28.06.2026, 14:28
(Modification du message : 28.06.2026, 14:59 par Chiara Cadrich.)
Nos deux dames des Dúnedain ménageaient les denrées séchées et leurs viandes fumées. Pour le repas de midi ce jour-là, Melthril tira de son sac, des feuilles de jeunes pissenlits et quelques baies amères que Arweneth commença à mâcher, avec une expression sincère mais bien involontaire de martyre.
Melthril réprima un rire, farfouilla dans la carriole, saisit quelques ballots et s’éclipsa.
Arweneth n’en prit pas ombrage : chacun méritait quelque privauté pour satisfaire ses besoins naturels.
Mais au bout d’une demi-heure, elle commença à s’inquiéter. Lorsque Arweneth eut appelé, rebroussé chemin, battu les alentours et se fut tordu les mains de désespoir, sa commère revint tout soudain, un sourire en coin, les bras chargés de merveilles.
— Par toutes les étoiles d’Elbereth, où as-tu trouvé cela ? s’écria Arweneth incrédule.
Avec un détachement affecté, Melthril déposa sur la nappe une cruche de lait frais, un pot de miel et deux énormes miches.
— Chez un fermier, à deux collines d’ici !
— Il y a encore des fermiers dans les environs ? !!!
— Pas tout à fait. C’est un rôdeur du refuge de Caras Celairnen qui a ressenti le besoin de se consacrer à autre chose que la chasse à l’orc.
Arweneth s’assit, éberluée :
— Mais comment savais-tu que quelqu’un vivait si près d’ici ?
— Vous semblez ne pas l’avoir remarqué, mais moi si : nous avons croisé plusieurs ruches, disséminées au milieu des prairies, ces derniers milles. De belles ruches semblables à celles qu’entretient le père Malduin. J’étais donc sûre de trouver un ami non loin, car on peut toujours se fier à quiconque prend soin des animaux !
Arweneth avait repris ses esprits et sa rapière en main, se relevant d’un air sévère :
— Mais malheureuse ! Es-tu bien certaine qu’il ne t’a pas suivie jusqu’ici pour nous détrousser et attenter à notre honneur ? Par la grâce d’Oromë, tu as donc pris le risque de parler à un étranger ! Et puis d’abord, de quoi vit-il, ce soi-disant fermier-rôdeur ?
Mais Melthril ouvrit leur coffre d’habits et se saisit d’une aiguille et d’une robe, qu’elle commença à rajuster, tout en répondant aux inquiétudes de sa commère :
— J’allais vous l’expliquer, m’amie, mais vous ne m’en laissez guère l’occasion ! Voici toute l’histoire : Il s’agit d’un couple mixte, un rôdeur Dúnadan et une femme d’Eriador ; ils n’ont pas encore d’enfants ; alors je leur ai conseillé de prendre une décoction de vieux coq et… mais je m’égare. Comme vous le savez, les nôtres n’encouragent vraiment pas nos jeunes gens à convoler avec des étrangers ou à leur ouvrir nos refuges. Voilà vraiment une attitude particulièrement rétrograde et vieux jeu ! Nous ne sommes plus au temps des grands seigneurs cherchant à marier leurs filles au sein de leur caste… Mais je m’égare. Comme vous l’imaginez, ces deux-là ont fort mal pris de ne pas être acceptés pour ce qu’ils ressentent, alors lui et son épouse – une jeune femme très énergique, une âme de guerrière comme vous, m’amie – ont décidé, disais-je, de s’établir ici, de faire leurs preuves. Je suis sûre qu’un jour ou l’autre, ils parviendront à faire fléchir ces vieux barbons et… mais je m’égare encore. Ils ramassent surtout le miel. Ils ont aussi trois jolies petites chèvres et cultivent un jardin potager. Bien sûr ils chassent tous deux et figurez-vous qu’ils font du feu ! Il faut dire qu’ils ne l’allument que lorsque la brume recouvre la forêt, ce qui fait qu’ils n’ont jamais eu de problème avec les gobelins !
— Un instant, m'amie, tu me donnes le tournis ! Je veux bien croire que tu as toute confiance en ce jeune couple, mais admets tout de même que c’était fort risqué de ta part ! Et comment les as-tu trouvés ?
— Mais ce sont eux qui m’ont trouvée aux abords du sentier, sans quoi j’aurais pu chercher des heures ! J’ai tout de suite sympathisé avec la jeune épousée. C’est son anniversaire aujourd’hui, alors je vais lui offrir ma vieille robe de taffetas. Si vous saviez comme ça lui a fait plaisir que je la lui propose ! Vraiment, j’en ai encore les larmes aux yeux ! Il me suffit de raccourcir un peu les… mais ne nous égarons point !
