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La ballade du lointain castel
#1
Bonjour à toutes et tous.

Voici un petit conte du Nord, une de ces ritournelles que colportent encore les trouvères le long de la vieille route de l'Est.
.oOo.

D’un mouvement ample et énergique, la palette frappait le paquet de linge. La vieille dame abattait sa besogne d’un geste auguste et régulier, comme autrefois les colons de Númenor défrichaient l’Arnor à grands coups de cognée. Le lin pleurait son eau sur la margelle, à gros bouillons, sous les arcades de grès de l’antique lavoir.

À son côté, agenouillée près du bassin, Melthril pétrissait une pelote, trempait ses dentelles dans une mousse de saponaires, et recommençait. Les joues rosies par l’effort, elle interpela sa commère de son habituel ton enjoué :
— La fête du Lairemerendë  approche à grands pas !
Arweneth continua de battre l’étoffe avec l’autorité d’une maîtresse lingère, le regard concentré sur sa tâche.

Melthril insista :
— Cette année, c’est notre village qui va recevoir nos parents des autres refuges !

Un long moment s’étira, silence de labeur ponctué des battements puissants d’Arweneth, qui résonnaient entre la voûte du lavoir et la surface troublée des eaux. Un jet clair s’écoulait dans le bassin, jaillissant d’un lys de pierre sculpté, cerclé de sept étoiles.

Melthril, les mains dans la mousse, jeta un regard en coin à sa compagne et refit une tentative :
— J’ai bien envie de réessayer la recette de Maman…

Un surplus d’énergie s’abattit sur le linge d’Arweneth, avec une moue appliquée pour seule réponse au babillage de Melthril. Accordant un instant de répit à ses broderies savonnées, cette dernière persévéra :
— Vous vous souvenez de ses bugnes au miel de lavande ?

Arweneth ne pouvait plus feindre se concentrer sur sa corvée et s’en prendre à son linge. Elle grogna :
— C’est bien joli, toutes ces festivités ! Mais je ne vois pas bien l’intérêt d’une saltarelle au son du biniou, dans les relents de chèvres de la grange au père Malduin !

Melthril jubila en dedans et saisit la balle au bond :
— Hé bien il suffira de nettoyer un peu ! …
Elle se releva vivement pour appuyer ses dires et se mit à brosser la mousse qui mangeait les sept étoiles de grès, blason de l’ancien Arnor.
— … après tout, les fêtes servent aussi à cela : retrouver un peu de décorum ! Et puis, je me souviens d’un temps où vous n’auriez pas été la dernière à guincher un peu, avec les godelureaux de notre jeunesse !
— Ça n’a plus rien à voir ! Il y avait de la joie, il y avait du faste… Le marbre du grand escalier reluisait des lumières des hauts candélabres. Les mesures de l’orchestre ondoyaient dans la salle de justice, tendue à nos couleurs, parfumée de sauge et jonchée de lys ! Les couples bien mis tournoyaient dans les senteurs d’oliban ! La farandole de mets choisis rassasiait toute la maisonnée ! Les tonnelets de vins fins étaient mis en perce et les voûtes de la salle basse résonnaient des chants de nos métayers ! C’était le temps léger de l’espoir et des plaisirs raffinés… Et nous voici luttant pied à pied pour la survie de notre refuge, cachées au fond des forêts du vieil Arnor… Non, ça n’a plus rien à voir…

Elle finit dans un soupir :
— Et puis tu sais bien que j’ai perdu toute envie de danser…

Melthril s’en voulut d’avoir réveillé la mélancolie de sa commère, qu’elle ne chassait qu’en se livrant de toute son énergie aux travaux de leur petite communauté.
— Notre jeunesse n’est plus et nos proches s’en sont allés trop tôt, je le sais bien, se mordit-elle les lèvres. Mais il faut bien que nos jeunes gens fassent un peu la fête ! Et qui d’autre que nous peut leur en donner le goût ?
— Est-ce que je fais la fête, moi ? La garde sur les Hauts du Nord ne va pas se faire toute seule ! Tu oublies que j’ai le regard perçant et que je puis encore manier le glaive, au besoin, et pourfendre cette engeance qui nous chassa de nos terres !
— C’est là mission pour nos jeunes gens ! Notre rôle est d’entretenir le savoir et le souvenir ! Et aussi par la fête, justement ! Aidons-les à entrevoir leur propre espoir, ils en ont bien besoin ! Du reste, qui montera la garde, demain, lorsque les vieilles femmes que nous sommes aurons rejoint les Salles de Mandos, si la jeune génération, dispersée à se morfondre dans nos refuges, manque à se rencontrer, à se plaire et à produire des héritiers ?
Arweneth se rembrunit et ses battements se firent moins vigoureux sur le linge roulé en boule. Le regard de l’énergique lavandière se perdit dans les reflets dansants du clapot. Oui, autrefois, elle avait aimé danser. Mais il lui manquait à présent son cavalier d’alors. Il y a bien longtemps, son bien-aimé avait péri lors d’une escarmouche contre l’Ennemi. Elle l’avait perdu si tôt ! Sa palette retomba. Ce n’était plus du linge, qu’elle tenait sur la margelle d’un antique lavoir, mais plutôt le linceul de sa jeunesse dans les ruines de son peuple.

Melthril se radoucit, s’en voulant d’avoir blessé sa compagne :
— Allons, m’amie, vous savez mieux que personne que cette vie d’abnégation secrète, que mènent ici les nôtres, doit trouver sa compensation dans l’espoir ! Ne laissons pas nos cœurs s’assombrir et donner raison aux mensonges de l’Ennemi ! Transmettons aux nôtres un but qui vaille la peine !

Le langage de résistance avait toujours eu le don d’entraîner l’ardeur d’Arweneth :
— Tu as raison, hauts les cœurs ! Allons enseigner à nos jeunes oies blanches, comment dorer de belles bugnes pour une fête digne de ce nom !

Les deux femmes, empoignant leurs paniers de linge propre, remontèrent les marches de marbre brisé. Le sentier serpenta au flanc de la colline jusqu’au village, où voisinaient la belle maçonnerie de jadis et des fortifications de fortune. L’ombre du soir tomba sur le refuge, ces quelques foyers retranchés dans l’immensité des terres sauvages. Au loin s’élevaient les crêtes des Hauts du Nord, ombres bleues se perdant dans la lueur déclinante, hérissées de crocs calcinés : les anciennes tours de guet.
.oOo.

A suivre...
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#2
Le cercle des enfants s’était formé sur les dalles tièdes de la petite place, à l’abri d’un chêne centenaire dont les racines soulevaient les pierres comme les doigts de pied d’un géant. Seule rescapée, une fontaine frappée des sept étoiles glougloutait non loin. Les gamins, stylet en main, gravaient avec application sur leurs tablettes de cire, sous la houlette de nos deux grand-mères.

