Il y a 1 heure
(Modification du message : Il y a 1 heure par Chiara Cadrich.)
La nuit tomba sur le Castel aussi brusquement que si un aquilon glacé eût soufflé la chandelle du jour. La pénombre était lourde d’une angoisse que les souvenirs lumineux du banquet ne pouvaient dissiper.
Par mesure de sécurité, le trio se barricada dans l’ancienne salle d’armes, qui offrait deux postes de tir : une archère commandant l’accès extérieur au portail, et une petite meurtrière ménagée dans la porte étayée de madriers, qui permettait de surveiller la cour.
Fier-Sabot était à l'abri des convoitises, à l'écurie, derrière une porte de chêne solidement verrouillée, avec la charrette, chargée des précieux panneaux de la Lice.
Terrassées par les émotions de la soirée, les deux vieilles dames, dont la tenue de gala n’avait plus rien de respectable, finirent par céder à un sommeil inquiet, tandis que Tarthenor, le dos calé contre la muraille, l'arc sur les genoux, entamait une veille solitaire.
Il planait sur la vallée un silence suspect. Des volutes s’élevaient du lac sous une lune blême. Soudain, aux abords du fossé, un glapissement aigu retentit dans la brume. Tarthenor se redressa d'un bond, les muscles tendus. Ce n'était pas le cri d'un oiseau de nuit, mais le signal d'alerte de Rhaweth, sa fidèle renarde.
Bientôt, des pas furtifs et malhabiles firent gémir le plancher du pont enjambant les douves. Devant le portail clos, des conciliabules de soudards s’élevèrent en odieux sifflements, dont les accents rauques trahissaient l'engeance des gobelins du Nord.
— Y a de la viande là-d’dans, ça moute le gras et le feu d’ bois, chuinta une voix gutturale.
— Ferme-la, face de rat ! répliqua une autre créature dans un grognement sourd.
— Y’a un portail ! Y’en avait pas l’aut’fois ! Kiksédonc ?
— Et si c’était ces bouffis du Mont Gundabad qui seront venus béqueter dans not’ galetouse ?
— Et si c’étaient les Grands Hommes aux Bois ? Des avec les yeux qui brillent dans le noir ? Des qui vous étripaillent de loin sans-qu’on-y-voit ?
— T’es qu'une pantouflette ! aboya un autre avec un reniflement insistant. Le portail n’y est point gardé, y a qu’à monter!
— Et pis y’a aut’chose ! De la fanfreluche toute guimpée, que j’dis ! rétorqua un râle aigu, avec une pointe d’espoir obscène.
La conversation se poursuivait en sourdine, entrecoupée de grossièretés, de bourrades, d’insinuations, de propos désobligeants envers les tribus gobelines rivales, de bousculades et de tergiversations. Assoiffés de sang, avides de pillage mais bien plus lâches encore qu’ils n’étaient voraces, les gobelins se disputaient l’autorité, oscillant entre la peur panique des Dúnedain et l’attrait d’un butin facile.
Tarthenor, posté à l’archère, les tenait en joue. Il retenait son souffle, retardant le moment de décocher sa flèche ; il lui fallait gagner du temps s’il le pouvait, étirer les heures jusqu’au matin, car il savait que ces monstres étaient cruellement handicapés par la clarté du jour.
Cependant, après moult hésitations, un gobelin au regard louche, un peu plus futé que le reste de sa clique crasseuse, fit remarquer qu’avec le tintamarre qu’ils menaient, il était bien sûr qu’aucun garde ne fût là à veiller. Alors la perspective d’une rapine facile l’emporta chez les gobelins, qui ne se décident au courage qu’en position de surnombre écrasant.
Tarthenor choisit ce moment pour ajuster le fier à bras surdoué et lâcha son trait, qui se planta dans sa grosse boîte crânienne avec un bruit de melon éclaté.
Il y eut un instant de stupeur, d’un silence profond.
Puis la terreur décomposa les rangs de la horde gobeline, qui se carapata par le pont dans des hurlements stridents, en jouant des coudes et en piétinant les congénères malheureux. A peine Tarthenor eut-il le temps de faucher d’une flèche un grand gobelin à l’œil torve, qu’ils s’étaient évaporés au-delà de l’allée.
Il avait gagné un temps précieux, appelant l’aube de toute son âme.
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A suivre...