— Tu as donné ta robe de gala ? Mais que vas-tu te mettre lorsque nous aurons restauré… mais où ai-je la tête, je n’ai aucun droit de questionner ce que tu fais de tes trésors. Et celui-ci fut consenti de grand cœur… quoiqu’avec quelque légèreté ?
— Non pas, m’amie : ces deux-là n’ont guère l’occasion de s’amuser, vous pouvez m’en croire, et ce cadeau est exactement ce dont ils ont besoin ! J’espère leur donner envie de venir nous voir ! Ils nous ont invitées à leur petite fête de ce soir et je n’ai pas eu le cœur de refuser, vous pensez bien : ils s’en font toute une joie !
Désarmée et abasourdie, Arweneth rengaina et se rassit sur la grosse souche qui lui servait de siège, contemplant sa commère avec un mélange d’incrédulité et d’admiration, alors que Melthril babillait :
— Et alors me voilà avec leurs cadeaux ! Goutez-moi ça, Arweneth ! s’exclama-t-elle en brisant la croûte avec un craquement délicieux à l’oreille. C’est plus civilisé que nos racines et ça donne du cœur au ventre pour affronter la tente !
Ce soir-là, nos honorables vieilles dames soupèrent infiniment mieux que d’ordinaire, à la table d’un jeune couple. Leurs hôtes Mira et Haldor leur firent fête. Arweneth et Melthril partagèrent avec enthousiasme leur rêve de contempler à nouveau les tours altières de leur foyer de jadis. Après moult libations, on leur offrit aussi le gîte.
Nos deux amies dormirent également d’un sommeil réparateur et les surprises de ce jour béni leur fournirent matière à bien des réflexions pour peaufiner leur projet. Elles s’étaient promis d’aller jusqu’au bout de leur rêve, mais il était bien imprudent de faire pareil serment, « car elles ne connaissaient pas encore la mesure de leur propre courage et ne pouvaient prévoir ce qu’elles pourraient rencontrer en chemin. Même si elles trouveraient encore des alliés là où elles ne les attendaient plus. » (1)
Un goupil en maraude vint flairer aux abords du campement. Mais il trouva place nette. L’ordre naturel lui parut reprendre ses droits.
Il avait tort…
Note
(1) Tout le monde a repéré la référence ?
Melthril réprima un rire, farfouilla dans la carriole, saisit quelques ballots et s’éclipsa.
Arweneth n’en prit pas ombrage : chacun méritait quelque privauté pour satisfaire ses besoins naturels.
Mais au bout d’une demi-heure, elle commença à s’inquiéter. Lorsque Arweneth eut appelé, rebroussé chemin, battu les alentours et se fut tordu les mains de désespoir, sa commère revint tout soudain, un sourire en coin, les bras chargés de merveilles.
— Par toutes les étoiles d’Elbereth, où as-tu trouvé cela ? s’écria Arweneth incrédule.
Avec un détachement affecté, Melthril déposa sur la nappe une cruche de lait frais, un pot de miel et deux énormes miches.
— Chez un fermier, à deux collines d’ici !
— Il y a encore des fermiers dans les environs ? !!!
— Pas tout à fait. C’est un rôdeur du refuge de Caras Celairnen qui a ressenti le besoin de se consacrer à autre chose que la chasse à l’orc.
Arweneth s’assit, éberluée :
— Mais comment savais-tu que quelqu’un vivait si près d’ici ?
— Vous semblez ne pas l’avoir remarqué, mais moi si : nous avons croisé plusieurs ruches, disséminées au milieu des prairies, ces derniers milles. De belles ruches semblables à celles qu’entretient le père Malduin. J’étais donc sûre de trouver un ami non loin, car on peut toujours se fier à quiconque prend soin des animaux !
Arweneth avait repris ses esprits et sa rapière en main, se relevant d’un air sévère :
— Mais malheureuse ! Es-tu bien certaine qu’il ne t’a pas suivie jusqu’ici pour nous détrousser et attenter à notre honneur ? Par la grâce d’Oromë, tu as donc pris le risque de parler à un étranger ! Et puis d’abord, de quoi vit-il, ce soi-disant fermier-rôdeur ?