Arweneth se tenait debout, une baguette de frêne à la main, pointant une suite de runes tracées à la craie sur un pan de mur de la bibliothèque ou, pour être plus exact et prosaïque, la remise du père Malduin, où les villageois avaient assemblé les grimoires, rouleaux, cartes et manuscrits qu’ils avaient pu emporter dans leur exode.

— « Iriel », courageux ! On commence par la rune « I » ! Elle ne se trace pas d’un trait tremblant. Elle doit être droite, comme l’échine d’un garde sur le rempart. Il est vaillant, il est courageux, le garde sur son rempart, n’est-ce pas ? Donc il se tient comme le Cirth « I » !

Un jeune garçon, le visage mal débarbouillé, leva la main :
— Pourquoi on doit apprendre les lettres des Rois, Dame Arweneth ? Mon père dit que les orques n’ont pas besoin de lire pour frapper.

Arweneth abaissa sa baguette. Son regard de silex tomba sur l'enfant.
— Précisément, mon petit. L'Ennemi ne construit rien, il ne fait que dévorer. Ne valons-nous pas mieux que des orcs ? Apprendre à lire les noms de nos ancêtres, c’est dresser un mur qu'aucune hache ne peut entamer. C’est une victoire dont ils ne pourront jamais rêver. La gloire ne réside pas seulement dans l’art de manier l’acier, mais dans le refus d’oublier qui nous sommes. D’ailleurs, l’écriture sert aussi à la guerre : nos pigeons ne voyagent-ils pas d’un village à l’autre, en emportant les nouvelles des manigances de l’ennemi ?

Melthril, assise sur un muret, distribuait des quartiers de pommes aux plus petits. Elle intervint avec un rire qui s'envola comme un oiseau :
— L’écriture et la culture, mes agneaux, c'est surtout le miel de la vie. Sans ces runes si difficiles à apprendre, comment ton papa aurait-il pu écrire sa demande en mariage à ta maman, mmh ? Et je crois me souvenir que tu adores entendre raconter les victoires des rois du temps jadis ! Et devine comment on les écrit ?

Elle prit sur ses genoux une petite fille dont les doigts poisseux s’aventuraient sur un parchemin jauni où s’entrelaçaient des motifs de fleurs et d'étoiles.
— Regarde ces enluminures ! Ce ne sont pas seulement des mots de courage. Elles illustrent des chansons sur la mer, que vous n'avez pas encore vue mais que l’on vous mènera contempler aux havres des Elfes. Et celles-ci chantent les jardins de Lórien où les fleurs ne fanent pas. Apprendre ces lettres, c'est garder une petite lampe allumée dans votre cœur. Quand vous serez fatigués de courir dans le froid, vous vous souviendrez de ces histoires et vous aurez envie de rire, de danser, et vous pourrez recommencer le lendemain.

— Mais si on perd les papiers ? demanda la fillette.
Melthril lui tapota doucement le front :
— On ne perd jamais ce qu'on a gravé ici dans la joie, ma choupinette. Arweneth vous apprend à tenir le bouclier avec courage et détermination, moi je vous apprends ce qu’il y a derrière le bouclier et qui mérite d’être protégé. Et à ce que je vois, il va me falloir t’apprendre à en dessiner d’autres, de ces jolies enluminures !

Arweneth hocha la tête, un éclair de fierté et de reconnaissance mêlés dans les yeux, puis désigna de nouveau le tableau de sa baguette.
— Bien. Reprenons. « Iriel », courageux… Traçons-le avec dignité… et dans la joie !
.oOo.
A suivre...
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#3
Le vent du Nord glissait sur les Hauts avec une plainte de vieille harpe désaccordée. Les créneaux brisés s’évasaient comme les pétales d’une fleur pétrifiée, au sommet de la tourelle mangée par les lierres et les pousses de sureau colonisant les murs décrépis.

Arweneth se tenait droite comme la rune, coiffée d’un vieux heaume de cuir et de fer. Elle ne s’appuyait pas au parapet ; elle faisait corps avec lui. Sa vieille cape de veille, d’un gris indéfinissable, la fondait aux ombres de la ruine, vigie du vieil Arnor, immobile comme les statues de ses ancêtres qui se disloquaient dans la cour de l’édifice en ruine.

La vieille femme scrutait les landes et leurs pourpres de bruyère, puis les causses arides qui les surplombaient, piquetées du rose de sainfoin et du jaune de genêt. Le regard attentif redescendait inlassablement au long des ruisseaux dévalant les pentes dans le vert vif de la menthe et des joncs, s’attardant parfois sur un cerf solitaire qui brâmait dans la brume.

Une bruine insidieuse commençait à tomber ; Arweneth ramena donc les pans d’une peau de daim sur le foyer de bois sec et de poix. Le feu d’alarme devait toujours demeurer prêt à être embrasé.
— Couvre donc la cage de Messire Aew  , Melthril ! Avec les plumes trempées, il ne porterait aucun message au village si l’Ombre se levait au Nord.
Melthril s'exécuta, jetant une serge épaisse sur le panier du pigeon, avant de se tourner vers l’Ouest, là où les Collines du Crépuscule égayaient l'horizon de leurs cimes violacées, îlots de clarté sous les giboulées de printemps.
— Ces collines… murmura-t-elle. Je me revois, haute comme trois pommes, m’y perdant un soir d’automne. J’étais persuadée que des lutins m'offraient des baies d’argent pour me guider !

Arweneth laissa échapper un rire bref, comme un craquement de sarment :
— Tes lutins étaient surtout les douze vassaux de notre Hir qui battaient la lande, avec leurs lances  au grand complet, torche au poing ! Tout le château était en émoi, on n'entendait que le rappel des cors de chasse.
— Vous étiez donc là avec les autres ?
— Je n’en avais pas l’âge, c’est vrai. Mais personne n’avait pu m’empêcher de me glisser à la suite des piqueurs. Tu devais avoir cinq ans, à peu près, et moi six.
— Le château n’est plus, mais les nôtres se mobiliseraient comme autrefois, si un enfant se perdait ! Enfin, ce qui reste des nôtres… sourit tristement Melthril, les yeux perdus dans les brumes du couchant.
— Quand on t’a trouvée, tu dormais dans un trou de goupil, couverte de feuilles de hêtre. Et tu avais en effet des baies serrées dans tes petits poings. Oh, pas en argent, ces baies, mais blanches, pas mûres, immangeables ! Mon père en a pleuré de joie en nous hissant sur sa selle, moi avec toi dans les bras !

.oOo.
A suivre...
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#4
Le souvenir passa lentement, comme les brumes sur la lande.

