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Conte de Noël et de Grand'Peur
#1
Bonjour à toutes et tous, et tous mes voeux de santé, réussite et satisfaction en Terre du Milieu !
Voici le traditionnel conte de début d'année.

Sous le sceau du silence

.oOo.
Ardwyr franchit le seuil de la Salle Commune, ramenant avec lui les senteurs de la forêt automnale, La peau de warg une fois retombée derrière lui, il dut un instant habituer ses yeux aux âcres fumées du grand foyer et à la pénombre baignant la pièce, hérissée des troncs qui formaient les mats d’une solide charpente en double pente. Les rondins ajustés étaient percés de rares petites fenêtres, que les habitants obstrueraient de rideaux à la saison froide. L’étage supérieur servait de grange et de réserve, mais au rez-de-chaussée s’entassaient les ateliers vitaux pour le clan et les familles sous la protection du chef.

Les conversations s'interrompirent un instant, comme toujours lorsque paraissait le jeune Bearnide, chasseur alerte et vigoureux. Ce n’était pas son visage encore adolescent qui retenait l’attention, ni sa taille fine, ni son élégance naturelle, mais quelque chose d’indéfinissable — une impatience dans la démarche, un feu dans le regard qui s’attardait le plus souvent au-delà du sous-bois, une passion retenue qui transparaissait dans chacun de ses gestes.

Autour du foyer central pendaient des jambons de sangliers et des saumons fumés. Entre les peaux de gibier qui séchaient là, des menuisiers levèrent la tête de leur ouvrage, des ruches neuves qui fleuraient l’épicéa et la cire fraiche. La cousine Helda, qui cousait une pelisse de daim, lui lança un sourire entendu. Près de l'âtre, deux jeunes femmes, penchées sur un gruau fumant, échangèrent un murmure accompagné de rires étouffés. Ardwyr leur décocha un demi-sourire complice et nonchalant, puis alla s'installer près de Hrothgar.

Le vieillard tourna son visage parcheminé vers le chasseur. Ses yeux aveugles, d’un blanc laiteux, erraient au fil vif et tenace de ses pensées. Il était Celui-qui-raconte, Celui-qui-se-souvient et Celui-qui-voit-l’invisible.
— J’ai reconnu la rumeur de ta venue, mon garçon ! Le timbre de nos jeunes femmes s’abaisse toujours lorsque tu parais ! le taquina le vieil homme, secouant les ramures de cerfs qui ornaient son bonnet. Alors, tu reviens bredouille, comme à chaque fois que tu pars seul ?

Ardwyr jeta un regard aigu au vieil homme. Ça aussi, il l’avait lu dans les conversations de la Salle Commune ? Mhmm, ou plutôt il avait lu sa démarche : le pas léger, sans surcharge, mais trainant du chasseur déçu… Il soupira et concéda quelques détails :
— J'ai suivi la piste d'un cerf jusqu'à la lisière du territoire maudit, mais il a disparu dans les brumes de Dol Guldur. Je n'ai pas osé le poursuivre.
— Sage décision, approuva Hrothgar dans un souffle rauque. La forêt parle à qui sait l'écouter, et les hurlements du loup t’ordonnaient de rebrousser chemin.
Ardwyr hocha la tête, mais son regard se perdait dans les flammes. Le vieux chaman le connaissait assez pour deviner ses pensées — cette curiosité insatiable qui le poussait toujours plus loin dans les sous-bois, cette soif d’approcher les mystères du monde, à la recherche de la nouveauté, du petit frisson qui donnerait un peu de relief à sa journée, un peu d’éclat à son existence :
— Mon cher petit, je le sens, murmura-t-il. Il a encore fallu que tu suives une chimère ! As-tu à nouveau aperçu les yeux brillants des gardiens des bois ? As-tu encore surpris des silhouettes d’archers dans les hautes branches ? Que me caches-tu ?

Le jeune homme observait les flammes danser, croyant entrevoir, dans leur ballet familier,  des formes étranges, des silhouettes graciles qui glissaient entre les ombres. Il finit par avouer :
— Des araignées géantes me sont tombées dessus ! Mais elles auraient dû attendre que j’éteigne mon feu ! Je les ai grillées vives, toutes les trois !

Autour d’Ardwyr, la vie du clan suivait son cours immuable — les enfants couraient entre les piliers de bois, les anciens fumaient leurs pipes en silence, les femmes vaquaient aux préparatifs du repas, lui-même avait bravé le danger et Celui-qui-voit-l’invisible l’avait encore percé à jour.
 
