02.07.2026, 23:23
(Modification du message : 02.07.2026, 23:25 par Chiara Cadrich.)
Là, dans la boue fraiche au pied de la carriole, s’étalait une empreinte oblongue et grotesque, grande comme un pavois. Des stries de cuir piquées de verrues courraient tout du long, plongeant dans les cavités difformes creusées par les orteils, terminées par des traces de griffes grosses comme le poing.
— Oh, par Elbereth… souffla Melthril. C’est… c’est énorme. On dirait qu’un Oliphant s’en est venu du Harad pour barrir dans nos forêts ! Ce pourrait-ce être…
Un frisson parcourut son échine. Sa voix s’éteignit, incapable d’énoncer ce qu’évoquait cette trace monstrueuse. Sans un mot, elle montra d’un doigt tremblant la piste qui s’enfonçait dans les fourrés, alternant des empreintes asymétriques à l’abominable gigantisme.
Un silence glacé tomba sur la lande, balayée par des lambeaux de brume. Les deux femmes se regardèrent en frissonnant. Chacune lut dans le regard de l’autre la peur même qui nouait ses propres entrailles. Certes, les aventures se devaient de comporter quelque rebondissement, quelque épreuve à surmonter. Mais un grand troll des collines, fort comme douze hommes, cruel et indestructible, c’était là vraiment une fin prématurée…
Le visage gris, Arweneth dut exercer toute sa volonté pour se contraindre à réagir et déclara d’une voix étranglée :
— Il nous faut fuir. Mais par où ?
Melthril, reconnaissante envers sa compagne de les tirer du charme qui les avait maintenues muettes et immobiles devant cet abominable augure, lança comme un va-tout :
— Suivons les traces à rebours. La bête ne reviendra pas sur ses propres pas !
Dans le vacarme affolé de leurs cœurs qui résonnaient dans leurs poitrines comme le glas de leurs espérances, nos deux respectables mais pitoyables vieilles dames tirèrent Fier-Sabot par la bride, suivant la piste aussi vite que le pouvaient leurs jambes flageolantes et leur baudet tremblant de terreur.
Le sentier s’égarait sous une canopée de petits hêtres tourmentés, dont les racines noueuses semblaient vouloir entraver chaque pas. Dans cette pénombre verdâtre, les fourrés s'épaississaient en un lacis de ronces et d'épines noires, dans des senteurs d'humus croupi qui saisissaient la gorge. Sous ce dôme de feuilles hostiles, la majesté des anciens rois paraissait bien lointaine face à la nature sauvage et la puissance brute des créatures qui hantaient ces combes.
Le soleil déclinait sur la lande grise, plongeant les fourrés dans une noirceur huileuse. Un renard glapit au loin, comme un avertissement avant la débâcle du jour.
Notre duo, grelottant de désarroi, se hâtait avec lenteur au long du chemin, à présent large et pierreux. Soudain toute l’horreur de leur situation leur sauta au visage, au sommet d’une barre rocheuse : une demi-douzaine de pistes d’empreintes monstrueuses convergeaient vers la gorge où menait le chemin et d’où émanait une odeur de charogne.
Les vieilles dames, échevelées et blêmes comme leur linge, réalisèrent qu’elles s’étaient jetées dans la gueule même du loup !
— Le monstre est peut-être au gîte ! Ne paniquons pas ! Il faut fuir !
— Mais la nuit tombe, la bête pourra nous rattraper sans difficulté !
— Nous pourrions sacrifier notre monture, la laisser en pâture et nous échapper en portant la nourriture ?
— Vous n’y pensez pas, m’amie ? Ce serait une horrible trahison pour notre brave compagnon !
— J’en ai l’âme meurtrie, crois-le bien ! Mais il nous faut sacrifier l’accessoire pour sauver l’essentiel…
Soudain, une ombre se détacha d’un pilier d’ardoises, se dressant devant elles. Les deux femmes hurlèrent, avant de brandir leurs dagues..oOo.
A suivre...