Aux pieds de la guetteuse, Melthril avait aménagé un nid de couvertures entre deux blocs de maçonnerie effondrés, que les rôdeurs avaient consolidés en plate-forme de guet. Elle s’affairait au-dessus de son panier d’osier avec la fébrilité d’un fourrier en campagne.
— Un peu de calme, Melthril, je t’en prie ! grogna Arweneth en s’ébrouant. Tu couvres le bruissement des bruyères, ton boucan entrave notre service !
— Oui, da ! C’est votre estomac qui gronde plus fort que tonnerre en été, m’amie ! répliqua Melthril un peu moqueuse, tout en dénichant enfin sa fiole bouchée de cire. En revanche, ce petit vin de sureau murmure des choses fort raisonnables. Et j'ai rapporté des talmouses au fromage, encore tièdes de l'âtre.

Arweneth ne détourna pas les yeux du lointain, là où l’horizon septentrional se noyait dans un anthracite menaçant. Au-delà planaient les ombres du Roi-sorcier d’Angmar, l’ennemi implacable qui avait détruit leur Royaume, chassant les paysans et contraignant les rescapés à se terrer dans des village-forteresses comme le leur.
— Nous sommes ici pour veiller, pas pour festoyer comme couvée au printemps. L’Ombre ne prévient pas. Elle ne frappe pas à la porte pour demander si la table est mise.
— Justement ! fit Melthril en brisant une croûte dorée qui libéra un parfum de beurre frais et d’abats mijotés aux herbes. Si l’Ennemi nous observe, qu’il sache que nous ne tremblons pas. Qu’il sente que l’Arnor a encore du goût à la vie… et des recettes de derrière les fagots !
Rajustant son châle autour de ses épaules affaissées, Melthril se leva au côté d’Arweneth, en lui proposant une demi-tourte fumante :
— Tenez, m’amie, prenez cette part. Mangez lentement, pendant que je prends mon tour de garde.
Arweneth laissa échapper un soupir qui ressemblait à un aveu de défaite. Sa main gantée quitta son baudrier et se tendit pour recevoir la tiédeur du réconfort, sans quitter des yeux une ombre se mouvant au pied d’un cairn lointain. Un sanglier fouaillant dans les racines…
— Ils ne nous laissent plus assurer les gardes de nuit… maugréa-t-elle.
— Il est vrai que nos yeux ne sont plus aussi vifs qu’autrefois ! Sans parler du reste…
— Ah mais parle pour toi ! J’ai toujours mon regard d’aigle et une poigne solide !
— Et les lorgnons que vous chaussez pour lire le Lai d’Eärendil ?
— C’est seulement pour voir de près ! En tout cas, de ton côté, on peut dire que la langue est encore bien vive… Cela est bien difficile à supporter, mais le capitaine du village – un garnement que nous avons peiné à instruire tant d’années ! – nous ménage et ne nous confie que le secteur le moins exposé…
— Le capitaine sait ce qu’il fait, car vous fûtes bon professeur ! Il faudra bien que nous arrêtions un jour ! Personne ne se voit décliner, nous ne faisons pas exception ! Prenez conseil en vous-même, m’amie, et demandez-vous si vous voudriez vraiment attendre jusqu'à nous flétrir et faillir à notre tâche, impuissantes et séniles. Non, Arweneth, nous descendons des Númenóréennes et sommes dépositaires des us raffinées du temps des Rois ; à nous a été donnée non seulement une durée de vie deux fois plus longue que celle des Hommes de la Terre du Milieu, mais aussi la grâce de partir quand nous l’estimons juste et de rendre le don.  (1)

Fière et droite dans sa panoplie, Arweneth trembla un peu, d’émotion contenue. La semonce de sa compagne lui rappelait leurs vœux de loyauté, prononcés jadis à leur majorité, leur engagement à servir le Roi et accomplir leurs devoirs sacrés. Que le royaume fût tombé n’était en rien une raison pour renier ces vœux… Elle poussa un soupir, comme soulagée d’un poids qu’elle pouvait partager :
— Pour dire la vérité, fidèle amie, je sais moi aussi qu’arrive le temps où il faudra rendre ce qui nous fut accordé… Mais je sens que notre devoir en Terre du Milieu n’est point achevé… N’avez-vous jamais le sentiment qu’il manque à nos vies un haut fait qui eût dû être accompli il y a des années ?

Melthril continua de guetter les collines. Rarement la rigide Arweneth abandonnait-elle sa carapace rugueuse, pour s’ouvrir avec cette candeur et cette franchise. Melthril ne tourna point son regard vers sa compagne, de peur de briser l’instant fragile d’intime connivence. Car elle aussi, depuis quelques temps, sentait sourdre une petite voix, égoïste et têtue, chaque fois qu’elle se perdait dans le renoncement de l’habitude et les corvées trop prosaïques. Un besoin intime d’apporter sa pierre, de donner à la postérité, avant qu’il ne fût trop tard…
— Oui, répondit-elle dans un souffle. J’y pense parfois. Nous aurions pu faire plus, nous aurions dû nous battre. A présent, je ressens l’appel moi aussi. Nous pourrions transmettre le don. Mais donner quoi, exactement ?
.oOo.

A suivre...

Note
(1) J'imagine que vous avez toutes et tous repéré d'où provient cette profession de foi ?
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#5
La route s'enfonçait sous une futaie qui fleurait bon la forêt domaniale jadis bien entretenue. Le baudet, aiguillonné par les senteurs d'humus et de sève, cheminait avec entrain sous une nef de verdure tendre où les hêtres déployaient leurs premières feuilles comme autant de vitraux translucides. Dans la charrette, nos deux vieilles dames goûtaient la magie du voyage, au doux cahot d’un trot guilleret.

De part et d'autre de la chaussée – quelle merveille que ces routes si bien bâties de l’ancien Arnor – des tapis de jacinthes des bois et de fines anémones des papetiers mouchetaient l'herbe d'indigo et de blanc pur, tandis que des nuées d'hirondelles striaient le ciel aperçu entre les cimes, pépiantes et vives.

Tout chapeau de paille et robe blanche, Melthril s'extasiait devant les bosquets de prunelliers où des merles chantaient le printemps. Arweneth, harnachée de cuir et bardée de fer, ne pouvait s'empêcher, malgré sa martiale vigilance, de humer la douceur des fleurs de pommiers sauvages. Dans cette clarté dorée, les ruines de l'Arnor – ses ponts, ses cippes, ses relais de poste – paraissaient fortes d’un souvenir glorieux et pleines de promesses de renouveau, et le cliquetis de la calèche sur le chemin raviné résonnait comme le prélude d'une marche dont les deux dames, au milieu de cette débauche de vie, semblaient enfin avoir retrouvé le rythme.