Mais le jeune Bearnide aspirait à plus. Quelque chose en lui espérait mieux, attendait l'ailleurs, le tumulte des cités du Sud, la splendeur des Rois dans leurs cités secrètes, les joyaux des Seigneurs Nains dans leurs mines souterraines…

Cette nuit-là, sur sa couche de fourrures, comme il s'endormait dans des bras avides de lui faire oublier ses songes d’ailleurs, il rêva de voix lointaines qui chantaient dans une langue indicible, mélodieuses et envoûtantes.
.oOo.
A suivre...
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#2
Chouette! Un conte de Chiara... Peut-être la seule bonne nouvelle dans ce chaos! En plus, au vu du début, j'espère bien y retrouver un de tes personnages parmi mes préférés!
Bladorthin
"Et puis, bien sûr, je compose quelques chansons. Ils les chantent à l'occasion, uniquement pour me faire plaisir, je pense..." (SdA, II,1)
Chaine Youtube: le Hobbit chanté en français
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#3
Bonjour Bladorthin et merci !  Very Happy
.oOo.
Trois jours passèrent, trois jours ordinaires dans la vie réglée et communautaire du clan de l’Ours, de ténacité et de labeur partagés avec les jeunes chasseurs, d’affûts dans l’aube froide sous les frondaisons, de courses épuisantes aux côtés des chiens, d’ardeur complice lors de l’hallali, de reconnaissance envers les dieux de la forêt, de gloire partagée à la veillée, dans les fumets de rôtis de chevreuil et de tourtes aux champignons.

Ardwyr s’endormit du sommeil du chasseur, ce juste parmi ses frères, dans l'alcôve qu'il partageait avec deux autres jeunes Bearnides.

Mais sa petite voix intérieure, le trublion rebelle qui toujours lorgnait au-delà des cimes, le tira de ses songes au milieu de la nuit. Ardwyr se leva, écartant la peau fermant l’alcôve.

Une lumière argentée baignait la salle commune. Ce n'était pas la clarté de la lune, ni celle d'une torche, mais une lueur froide et pure, qu’irradiait une étoile semblée tombée des nues au faîte du foyer central, inondant d’une pâle blancheur irisée la longue maison commune.

Autour de lui, les occupants de la grande salle étaient figés comme des statues d’albâtre : les yeux clos, le souffle suspendu, profondément endormis, tous prisonniers d'un enchantement qui pétrifiait quiconque était caressé de la lueur d’outre-monde. Ardwyr, paralysé par la surprise ou la peur, contempla trois silhouettes se glisser dans les rayons argentés. Menues et gracieuses, vêtues de tuniques de feuilles tissées et de capes couleur de mousse, elles exploraient la salle, examinant chaque dormeur.

Un nourrisson se mit à babiller, en extase devant les rayons scintillants qui animaient les jouets de bois suspendus au-dessus de lui. Un beau visage se pencha sur le berceau et une voix s'éleva, mélodieuse comme le friselis du vent dans les branches et impérieuse comme le tonnerre sur les Monts de Brume :
— Plonge dans le sommeil des mortels, ô Enfant du Clan de l’Ours !

Les vagissements du bambin s’assoupirent et le cœur du Bearnide battit à tout rompre. Depuis son enfance, on lui avait conté les légendes du Peuple Caché — ces êtres immortels et mystérieux qui hantaient les profondeurs du Vertbois, maîtres de magie. On les craignait autant qu'on les révérait.

Le jeune homme tressaillit. Les elfes se tournèrent vers lui, le plus imposant s’approcha en abaissant sa capuche de mailles semblables aux feuilles de chênes.
— Ardwyr, fils des Hommes, les Premiers-Nés vous réclament !

Des yeux profonds comme des puits d’étoiles happèrent le regard du Bearnide :
— Le Roi du Vertbois mande vos services !

