22.06.2026, 07:49
(Modification du message : 26.06.2026, 00:09 par Chiara Cadrich.)
Le souvenir passa lentement, comme les brumes sur la lande.
Aux pieds de la guetteuse, Melthril avait aménagé un nid de couvertures entre deux blocs de maçonnerie effondrés, que les rôdeurs avaient consolidés en plate-forme de guet. Elle s’affairait au-dessus de son panier d’osier avec la fébrilité d’un fourrier en campagne.
— Un peu de calme, Melthril, je t’en prie ! grogna Arweneth en s’ébrouant. Tu couvres le bruissement des bruyères, ton boucan entrave notre service !
— Oui, da ! C’est votre estomac qui gronde plus fort que tonnerre en été, m’amie ! répliqua Melthril un peu moqueuse, tout en dénichant enfin sa fiole bouchée de cire. En revanche, ce petit vin de sureau murmure des choses fort raisonnables. Et j'ai rapporté des talmouses au fromage, encore tièdes de l'âtre.
Arweneth ne détourna pas les yeux du lointain, là où l’horizon septentrional se noyait dans un anthracite menaçant. Au-delà planaient les ombres du Roi-sorcier d’Angmar, l’ennemi implacable qui avait détruit leur Royaume, chassant les paysans et contraignant les rescapés à se terrer dans des village-forteresses comme le leur.
— Nous sommes ici pour veiller, pas pour festoyer comme couvée au printemps. L’Ombre ne prévient pas. Elle ne frappe pas à la porte pour demander si la table est mise.
— Justement ! fit Melthril en brisant une croûte dorée qui libéra un parfum de beurre frais et d’abats mijotés aux herbes. Si l’Ennemi nous observe, qu’il sache que nous ne tremblons pas. Qu’il sente que l’Arnor a encore du goût à la vie… et des recettes de derrière les fagots !
Rajustant son châle autour de ses épaules affaissées, Melthril se leva au côté d’Arweneth, en lui proposant une demi-tourte fumante :
— Tenez, m’amie, prenez cette part. Mangez lentement, pendant que je prends mon tour de garde.
Arweneth laissa échapper un soupir qui ressemblait à un aveu de défaite. Sa main gantée quitta son baudrier et se tendit pour recevoir la tiédeur du réconfort, sans quitter des yeux une ombre se mouvant au pied d’un cairn lointain. Un sanglier fouaillant dans les racines…
— Ils ne nous laissent plus assurer les gardes de nuit… maugréa-t-elle.
— Il est vrai que nos yeux ne sont plus aussi vifs qu’autrefois ! Sans parler du reste…
— Ah mais parle pour toi ! J’ai toujours mon regard d’aigle et une poigne solide !
— Et les lorgnons que vous chaussez pour lire le Lai d’Eärendil ?
— C’est seulement pour voir de près ! En tout cas, de ton côté, on peut dire que la langue est encore bien vive… Cela est bien difficile à supporter, mais le capitaine du village – un garnement que nous avons peiné à instruire tant d’années ! – nous ménage et ne nous confie que le secteur le moins exposé…
— Le capitaine sait ce qu’il fait, car vous fûtes bon professeur ! Il faudra bien que nous arrêtions un jour ! Personne ne se voit décliner, nous ne faisons pas exception ! Prenez conseil en vous-même, m’amie, et demandez-vous si vous voudriez vraiment attendre jusqu'à nous flétrir et faillir à notre tâche, impuissantes et séniles. Non, Arweneth, nous descendons des Númenóréennes et sommes dépositaires des us raffinées du temps des Rois ; à nous a été donnée non seulement une durée de vie deux fois plus longue que celle des Hommes de la Terre du Milieu, mais aussi la grâce de partir quand nous l’estimons juste et de rendre le don. (1)
Fière et droite dans sa panoplie, Arweneth trembla un peu, d’émotion contenue. La semonce de sa compagne lui rappelait leurs vœux de loyauté, prononcés jadis à leur majorité, leur engagement à servir le Roi et accomplir leurs devoirs sacrés. Que le royaume fût tombé n’était en rien une raison pour renier ces vœux… Elle poussa un soupir, comme soulagée d’un poids qu’elle pouvait partager :
— Pour dire la vérité, fidèle amie, je sais moi aussi qu’arrive le temps où il faudra rendre ce qui nous fut accordé… Mais je sens que notre devoir en Terre du Milieu n’est point achevé… N’avez-vous jamais le sentiment qu’il manque à nos vies un haut fait qui eût dû être accompli il y a des années ?
Melthril continua de guetter les collines. Rarement la rigide Arweneth abandonnait-elle sa carapace rugueuse, pour s’ouvrir avec cette candeur et cette franchise. Melthril ne tourna point son regard vers sa compagne, de peur de briser l’instant fragile d’intime connivence. Car elle aussi, depuis quelques temps, sentait sourdre une petite voix, égoïste et têtue, chaque fois qu’elle se perdait dans le renoncement de l’habitude et les corvées trop prosaïques. Un besoin intime d’apporter sa pierre, de donner à la postérité, avant qu’il ne fût trop tard…
— Oui, répondit-elle dans un souffle. J’y pense parfois. Nous aurions pu faire plus, nous aurions dû nous battre. A présent, je ressens l’appel moi aussi. Nous pourrions transmettre le don. Mais donner quoi, exactement ?
A suivre...