Les deux amies jubilaient du bon tour joué au capitaine du village. Tout leur matériel et leurs provisions chargées à son nez et à sa barbe, à l’aurore et dans un silence de complot ! Et la tête ahurie des sentinelles sur les Hauts du Nord ! Absolument hilarant ! Mais s’ils se lançaient à leur poursuite ? Mais elles étaient déjà hors de portée ! Et de rire de plus belle. Tout de même ! Ils allaient s’inquiéter pour elles ! Balivernes ! Elles seraient prudentes, voilà tout ! Le capitaine les louerait à leur retour ! Car elles espéraient bien ne pas revenir les mains vides !

Le vieux bidet, qui répondait au nom de Fier-sabot  malgré ses genoux cagneux et son souffle court, s’arrêta d’un coup sec. La charrette, un assemblage hétéroclite de planches grinçantes, s’immobilisa dans un craquement inquiétant. Sous la bâche de chanvre, le chargement s'entrechoqua dans un grand fracas et Melthril roula sur le plancher, versant cul par-dessus tête.

L’âne avait perdu tout allant, tremblant et suant de peur. Arweneth descendit, tirant sa rapière d’un air décidé. Pourtant la vieille dame n’en menait pas large : dans le fossé, hérissé de flèches empennées de vert, gisait le cadavre d’un orc, presque entièrement dévoré par les bêtes sauvages. Sans doute un éclaireur intercepté par les patrouilles des Dúnedain… Serrant bien sa rapière et scrutant les alentours d’un air peu amène, elle prit le bidet par la bride et, le cajolant de mots rassurants, lui fit dépasser l’obstacle.
.oOo.
A suivre...
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#6
Dans la charrette, des coffrets de chêne et de longs rouleaux, protégés par des toiles huilées, était tombés sur les sacs de grains, la viande séchée et les réserves de nourriture fraîche. Melthril se redressait en massant ses côtes meurtries :
— Tout va bien, je n’ai rien, si vous voulez le savoir, finit par lancer sa petite voix courageuse, du fond de la carriole.
Puis, sur un ton un peu contrit :
— Mais je crains que notre repas de ce soir soit déjà décidé : de la bouillie de carottes aux pois concassés en entrée… suivie d’un hachis d’agneau, accompagné de purée de cartoufles et de ratatouille de saison ! Et pour finir, une compote de fruits rouges ! Et il reste des galettes de pain !

Arweneth, insensible à l’humour de sa compagne, remonta dans la carriole sans rien lui révéler de sa découverte macabre et relança le bidet.
Elle n’avait pas imaginé que les dangers du pays sauvage se seraient rappelés si rapidement à leur bon souvenir. Après tout, elles ne se trouvaient guère qu’à une journée de marche du refuge…

Arweneth raidit sa volonté, se faisant toutes sortes de réflexions : s’entraîner un peu au tir à l’arc, pour commencer, et puis imposer une sourdine raisonnable à ce moulin à parole qui l’accompagnait – autant sonner du cor au fond des bois – et puis quitter cette grand-route, où l’on ne manquerait pas de croiser des malandrins, et puis…

Nos deux voyageuses sautèrent la pause et cravachèrent jusqu’au soir et finirent par quitter la route pour suivre un chemin envahi par les ronces, jusqu’à atteindre une combe abritée, d’où jaillissait un ruisselet.
— Nous y sommes pour ce soir, décréta Arweneth en descendant du siège avec une raideur de statue de sel. À l’abri de ce talus, nous serons invisibles des maraudeurs.

Melthril descendit à son tour, ou plutôt se laissa glisser, étouffant un gémissement. Ses courbatures lui apprirent avec un réalisme implacable, que la joie un peu puérile de fausser compagnie au capitaine du village, avait un prix qu’il faudrait désormais payer... chaque soir !
— Invisibles, certes, mais moulues et transies, maugréa-t-elle. Allons, je vais ramasser du bois pour une petite flambée !
— Une flambée ? Jamais de la vie !
— Juste de quoi réchauffer mes vieux os qui cliquètent ?
— Mais allumer un feu dans ces landes, c’est dresser un phare pour les serviteurs de l’Ennemi ! Nous mangerons froid, comme nos jeunes rôdeurs ! Tu me remercieras, lorsque nous aurons évité quelques-uns de ces gobelins fouineurs.
— Vous avez raison, je le crains… Ma foi, tout cela s’avère contrariant et peu civilisé ! Mais je suppose que l’aventure aussi, a ses noblesses et ses contingences… En tout cas j’espère que nous aurons le droit de nous laver ? Sans quoi il suffira aux gobelins de nous repérer à l’odeur : moi la vieille bique trop bavarde, et vous le blaireau ronchonneur !
.oOo.
A suivre...
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#7
Au plus profond de la nuit, un renard qui passait par le bois pour ses propres affaires s’arrêta quelques instants et flaira. 

Il trouva effectivement un cousinage avec la chèvre et le blaireau, mais reconnut surtout l’odeur de l’être humain.

— Des vieilles femmes ! pensa-t-il. Eh bien, quoi encore ? On a rapporté des choses étranges dans ces contrées, mais j’ai rarement croisé une humaine âgée dormant en plein air, sous un arbre. Encore moins deux d’entre elles ! Il y a là-dessous quelque chose d’anormal…

Il avait bien raison, mais n’en apprit pas davantage cette nuit-là. 

Le goupil s’en fut, avec un glapissement perplexe. (1)
.oOo.
A suivre...


Note
(1) Là non plus, je ne pense pas devoir préciser d'où vient ce renard...
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#8
L'aube s'étirait sur la lande en nimbes nacrées, révélant la tente de toile grise affaissée, de guingois, voile naufragée sous le poids de la rosée

Arweneth avait rêvé de frises dorées, d’entrelacs subtils, de personnages compassés, figés dans la pavane colorée du temps. Elle s'éveilla la première, le corps perclus par la dureté du sol, mais le regard aussitôt capté par l’éclat d’Eärendil qui s’effaçait dans un ciel d'une pureté de cristal. Autour du petit campement, la nature sauvage s'éveillait au jour : le cri d'un rapace planant sur les crêtes, le froissement des hautes fougères moissonnées par les daims, les « toc-toc-toc-toc » du pivert résonnant au fond des bois, trahissaient des présences invisibles et sauvages.

Melthril émergea des couvertures à son tour, un sourire ensommeillé aux lèvres malgré ses cheveux en bataille, émerveillée par la lumière rasante qui faisait scintiller les arantèles comme des colliers de diamants. « Voyez, Arweneth, Manwë nous sourit ce matin », souffla-t-elle en réprimant une grimace de courbatures.

Sa commère fronça les sourcils : il manquait quelque chose dans ce touchant tableau…
— Fier-sabot ! Il s’est échappé, l’animal !