Ce n'était pas une invitation, plutôt un ordre prononcé avec la douceur d'une menace voilée.
Ardwyr voulut se débattre, appeler à l'aide, mais une volonté plus puissante que la sienne s'empara de son corps. Quand le mystère est trop impressionnant, on n’ose pas désobéir. (1) Ou peut-être suivi-t-il son vœu de toujours, son insatiable curiosité ? Ses jambes se mirent en mouvement malgré lui, le portant vers les Elfes. La lumière argentée s'intensifia, engloutissant tout dans un halo d’une blancheur aveuglante — la grande salle, les fourrures, les visages figés de ses sœurs et frères du clan.
.oOo.
(1) Antoine de Saint-Exupéry, Le Petit Prince
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#4
Ah! Ah! On croirait un cross over du Roi des Aulnes et du Petit Prince (pour la citation).
Je suis ferré (mais pas Vincent, malheureusement): ensuite?
Bladorthin
"Et puis, bien sûr, je compose quelques chansons. Ils les chantent à l'occasion, uniquement pour me faire plaisir, je pense..." (SdA, II,1)
Chaine Youtube: le Hobbit chanté en français
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#5
Tu as raison, Bladorthin, j'ai oublié de rendre à Saint-Ex... C'est fait à présent.
.oOo.
Lorsqu'il reprit conscience, Ardwyr marchait comme un somnambule, dans une forêt qu'il ne reconnaissait pas. Des arbres aux troncs larges comme des tours s’élançaient, immenses et lisses, leurs branches entrelacées formant une voûte cathédrale. Une brume argentée baignait le sous-bois, où semblait flotter l’escorte d’elfes aux yeux brillants, cheminant en silence.

Les questions moururent sur les lèvres du Bearnide, lorsqu’il croisa le regard d’acier de l’elfe qui éclairait ses pas d’une lanterne : la troupe d’archers le menait au cœur du royaume caché, où nul mortel ne pose le regard sans y être invité — ou contraint…

Ardwyr frissonna. La peur et la fascination se disputaient en lui. Il allait pénétrer un monde dont il avait souvent rêvé… mais aux conditions des elfes et pour des raisons qui lui échappaient.
Le voyage se prolongea bien des heures, sous une étrange lueur de crépuscule, alternant l’or des jours et l’argent des nuits sous la canopée enchantée. Ardwyr ne ressentait ni fatigue ni soif, les entrailles nouées par l’incertitude et l’expectative d’un voyage hors du temps des mortels.

Ardwyr sentait parfois des présences invisibles qui les observaient, les unes avec la bienveillance complice de gardiens des forêts, les autres avec la malice affamée des suppôts de Dol Guldur. Ils traversèrent des clairières où des feux follets dansaient dans le clair-obscur, franchirent sur des ponts de corde, des rivières dont l'eau chantait des sortilèges en langues oubliées, longèrent des arbres couchés, couverts de lichens chatoyants. Le jeune homme ébahi se laissait porter par les lueurs diaphanes qui enchantaient le feuillage, comme dans un rêve.

Enfin, ils parvinrent aux portes de Merengroth, la cité cachée des elfes au cœur de la grande sylve.

La forêt s’ouvrait lentement en une avenue bordée de grands hêtres au feuillage doré, dévoilant une colline verdoyante, nimbée d’échos harmonieux sous les arbres séculaires. Un pont de pierre franchissait la rivière Merenduin comme un arc de lune, tandis qu’une fragrance pétillante et vivace éveillait la joie dans le cœur d’Ardwyr.

Les portes sculptées s’écartèrent sans bruit, révélant des galeries où la roche devenait forêt pétrifiée, éclairée de lueurs végétales. Plus loin, les Cavernes de la Fête s’élargissaient en salles profondes où murmuraient des fontaines et où les murs contaient l’histoire des Sindar. Des voix elfiques s'élevaient sous les entrelacs fleuris, si pures qu'Ardwyr crut entendre chanter les étoiles elles-mêmes. Le jeune Bearnide accueillait ces accords comme une caresse. Ce n'était pas un palais de pierre, mais une cathédrale vivante où les mélodies arrêtaient le temps. Des arbres enlacés formaient des voûtes majestueuses, des ponts de racines enjambaient des rivières souterraines, des lanternes de verre soufflé pendaient aux branches, animant des salles immenses aux parois tressées dans le bois vivant.

Ardwyr observait en silence, abasourdi par la splendeur majestueuse du palais souterrain. La Salle des Cieux s’ouvrit, constellée de lucioles, le trône se dressa devant les voyageurs, qui s’avancèrent au milieu des courtisans et s’inclinèrent devant le souverain.

.oOo.
A suivre...
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#6
Sur un fauteuil de bois sculpté siégeait le roi Thranduil, couronné de feuilles de chêne et de houx. Le jeune Bearnide ne vit que ses yeux inquisiteurs, d'un bleu perçant, étinceler sur son visage grave et noble. Lorsque gronda la parole royale, grave et harmonieuse, Ardwyr mit un genou en terre.
— Voilà donc l’humain de tes songes ! insinua le roi. Il n’a vraiment rien de bien particulier !

