent. Dans les flammes du foyer circulait la mémoire dansante de tous les brasiers allumés depuis Arduin, portant en leurs volutes vivantes les rires des ancêtres disparus. Les chants rauques de son peuple, qu'il avait toujours jugés frustes, révélaient leur beauté sauvage. Les mains calleuses des artisans lui évoquaient la sculpture patiente du temps, les rides des vieillards les sillons creusés par la sagesse, les jeux des enfants l'éternelle promesse du renouveau.
Son cœur découvrait une tendresse nouvelle pour ces traditions qu'il avait parfois trouvées vaines ou pesantes. Elles n'étaient plus des chaînes mais les racines invisibles permettant à son peuple de s’élever comme un arbre vers le ciel.
Il avait cru embrasser une accorte donzelle elfique, et voilà que fleurissait la beauté partout autour de lui, dans ce peuple rude et magnifique dont il était le fils. Chaque visage était un poème, chaque geste un chant, chaque instant un fragment d'éternité saisi dans l'ambre doré de la conscience.
À minuit, le chaman frappa un grand tambour de peau d'ours. Le son résonna trois fois, profond et solennel.
La quiétude tomba sur le village comme un manteau sacré. Tous allèrent se coucher sans un mot, sans un bruit. Seuls les changeurs de peau, revêtant leur forme d'ours, s’en allèrent monter la garde autour des habitations.
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A suivre...
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