C’était la catastrophe. Plus de bidet, plus de carriole, plus de vivres, plus d’aventure, plus de devoir accompli ! Arweneth se leva en panique et se mit à battre frénétiquement les taillis. La vieille dame vociférait comme une damnée, de façon… fort peu distinguée. Melthril la rejoignit, fouillant fébrilement les halliers à son tour :
— Calmez-vous, m’amie, je vous en conjure ! Une brave bête comme Fier-sabot ne saurait manquer à son devoir, ni décevoir maîtresses aussi attentionnées que nous !
— Crois-tu donc ? Mais justement, dans notre fatigue, hier au soir, nous avons oublié de nourrir l’animal !

Melthril pâlit :
— Mais c’est indigne de nous ! Comment avons-nous pu ? Comment nous faire pardonner ?
Et la vieille dame de se lancer pieds nus, en chemisette sur le sentier, hélant à la cantonade, comme une amoureuse éperdue à la poursuite d’un galant inconstant.

Les commères cherchèrent longuement, en vain. Elles finirent par s’entre-regarder, incapables de s’avouer l’une à l’autre ce que cette négligence impliquait désormais pour elles.

Mais, à force de battre sa coulpe au rythme de « Comment nous faire pardonner ? », Melthril put enfin rassembler son bon sens. Elle s’en vint verser une demi-mesure de picotin dans une écuelle de bois. Après qu’elle eut brassé le grain, fait résonner l’appétissant friselis, répété le chaleureux appel de l’auge par toute la combe, enfin un museau gris, surmonté de deux oreilles de même, se profila à travers les feuilles d’un noisetier.

Le bidet les toisait en mâchouillant avec l’air buté d’une brave bête dans son droit.
Il va sans dire que Fier-sabot fut bichonné et que les commères prirent de vigoureuses et rigoureuses résolutions, suite à ce fâcheux avertissement.
.oOo.
A suivre...
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#9
Ainsi se déroulait l’aventureux voyage de nos respectables vieilles dames des Dúnedain.

La toilette au bord du ruisseau d’eaux fraiches était encore le moment de serrer les dents en jouissant des rudes joies de la pleine nature. Chaque aspersion dans le cou ou sur les membres nus des commères leur arrachait un rictus ou un petit cri étouffé, mais aucune plainte.
— La cuvette d’aigues chaudes attendra, j’en ai peur ! Mais la victoire réclame quelques sacrifices, je suppose ! résumait sobrement Melthril, passant sous silence son lumbago qui exigeait une audience royale…

Leur périple quotidien les menait toujours plus avant dans l’inconnu, aux marges de leur carte du Vieil Arnor, patiemment enrichie des mises à jour apportées par les rôdeurs du village au fil de leurs patrouilles.

Arweneth conduisait la carriole, Melthril à la vigie et à l’intendance.

A l’heure du campement, après des lieues parcourues dans le silence de l’abnégation et de l’espoir, Arweneth prenait soin du bidet. Avec une solennité émue, elle se mettait à frictionner les membres de la bête avec un onguent à l’odeur de térébinthe, que Melthril avait déniché dans sa pharmacopée de soigneuse itinérante.
— Courage, noble compagnon ! Bientôt, tes sabots fouleront le pavé de la cour d’honneur. Tu logeras dans l’écurie des destriers du Baron ! chuchotait Arweneth à Fier-Sabot, qui se gavait de fourrage péniblement rassemblé.

Melthril, de son côté, partait en quête des racines et plantes comestibles que pouvaient offrir les environs, lorsque la glane du jour s’était avérée pauvre.

Puis c’était le montage laborieux de leur tente, édifice précaire qu’elles camouflaient de leur mieux, avec la charrette.

Puisqu’elles s’interdisaient le feu, la chasse était inutile, et Arweneth regardait Melthril réaliser des prodiges en accommodant leurs maigres provisions, agrémentée des trouvailles du jour, avec son inventivité et son optimisme coutumiers.
— Nous sommes deux folles, murmurait Arweneth en acceptant son écuelle.
— Deux idéalistes en route pour la postérité, corrigeait Melthril. …mais deux idéalistes qui, demain, mettront cette pommade sur leurs derrières, leurs genoux et leurs paumes meurtries avant de reprendre la bride !

Car les mains de Melthril ne restaient jamais inactives durant le voyage, et les plantes qu’elle collectait ne servaient pas seulement à les nourrir.

Elles s’endormaient l’une contre l’autre dans l’obscurité, rêvant d’une œuvre immense aux accents de triomphe, qui annoncerait le renouveau des Dúnedain et guiderait leur destin, en tissant sur sa trame la pourpre du sang et l’or de la gloire.

Et parfois un renard s’en revenait jeter un œil suspicieux et désapprobateur sur cette équipée hautement improbable.
.oOo.
A suivre...
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#10
Nos deux dames des Dúnedain ménageaient les denrées séchées et leurs viandes fumées. Pour le repas de midi ce jour-là, Melthril tira de son sac, des feuilles de jeunes pissenlits et quelques baies amères que Arweneth commença à mâcher, avec une expression sincère mais bien involontaire de martyre.
Melthril réprima un rire, farfouilla dans la carriole, saisit quelques ballots et s’éclipsa.
Arweneth n’en prit pas ombrage : chacun méritait quelque privauté pour satisfaire ses besoins naturels.

Mais au bout d’une demi-heure, elle commença à s’inquiéter. Lorsque Arweneth eut appelé, rebroussé chemin, battu les alentours et se fut tordu les mains de désespoir, sa commère revint tout soudain, un sourire en coin, les bras chargés de merveilles.
— Par toutes les étoiles d’Elbereth, où as-tu trouvé cela ? s’écria Arweneth incrédule.
Avec un détachement affecté, Melthril déposa sur la nappe une cruche de lait frais, un pot de miel et deux énormes miches.
— Chez un fermier, à deux collines d’ici !
— Il y a encore des fermiers dans les environs ? !!!
— Pas tout à fait. C’est un rôdeur du refuge de Caras Celairnen qui a ressenti le besoin de se consacrer à autre chose que la chasse à l’orc.

Arweneth s’assit, éberluée :
— Mais comment savais-tu que quelqu’un vivait si près d’ici ?
— Vous semblez ne pas l’avoir remarqué, mais moi si : nous avons croisé plusieurs ruches, disséminées au milieu des prairies, ces derniers milles. De belles ruches semblables à celles qu’entretient le père Malduin. J’étais donc sûre de trouver un ami non loin, car on peut toujours se fier à quiconque prend soin des animaux !