Des ombres en retrait du trône, à la droite du roi, s’avança une jeune Elfe, d'une beauté féline. Sa robe de feuillages bruissait comme la brise dans les saulaies au printemps et son regard s’animait d’une curiosité chaleureuse.
— Mais pourquoi lui ? poursuivit le roi. A peine a-t-il atteint la maturité et la pleine stature de sa fragile race ! Il est vrai qu’à mes yeux, tous ces fils de Beorn se ressemblent : hirsutes et prompts à la querelle !
— Mon clan ne cherche querelle à quiconque et ne combat que les ennemis des peuples libres ! s’exclama Ardwyr avec une chaleur naïve.

Le roi le toisa d’un regard froid, irrité qu’un tel vermisseau osât prendre la parole en sa présence.
— Mmm, nos peuples sont en effet des alliés contre les ombres de Dol Guldur, admit-il du bout des lèvres. Mais vos manières sont frustes et vos péages sur l’Anduin pourraient être plus modérés !

La jeune fille, amusée par la juste fierté du jeune homme, descendit les marches jusqu’au Bearnide, un demi-sourire aux lèvres. Elle en fit le tour, l’observant en détail, sous tous les angles :
— C’est bien lui, confirma-t-elle, d’un air de défi à l’adresse du roi, c’est lui qui marche dans mes rêves !

Thranduil se rembrunit et croisa les bras, l’air courroucé :
— Mais par Elentari, que lui veux-tu et pourquoi as-tu insisté pour rencontrer ce mortel ?
— Père, j’ai une requête ! lança l’elfe d'une voix claire et décidée, en remontant le dais pour se pencher et murmurer à l’oreille de papa-sa-majesté.
Mais elle prononça distinctement sa demande, à l’adresse de toute l’assemblée :
— De ce mortel, je désire un baiser !

Ardwyr sentit son cœur s'emballer.
Sa Majesté le Roi tressaillit, fronça les sourcils, agrippa les accoudoirs sculptés de son trône et rugit d’un air crispé :
— Lassiel... c'est terriblement inconvenant !
— C'est mon choix, répondit la princesse avec une inflexibilité tranquille, croisant les bras et fixant papa-sa-majesté d’un air buté.

Un silence stupéfait s'abattit sur la Salle des Cieux. Les courtisans baissèrent la tête et rentrèrent les épaules. Ardwyr, de son côté, sentit le sang refluer de son visage.

Le souverain fixa longuement la princesse. Il connaissait sa fille : têtue, éprise de liberté, fascinée par l'altérité. Elle avait grandi entourée d’une cour elfique rigide, assez froide et aux traditions millénaires. Peut-être exigeait-elle simplement ce sacrifice à sa dignité royale, pour le plaisir tout simple d’un frisson spontané, d’une émotion brute que seuls les humains lui semblaient capables de ressentir et de transmettre ? Ou peut-être agitait-elle cette menace de rébellion, juste pour l’embarrasser ?

On allait bien voir qui serait la plus gênée… Cette obsession ridicule devait cesser ! Et rien de tel, pour cela, que d’y céder… Le roi reporta son regard perçant vers le mortel recroquevillé au milieu de l’assemblée outrée.
— Soit, Lassiel, murmura-t-il. Mais à une condition : Sur sa vie, ce mortel devra jurer le secret à propos de tout ce qu'il verra ici !

La jeune elfe s’étonna de la mansuétude de son père. Autrefois, les Rois Elfes, souverains de cités cachées, obligeaient leurs visiteurs à demeurer éternellement parmi leur peuple, de peur qu’ils ne dévoilent l’emplacement secret de leur place forte. Mais peut-être Thranduil craignait-il tout simplement que la présence trop prolongée du jeune homme ne donnât à la princesse, des idées encore plus compromettantes, que le simple baiser d’un mortel !

Le souverain se leva, parcourut du regard l’assemblée de ses sujets, jeta un dernier coup d’œil venimeux au vermisseau, et se retira avec dignité et lenteur.
Après un instant de stupeur, la salle se vida en un clin d’œil. Aucun courtisan n’avait vraiment envie de cautionner de sa présence, et à rebours du bon vouloir royal, l’impudence qui allait suivre…
.oOo.
A suivre...
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