Note
(1) J'imagine que vous avez toutes et tous repéré d'où provient cette profession de foi ?
Aux pieds de la guetteuse, Melthril avait aménagé un nid de couvertures entre deux blocs de maçonnerie effondrés, que les rôdeurs avaient consolidés en plate-forme de guet. Elle s’affairait au-dessus de son panier d’osier avec la fébrilité d’un fourrier en campagne.
— Un peu de calme, Melthril, je t’en prie ! grogna Arweneth en s’ébrouant. Tu couvres le bruissement des bruyères, ton boucan entrave notre service !
— Oui, da ! C’est votre estomac qui gronde plus fort que tonnerre en été, m’amie ! répliqua Melthril un peu moqueuse, tout en dénichant enfin sa fiole bouchée de cire. En revanche, ce petit vin de sureau murmure des choses fort raisonnables. Et j'ai rapporté des talmouses au fromage, encore tièdes de l'âtre.
Arweneth ne détourna pas les yeux du lointain, là où l’horizon septentrional se noyait dans un anthracite menaçant. Au-delà planaient les ombres du Roi-sorcier d’Angmar, l’ennemi implacable qui avait détruit leur Royaume, chassant les paysans et contraignant les rescapés à se terrer dans des village-forteresses comme le leur.
— Nous sommes ici pour veiller, pas pour festoyer comme couvée au printemps. L’Ombre ne prévient pas. Elle ne frappe pas à la porte pour demander si la table est mise.
— Justement ! fit Melthril en brisant une croûte dorée qui libéra un parfum de beurre frais et d’abats mijotés aux herbes. Si l’Ennemi nous observe, qu’il sache que nous ne tremblons pas. Qu’il sente que l’Arnor a encore du goût à la vie… et des recettes de derrière les fagots !
Rajustant son châle autour de ses épaules affaissées, Melthril se leva au côté d’Arweneth, en lui proposant une demi-tourte fumante :
— Tenez, m’amie, prenez cette part. Mangez lentement, pendant que je prends mon tour de garde.
Arweneth laissa échapper un soupir qui ressemblait à un aveu de défaite. Sa main gantée quitta son baudrier et se tendit pour recevoir la tiédeur du réconfort, sans quitter des yeux une ombre se mouvant au pied d’un cairn lointain. Un sanglier fouaillant dans les racines…
— Ils ne nous laissent plus assurer les gardes de nuit… maugréa-t-elle.
— Il est vrai que nos yeux ne sont plus aussi vifs qu’autrefois ! Sans parler du reste…
— Ah mais parle pour toi ! J’ai toujours mon regard d’aigle et une poigne solide !
— Et les lorgnons que vous chaussez pour lire le Lai d’Eärendil ?
— C’est seulement pour voir de près ! En tout cas, de ton côté, on peut dire que la langue est encore bien vive… Cela est bien difficile à supporter, mais le capitaine du village – un garnement que nous avons peiné à instruire tant d’années ! – nous ménage et ne nous confie que le secteur le moins exposé…
— Le capitaine sait ce qu’il fait, car vous fûtes bon professeur ! Il faudra bien que nous arrêtions un jour ! Personne ne se voit décliner, nous ne faisons pas exception ! Prenez conseil en vous-même, m’amie, et demandez-vous si vous voudriez vraiment attendre jusqu'à nous flétrir et faillir à notre tâche, impuissantes et séniles. Non, Arweneth, nous descendons des Númenóréennes et sommes dépositaires des us raffinées du temps des Rois ; à nous a été donnée non seulement une durée de vie deux fois plus longue que celle des Hommes de la Terre du Milieu, mais aussi la grâce de partir quand nous l’estimons juste et de rendre le don. (1)
Fière et droite dans sa panoplie, Arweneth trembla un peu, d’émotion contenue. La semonce de sa compagne lui rappelait leurs vœux de loyauté, prononcés jadis à leur majorité, leur engagement à servir le Roi et accomplir leurs devoirs sacrés. Que le royaume fût tombé n’était en rien une raison pour renier ces vœux… Elle poussa un soupir, comme soulagée d’un poids qu’elle pouvait partager :
— Pour dire la vérité, fidèle amie, je sais moi aussi qu’arrive le temps où il faudra rendre ce qui nous fut accordé… Mais je sens que notre devoir en Terre du Milieu n’est point achevé… N’avez-vous jamais le sentiment qu’il manque à nos vies un haut fait qui eût dû être accompli il y a des années ?
Melthril continua de guetter les collines. Rarement la rigide Arweneth abandonnait-elle sa carapace rugueuse, pour s’ouvrir avec cette candeur et cette franchise. Melthril ne tourna point son regard vers sa compagne, de peur de briser l’instant fragile d’intime connivence. Car elle aussi, depuis quelques temps, sentait sourdre une petite voix, égoïste et têtue, chaque fois qu’elle se perdait dans le renoncement de l’habitude et les corvées trop prosaïques. Un besoin intime d’apporter sa pierre, de donner à la postérité, avant qu’il ne fût trop tard…
— Oui, répondit-elle dans un souffle. J’y pense parfois. Nous aurions pu faire plus, nous aurions dû nous battre. A présent, je ressens l’appel moi aussi. Nous pourrions transmettre le don. Mais donner quoi, exactement ?
.oOo.
A suivre...
Note
(1) J'imagine que vous avez toutes et tous repéré d'où provient cette profession de foi ?