Arweneth avait repris ses esprits et sa rapière en main, se relevant d’un air sévère :
— Mais malheureuse ! Es-tu bien certaine qu’il ne t’a pas suivie jusqu’ici pour nous détrousser et attenter à notre honneur ? Par la grâce d’Oromë, tu as donc pris le risque de parler à un étranger ! Et puis d’abord, de quoi vit-il, ce soi-disant fermier-rôdeur ?

Mais Melthril ouvrit leur coffre d’habits et se saisit d’une aiguille et d’une robe, qu’elle commença à rajuster, tout en répondant aux inquiétudes de sa commère :
— J’allais vous l’expliquer, m’amie, mais vous ne m’en laissez guère l’occasion ! Voici toute l’histoire : Il s’agit d’un couple mixte, un rôdeur Dúnadan et une femme d’Eriador ; ils n’ont pas encore d’enfants ; alors je leur ai conseillé de prendre une décoction de vieux coq et… mais je m’égare. Comme vous le savez, les nôtres n’encouragent vraiment pas nos jeunes gens à convoler avec des étrangers ou à leur ouvrir nos refuges. Voilà vraiment une attitude particulièrement rétrograde et vieux jeu ! Nous ne sommes plus au temps des grands seigneurs cherchant à marier leurs filles au sein de leur caste… Mais je m’égare. Comme vous l’imaginez, ces deux-là ont fort mal pris de ne pas être acceptés pour ce qu’ils ressentent, alors lui et son épouse – une jeune femme très énergique, une âme de guerrière comme vous, m’amie – ont décidé, disais-je, de s’établir ici, de faire leurs preuves. Je suis sûre qu’un jour ou l’autre, ils parviendront à faire fléchir ces vieux barbons et… mais je m’égare encore. Ils ramassent surtout le miel. Ils ont aussi trois jolies petites chèvres et cultivent un jardin potager. Bien sûr ils chassent tous deux et figurez-vous qu’ils font du feu ! Il faut dire qu’ils ne l’allument que lorsque la brume recouvre la forêt, ce qui fait qu’ils n’ont jamais eu de problème avec les gobelins !
— Un instant, m'amie, tu me donnes le tournis ! Je veux bien croire que tu as toute confiance en ce jeune couple, mais admets tout de même que c’était fort risqué de ta part ! Et comment les as-tu trouvés ?
— Mais ce sont eux qui m’ont trouvée aux abords du sentier, sans quoi j’aurais pu chercher des heures ! J’ai tout de suite sympathisé avec la jeune épousée. C’est son anniversaire aujourd’hui, alors je vais lui offrir ma vieille robe de taffetas. Si vous saviez comme ça lui a fait plaisir que je la lui propose ! Vraiment, j’en ai encore les larmes aux yeux ! Il me suffit de raccourcir un peu les… mais ne nous égarons point !
— Tu as donné ta robe de gala ? Mais que vas-tu te mettre lorsque nous aurons restauré… mais où ai-je la tête, je n’ai aucun droit de questionner ce que tu fais de tes trésors. Et celui-ci fut consenti de grand cœur… quoiqu’avec quelque légèreté ?
— Non pas, m’amie : ces deux-là n’ont guère l’occasion de s’amuser, vous pouvez m’en croire, et ce cadeau est exactement ce dont ils ont besoin ! J’espère leur donner envie de venir nous voir ! Ils nous ont invitées à leur petite fête de ce soir et je n’ai pas eu le cœur de refuser, vous pensez bien : ils s’en font toute une joie !

Désarmée et abasourdie, Arweneth rengaina et se rassit sur la grosse souche qui lui servait de siège, contemplant sa commère avec un mélange d’incrédulité et d’admiration, alors que Melthril babillait :
— Et alors me voilà avec leurs cadeaux ! Goutez-moi ça, Arweneth ! s’exclama-t-elle en brisant la croûte avec un craquement délicieux à l’oreille. C’est plus civilisé que nos racines et ça donne du cœur au ventre pour affronter la tente !

Ce soir-là, nos honorables vieilles dames soupèrent infiniment mieux que d’ordinaire, à la table d’un jeune couple. Leurs hôtes Mira et Haldor leur firent fête. Arweneth et Melthril partagèrent avec enthousiasme leur rêve de contempler à nouveau les tours altières de leur foyer de jadis. Après moult libations, on leur offrit aussi le gîte.
Nos deux amies dormirent également d’un sommeil réparateur et les surprises de ce jour béni leur fournirent matière à bien des réflexions pour peaufiner leur projet. Elles s’étaient promis d’aller jusqu’au bout de leur rêve, mais il était bien imprudent de faire pareil serment, « car elles ne connaissaient pas encore la mesure de leur propre courage et ne pouvaient prévoir ce qu’elles pourraient rencontrer en chemin. Même si elles trouveraient encore des alliés là où elles ne les attendaient plus. » (1)

Un goupil en maraude vint flairer aux abords du campement. Mais il trouva place nette. L’ordre naturel lui parut reprendre ses droits.

Il avait tort…
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A suivre...

Note
(1) Tout le monde a repéré la référence ?
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#11
Le soleil déclinait, jetant des reflets de fer battu sur les eaux vives du petit gué que la charrette venait de passer dans un vacarme de bois sec. C’est alors qu’ils surgirent : une dizaine de formes grises glissant entre les roseaux avec une fluidité de cauchemar. Fier-Sabot se cabra, les naseaux frémissants, au milieu du courant qui lui battait les jarrets.

Arweneth, avec une vivacité que lui déniaient ses quatre-vingt-dix hivers, se dressa sur le siège. Elle tira du fourreau son antique lame, dont l’acier forgé jeta un éclat de défi dans le soleil couchant. La dame bondit sur les galets au côté du bidet en poussant un cri de guerre, où seule sa compagne sut percevoir un écho de douleur de lumbago.
— Arrière, engeance de Carcaroth !  clama la guerrière d’une voix terrible, qui fit tressaillir les fauves.

Le chef de meute se mit à gronder.
Melthril, restée sur le banc, se pencha en arrière sous la bâche du charriot, fouillant dans ses ballots en rouspétant comme une ménagère mécontente de son chenil :
— Ouh ! Les vilains loups ! Pchitt !  Ouste ! A-t-on jamais vu plus mal élevé ? Oh mais où donc l’ai-je mis ?

Face à la meute, les pieds bien ancrés sur la berge, Arweneth exécutait de grands moulinets en hurlant sus aux loups, tâchant de sa main gauche, de faire reculer le baudet, tétanisé par la terreur.
— Allez-vous-en, sales bêtes ! renchérit Melthril, rouge de colère mais fouissant toujours la tête dans les bagages. Mais quelle outrecuidance ! On n’assaille point les Dames sur les chemins, c’est là félonie ! Avez-vous donc oublié les bonnes manières enseignées par votre mère-loup ? Ah ! Les voici !
Enfin, elle ouvrit un bocal et en sortit des poignées de scrofulaire, des racines de rue et des brins d’aubépine qui avaient macéré dans l’huile rance. Elle se tourna vers la meute en brandissant sa préparation d’un air de triomphe.

