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La ballade du lointain castel
#38
Le jeune rodeur n’eut pas le temps de bondir. Le sol se déroba sous ses bottes. Dans un nuage de poussière rouge, il disparut dans le gouffre.
— Tarthenor ! hurla Arweneth, se précipitant vers le bord.
Le rôdeur n'était pas tombé dans les flots, mais il gisait trois mètres plus bas, sur le quai du pilier de péage. Une dalle cyclopéenne, en glissant, lui avait écrasé la jambe gauche contre la paroi. Il était livide, le souffle coupé par le choc.
— Ne bougez pas ! ordonna la grande femme, avec sang-froid. Avec l’aide de sa commère, elle déballa des cordages rangés dans le chargement de la carriole.

Tandis que Melthril calmait et dételait Fier-Sabot, Arweneth fixa la corde à son harnais puis confectionna un nœud coulant, qu’elle passa au blessé.

Tarthenor, pâle et en nage, eut bien du mal à passer la boucle autour de la dalle qui le bloquait, mais finit par y parvenir.
Enfin, encourageant le brave mulet auquel personne n’avait jamais demandé pareil effort, elles parvinrent à lui faire soulever la dalle de quelques pouces, juste assez pour que Tarthenor, dans un râle de douleur, puisse dégager son membre broyé.
Elles le hissèrent ensuite comme un ballot de laine précieuse jusqu'au tablier, non sans maints jurons de douleur de la part du blessé.

Une fois son patient installé sur un lit de fougères dans la charrette, Melthril s'affaira. Elle sortit une fiole d’huile d'arnica macérée aux herbes des Hauts Bleus.
— C’est sérieux, murmura-t-elle après avoir examiné la chair violacée. Les os ne sont pas rompus, mais les chairs sont meurtries et les tendons distendus. Il vous faudra des jours, peut-être des semaines, de repos absolu.
Arweneth observa le pont devant eux. L'éboulement du parapet augurait mal de l’état général du pont. Elles ne pouvaient se risquer à y faire passer la charrette.
— Nous ne pouvons plus avancer, Tarthenor ! Le pont est désormais une impasse pour notre attelage. D’autant qu’il nous faut à présent vous ménager ! La seule route viable est celle que nous avons quittée hier, et qui continue vers le nord, vers le Castel.
Tarthenor, la sueur au front, tenta de se redresser, mais la douleur le ramena impitoyablement sur ses fougères :
— Maudite soit cette pierre... grommela-t-il. Il faut faire demi-tour et regagner mon repaire... Je ne peux plus vous escorter.
Melthril lui appuya doucement mais fermement un linge imbibé d'eau froide sur le front, le ramenant en position de repos.
— Taisez-vous donc, mon garçon, dit-elle du ton bourru d’une maîtresse d’école exaspérée. Vous nous avez assez rebattu les oreilles avec vos ordres de petit sergent. Regardez-vous : vous êtes désormais le passager, et nous sommes les capitaines. Il vous faut désormais vous plier à la raison et à votre propre règlement sommaire !
— C'est insensé ! protesta le rôdeur, cloué au milieu des sacs de grains et du-Roi-seul-le-sait quels autres articles mystérieux embarqués par les deux aventurières. Je suis l'homme d'armes, c'est moi qui décide !
— Vous déciderez du nombre de pincées de sel dans votre gruau, et ce sera déjà beaucoup, conclut Melthril en réajustant une couverture sur les jambes du blessé. Pour le reste, vous feriez mieux de vous plier à la raison. C’est ce que font les gens dont on vient de sauver la vie ! Nous avons un Castel à réveiller, et vous avez besoin d'une pommade que vous ne trouverez que dans ma réserve.
Arweneth croisa les bras, dissimulant mal un petit sourire revanchard :
— Vous vouliez nous ramener de force au village comme des enfants fugueuses ? Eh bien, c'est vous qui allez découvrir le domaine des Malgwîn. 
Tarthenor ouvrit la bouche, chercha une répartie empreinte d’autorité virile, mais ne trouva que le soupir moqueur du vent. Il dut admettre sa défaite, avec un mélange de dépit et de respect forcé.
— Bien, tâchons de donner un peu d’entrain à notre baudet, conclut Arweneth en reprenant les rênes et en entonnant un vieil air de leur enfance, aussitôt repris en cœur par sa commère : « Mais compreneeeeez-moi, Le respect se perd dans le Hirdor de mon Grand-Père » (1).

La charrette s'ébranla, laissant derrière elle les ruines de l’octroi.
Humilié, impotent, agacé par la force tranquille de ces deux vieilles dames qui lui ravissaient son premier commandement, Tarthenor se laissa emporter en grimaçant par le cahot de la charrette, désormais simple passager d'un destin qu'il ne maîtrisait plus.

Pour le moment.
.oOo.
A suivre...


Notes
(1) Sur l’air « Poulailler’s song » d’Alain Souchon. Je sens que vous n’avez pas la réf…
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RE: La ballade du lointain castel - par Irwin - 09.07.2026, 21:56
RE: La ballade du lointain castel - par Chiara Cadrich - 25.08.2026, 17:45
RE: La ballade du lointain castel - par Irwin - 25.08.2026, 19:41

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