15.09.2026, 15:58
(Modification du message : 15.09.2026, 16:11 par Chiara Cadrich.)
Un matin, alors qu’un nouveau panneau de tapisserie séchait sous la tonnelle de glycine, Tarthenor décida qu’il était temps.
Dans les cuisines basses, transformées en laboratoire de teinturière, Melthril avait mis à macérer des herbes et des sels de sa composition. Chaque portion altérée de la Lice avait subi un repassage en cuve, une retrempe délicate dans des bains chauffés à température douce, où la décoction avait permis de raviver les nuances primitives de couleurs, leur redonnant la profondeur des jours d’avant la chute. Puis la m’amie sorcière avait badigeonné à froid une décoction de plantes acides pour stabiliser les coloris et les protéger des outrages du temps.
A présent, Melthril appliquait un nourrissage de la laine à l’aide d’une huile fine dont elle avait le secret, un soin final qui redonnait souplesse, douceur et richesse au tissu séculaire.
De son côté, Arweneth reprisait le dos d’un panneau lacéré, suspendu en travers d’une fenêtre du rez-de-chaussée. Le rodeur s’interposa entre l’ouvrière et son ouvrage :
— Mon état me permet de reprendre la route, dit-il du ton de la raison sûre de son fait. Nous nous sommes déjà attardés trop longtemps par ici. Les maraudeurs finiront par repérer la fumée de nos feux, le tintamarre de la forge ou de vos nettoyages. Il nous faut plier bagage.
Arweneth redressa sa haute stature, levant son aiguille. Ses yeux de silex se plantèrent dans ceux du jeune homme :
— On ne réveille point un tel domaine pour l’abandonner sitôt le premier feu allumé ! Il reste tant à relever, tant de sarments à guider et de pierres à bénir.
— C'est de la folie, insista le rôdeur. Trois personnes ne peuvent défendre cette place forte. Vous jouez avec la vie des nôtres ! Le capitaine du refuge me tuera de ses propres mains si je vous abandonne ici. Et de toute façon, ce sont les ordres ! Aussi bien que moi, et peut-être mieux, vous savez que la survie passe par la discipline. Avec tout le respect et l’affection que je vous porte, je vous le dis : Si je dois vous ramener par la force, je le ferai !
Arweneth toisa le rodeur puis soutint son regard de défi ; il semblait avoir pris de l’assurance. Comme si certaines leçons de grandeur avaient porté… Elle rêva un instant que la somptueuse tapisserie y était pour quelque chose. Puis elle renonça dans un soupir, abandonnant les yeux sévères du jeune homme :
— C'était pourtant un bien beau rêve ! Toutes ces années à vivre dans le souvenir d’une gloire trahie ! Nous étions venues ici, sans raison raisonnable, peut-être seulement dans l’espoir de retrouver l’estime de nous-mêmes ! Mais il est si bon d’avoir espéré, alors que la renommée de notre Hirdor semblait être tombée en poussière ! A notre âge, il est si dur de n’avoir rien à léguer ! (1)
— Pour dire la vérité, avoua Melthril, nos rêves nous y poussaient mais nous n’étions pas sûres de trouver ici quoi que ce fût qui eût perduré.
— Vous l’avez fait, contre toute attente et malgré mes doutes ! Vous avez relevé une inestimable relique. Votre premier devoir à présent est de ramener en lieu sûr ce trésor que vous avez restauré.
Les deux honorables vieilles dames se prirent la main, échangèrent un regard de douleur et de sagesse, et concédèrent leur défaite :
— Nous partirons bientôt, avec votre aide et sous votre protection, Tarthenor. Et nous ramènerons cette frise merveilleuse. Mais nous avons d’abord une faveur à vous demander.
.oOo.
A suivre...NOTES
(1) Directement inspiré du Seigneur des Anneaux, Livre IV, Ch.5 L’intendant et le Roi "And yet," said Éowyn, "it is more than good to have lived to see this hour. And it is more than good to have hoped, when the honour of the House of Eorl was fallen into the dust, and the shadow lay upon the Mark."