Arweneth ne se trouvait plus à l’avant, semblant s’être retranchée à l’arrière du chariot ; mais la ménagère en courroux ne prit pas le temps de s’en étonner et sauta à bas. Elle se mit à jeter sa mixture au museau des bêtes avec des gestes de malédiction.

La meute l’observait – narquoise, à sa façon de horde sauvage – frêle silhouette désarmée et possédée par la fureur, tenter de les asperger de sa décoction.

Et soudain l’odeur les atteignit. Une pestilence de bouc crevé, une puanteur de putois malpropre, la suffocation d’un foin moisi et brûlé sur un lit de lisier, les frappa de plein fouet.

Melthril elle-même chancela, terrassée par l’odeur et s’agrippant au bât de Fier-Sabot, qui croyait défaillir lui aussi.

La meute se débanda dans un long hurlement de ralliement.

Melthril, écœurée par ses propres mixtures, se sentit fort satisfaite d’elle-même, malgré son esprit empâté et ses sens anesthésiés. Elle rengaina la puanteur et ferma le bocal, puis câlina Fier-Sabot et le mena vers l’avant en lançant par-dessus son épaule, avec un petit sourire de triomphe modeste à l’attention de sa commère :
— Rien ne vaut une bonne fumigation contre les vilaines bêtes malpolies !

A l’arrière, Arweneth en nage essuya sa rapière pleine de sang et la rengaina. Le chef de meute gisait sur la berge, éventré d’un coup net et précis. La guerrière était trop essoufflée pour contredire sa commère ; souriant elle aussi en-dedans, elle fut heureuse de laisser à Melthril le bénéfice de ce triomphe sur le fil : « Une victoire dans une bataille obscure n’en est pas moins noble lorsque personne n’en chante les louanges. »  (1)
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A suivre...

Note
(1) Dixit Tolkien. Mais où ?
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#12
La carte avait depuis longtemps épuisé ses secrets. Depuis deux jours maintenant, nos commères s’étaient aventurées sur l’espace vierge du parchemin, semé de combes et collines aux contours incertains. Leur destination les attendait là-bas, à douze lieues au nord, selon leur estimation, mais les chemins étaient envahis de ronces et d’orties qu’elles devaient dégager. Fondrières, éboulis et troncs effondrés les avaient contraintes à faire demi-tour et trouver d’autres pistes à plusieurs reprises.

La brume ensorceleuse s’était refermée sur le vallon comme un linceul humide, changeant chaque bosquet en silhouette grimaçante. Au sommet d’un talus de grès, qui surplombait un marécage malodorant, le duo s’était arrêté, égaré et à bout de nerf. Un chêne foudroyé déployait au-dessus du charriot ses bras décharnés et mangés par les mousses.
— Je vous l’avais bien dit, Arweneth ! s’exclama Melthril en agitant sa lanterne sourde, la carte étalée sur les genoux. Nous avons déjà croisé ce vieux chêne ! Nous tournons en rond comme des hannetons dans un bocal !
— Hé bien profite-s-en pour mettre cette mappe à jour !
— Cela n’est possible et n’a de sens que s’il nous est loisible de nous orienter !
— Cette brume rend la chose impossible, j’en conviens !
— La mousse sur les arbres indique le nord, nous l’enseignons nous-mêmes aux bambins du refuge !
— Mais les mousses et moisissures couvrent l’entièreté de ces troncs, dans ce pays malade des maléfices de l’Ennemi !
— Il nous faut faire halte !
— Pas avant d’être sorties de cette impasse !
— Au moins, profitons-en pour allumer un bon feu et manger chaud !
— Nous avons fait cercle, dis-tu ! Soit ! D’après toi, cercle à droite, ou cercle à gauche ?
— Je pencherais nettement pour poing dextre.
— Par conséquent, il nous faut opter pour poing senestre dès que possible.

Ainsi fit notre duo d’aventurières : lorsque le sentier fit mine de suivre un ruisselet sur leur droite, elles engagèrent Fier-Sabot à flanc de colline, sur leur gauche, à travers genêts et bruyères.

Et cela sembla leur réussir, malgré la réticence du baudet : nos dignes vieilles dames franchirent l’escarpement pour redescendre dans un vallon plus accueillant. Un sentier grossier s’étendait devant elles, se faufilant entre les arbustes, passant de flaques grasses en dalles d’ardoise sombres.
Arweneth sourit à sa commère en lui donnant un petit coup de coude de connivence, lorsque son regard tomba sur une portion de sol meuble. Elle se figea, tétanisée sur les rênes ; Fier-Sabot le sentit et s’arrêta, frissonnant dans le vent humide.
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A suivre...
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#13
Là, dans la boue fraiche au pied de la carriole, s’étalait une empreinte oblongue et grotesque, grande comme un pavois. Des stries de cuir piquées de verrues courraient tout du long, plongeant dans les cavités difformes creusées par les orteils, terminées par des traces de griffes grosses comme le poing.
— Oh, par Elbereth… souffla Melthril. C’est… c’est énorme. On dirait qu’un Oliphant s’en est venu du Harad pour barrir dans nos forêts ! Ce pourrait-ce être…

Un frisson parcourut son échine. Sa voix s’éteignit, incapable d’énoncer ce qu’évoquait cette trace monstrueuse. Sans un mot, elle montra d’un doigt tremblant la piste qui s’enfonçait dans les fourrés, alternant des empreintes asymétriques à l’abominable gigantisme.

Un silence glacé tomba sur la lande, balayée par des lambeaux de brume. Les deux femmes se regardèrent en frissonnant. Chacune lut dans le regard de l’autre la peur même qui nouait ses propres entrailles. Certes, les aventures se devaient de comporter quelque rebondissement, quelque épreuve à surmonter. Mais un grand troll des collines, fort comme douze hommes, cruel et indestructible, c’était là vraiment une fin prématurée…

Le visage gris, Arweneth dut exercer toute sa volonté pour se contraindre à réagir et déclara d’une voix étranglée :
— Il nous faut fuir. Mais par où ?

Melthril, reconnaissante envers sa compagne de les tirer du charme qui les avait maintenues muettes et immobiles devant cet abominable augure, lança comme un va-tout :
— Suivons les traces à rebours. La bête ne reviendra pas sur ses propres pas !
Dans le vacarme affolé de leurs cœurs qui résonnaient dans leurs poitrines comme le glas de leurs espérances, nos deux respectables mais pitoyables vieilles dames tirèrent Fier-Sabot par la bride, suivant la piste aussi vite que le pouvaient leurs jambes flageolantes et leur baudet tremblant de terreur.