Mais Melthril ouvrit leur coffre d’habits et se saisit d’une aiguille et d’une robe, qu’elle commença à rajuster, tout en répondant aux inquiétudes de sa commère :
— J’allais vous l’expliquer, m’amie, mais vous ne m’en laissez guère l’occasion ! Voici toute l’histoire : Il s’agit d’un couple mixte, un rôdeur Dúnadan et une femme d’Eriador ; ils n’ont pas encore d’enfants ; alors je leur ai conseillé de prendre une décoction de vieux coq et… mais je m’égare. Comme vous le savez, les nôtres n’encouragent vraiment pas nos jeunes gens à convoler avec des étrangers ou à leur ouvrir nos refuges. Voilà vraiment une attitude particulièrement rétrograde et vieux jeu ! Nous ne sommes plus au temps des grands seigneurs cherchant à marier leurs filles au sein de leur caste… Mais je m’égare. Comme vous l’imaginez, ces deux-là ont fort mal pris de ne pas être acceptés pour ce qu’ils ressentent, alors lui et son épouse – une jeune femme très énergique, une âme de guerrière comme vous, m’amie – ont décidé, disais-je, de s’établir ici, de faire leurs preuves. Je suis sûre qu’un jour ou l’autre, ils parviendront à faire fléchir ces vieux barbons et… mais je m’égare encore. Ils ramassent surtout le miel. Ils ont aussi trois jolies petites chèvres et cultivent un jardin potager. Bien sûr ils chassent tous deux et figurez-vous qu’ils font du feu ! Il faut dire qu’ils ne l’allument que lorsque la brume recouvre la forêt, ce qui fait qu’ils n’ont jamais eu de problème avec les gobelins !
— Un instant, m'amie, tu me donnes le tournis ! Je veux bien croire que tu as toute confiance en ce jeune couple, mais admets tout de même que c’était fort risqué de ta part ! Et comment les as-tu trouvés ?
— Mais ce sont eux qui m’ont trouvée aux abords du sentier, sans quoi j’aurais pu chercher des heures ! J’ai tout de suite sympathisé avec la jeune épousée. C’est son anniversaire aujourd’hui, alors je vais lui offrir ma vieille robe de taffetas. Si vous saviez comme ça lui a fait plaisir que je la lui propose ! Vraiment, j’en ai encore les larmes aux yeux ! Il me suffit de raccourcir un peu les… mais ne nous égarons point !
— Tu as donné ta robe de gala ? Mais que vas-tu te mettre lorsque nous aurons restauré… mais où ai-je la tête, je n’ai aucun droit de questionner ce que tu fais de tes trésors. Et celui-ci fut consenti de grand cœur… quoiqu’avec quelque légèreté ?
— Non pas, m’amie : ces deux-là n’ont guère l’occasion de s’amuser, vous pouvez m’en croire, et ce cadeau est exactement ce dont ils ont besoin ! J’espère leur donner envie de venir nous voir ! Ils nous ont invitées à leur petite fête de ce soir et je n’ai pas eu le cœur de refuser, vous pensez bien : ils s’en font toute une joie !
Désarmée et abasourdie, Arweneth rengaina et se rassit sur la grosse souche qui lui servait de siège, contemplant sa commère avec un mélange d’incrédulité et d’admiration, alors que Melthril babillait :
— Et alors me voilà avec leurs cadeaux ! Goutez-moi ça, Arweneth ! s’exclama-t-elle en brisant la croûte avec un craquement délicieux à l’oreille. C’est plus civilisé que nos racines et ça donne du cœur au ventre pour affronter la tente !
Ce soir-là, nos honorables vieilles dames soupèrent infiniment mieux que d’ordinaire, à la table d’un jeune couple. Leurs hôtes Mira et Haldor leur firent fête. Arweneth et Melthril partagèrent avec enthousiasme leur rêve de contempler à nouveau les tours altières de leur foyer de jadis. Après moult libations, on leur offrit aussi le gîte.
Nos deux amies dormirent également d’un sommeil réparateur et les surprises de ce jour béni leur fournirent matière à bien des réflexions pour peaufiner leur projet. Elles s’étaient promis d’aller jusqu’au bout de leur rêve, mais il était bien imprudent de faire pareil serment, « car elles ne connaissaient pas encore la mesure de leur propre courage et ne pouvaient prévoir ce qu’elles pourraient rencontrer en chemin. Même si elles trouveraient encore des alliés là où elles ne les attendaient plus. » (1)
Un goupil en maraude vint flairer aux abords du campement. Mais il trouva place nette. L’ordre naturel lui parut reprendre ses droits.
Il avait tort…
.oOo.
A suivre...Note
(1) Tout le monde a repéré la référence ?