Le sentier s’égarait sous une canopée de petits hêtres tourmentés, dont les racines noueuses semblaient vouloir entraver chaque pas. Dans cette pénombre verdâtre, les fourrés s'épaississaient en un lacis de ronces et d'épines noires, dans des senteurs d'humus croupi qui saisissaient la gorge. Sous ce dôme de feuilles hostiles, la majesté des anciens rois paraissait bien lointaine face à la nature sauvage et la puissance brute des créatures qui hantaient ces combes.
Le soleil déclinait sur la lande grise, plongeant les fourrés dans une noirceur huileuse. Un renard glapit au loin, comme un avertissement avant la débâcle du jour.

Notre duo, grelottant de désarroi, se hâtait avec lenteur au long du chemin, à présent large et pierreux. Soudain toute l’horreur de leur situation leur sauta au visage, au sommet d’une barre rocheuse : une demi-douzaine de pistes d’empreintes monstrueuses convergeaient vers la gorge où menait le chemin et d’où émanait une odeur de charogne.

Les vieilles dames, échevelées et blêmes comme leur linge, réalisèrent qu’elles s’étaient jetées dans la gueule même du loup !
— Le monstre est peut-être au gîte ! Ne paniquons pas ! Il faut fuir !
— Mais la nuit tombe, la bête pourra nous rattraper sans difficulté !
— Nous pourrions sacrifier notre monture, la laisser en pâture et nous échapper en portant la nourriture ?
— Vous n’y pensez pas, m’amie ? Ce serait une horrible trahison pour notre brave compagnon !
— J’en ai l’âme meurtrie, crois-le bien ! Mais il nous faut sacrifier l’accessoire pour sauver l’essentiel…
Soudain, une ombre se détacha d’un pilier d’ardoises, se dressant devant elles. Les deux femmes hurlèrent, avant de brandir leurs dagues.

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A suivre...
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#14
Une silhouette de haute taille, drapée dans un manteau de serge grise, s’avança vers elles, brandissant une grande épée.
— Cessez votre tapage et ce verbiage inepte ! Folles que vous êtes !

Les deux vieilles dames tressaillirent. La voix semblait jeune, malgré son autorité. Jamais personne n’osait leur parler sur ce ton ! Leur juste indignation leur fit retrouver une part de leur contenance :
— Qui vous rend si hardi de nous alpaguer de la sorte ?
— Taisez-vous ! Vous voulez donc servir de pitance au troll qui gîte là en bas ?

La semonce fut prononcée à voix basse, mais l’argument porta : les deux dames gardèrent closes leurs lèvres prêtes à se lancer dans une aria outragée.
L’inconnu se mit à rassembler du bois mort.
— Et maintenant vous m’aidez ! En silence ! chuchota-t-il avec insistance.

Une fois réuni un impressionnant boisseau, il demanda aux vieilles dames imprudentes de rassembler encore plus de bois, puis il descendit au fond de la gorge et alluma un feu.
Arweneth le rejoignit et l’apostropha en sourdine, indignée :
— Mais c’est là folie ! Tu vas nous faire repérer !
— Silence ! souffla-t-il. Je tâche de nous sauver la vie à tous !
Une fumée âcre s’éleva ; l’inconnu alimenta en bois mort et la flamme s’éclaircit.
— Mais que fais-tu ? chuchota Arweneth.
— Je trompe la bête, répondit-il sur le même ton, avec un cynisme fatigué. Nous sommes devant son vestibule. Si le troll voit cette clarté, il croira que le soleil est encore haut et restera terré dans son antre.
— Mais le monstre va bien se rendre compte que l’heure du crépuscule est passée !
— Un troll, ça ne sait pas compter ! insista l’inconnu dans un souffle exaspéré. Et de toute façon, nous n’avons pas d’autre solution ! Aidez-moi plutôt !
L’inconnu disposa encore du bois pour que le feu se maintînt dans la durée. Levant les yeux vers la carriole restée en haut de la gorge, il vit descendre Melthril, enroulée de draps qui voletaient autour d’elle.

Il resta interdit, ébahi par cette candeur désarmante. La vieille dame se pencha vers lui, et lui chuchoter sur le ton d’une confidence :c
[align=justify]— Que diriez-vous d’étendre ces voiles derrière le feu ? Cela permettra d’accroître la luminosité pour tromper ce vilain troll !
Le visage de l’inconnu s’éclaira d’un sourire approbateur.

Lorsque le soleil sombra derrière l’horizon, le feu brûlait haut et fort, sa lumière amplifiée et éclaircie par une paire de draps précieux tendus derrière le foyer.
Melthril fit ses adieux à son trousseau, l’inconnu entraîna les vieilles dames, les installa dans la charrette et prit le baudet par la bride.
Fier-sabot, qui avait bien compris qui était devenu le patron, n’éleva aucune objection et, trop heureux de quitter ce lieu funeste pour les bidets, partit d’un trot soutenu.
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A suivre...
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#15
Le cercle des enfants s’était formé sur les dalles tièdes de la petite place, à l’abri d’un chêne centenaire dont les racines soulevaient les pierres comme les doigts de pied d’un géant. Seule rescapée, une fontaine frappée des sept étoiles glougloutait non loin. Les gamins, stylet en main, gravaient avec application sur leurs tablettes de cire, sous la houlette de nos deux grand-mères.
Arweneth se tenait debout, une baguette de frêne à la main, pointant une suite de runes tracées à la craie sur un pan de mur de la bibliothèque – ou, pour être plus exact et prosaïque, la remise du père Malduin, où les villageois avaient assemblé les grimoires, rouleaux, cartes et manuscrits qu’ils avaient pu emporter dans leur exode.
— « Iriel », courageux ! On commence par la rune « I » ! Elle ne se trace pas d’un trait tremblant. Elle doit être droite, comme l’échine d’un garde sur le rempart. Il est vaillant, il est courageux, le garde sur son rempart, n’est-ce pas ? Donc il se tient comme le Cirth « I » !

Un jeune garçon, le visage mal débarbouillé, leva la main :
— Pourquoi on doit apprendre les lettres des Rois, Dame Arweneth ? Mon père dit que les orques n’ont pas besoin de lire pour frapper.
Arweneth abaissa sa baguette. Son regard de silex tomba sur l'enfant.
— Précisément, mon petit. L'Ennemi ne construit rien, il ne fait que dévorer. Ne valons-nous pas mieux que des orcs ? Apprendre à lire les noms de nos ancêtres, c’est dresser un mur qu'aucune hache ne peut entamer. C’est une victoire dont ils ne pourront jamais rêver. La gloire ne réside pas seulement dans l’art de manier l’acier, mais dans le refus d’oublier qui nous sommes. D’ailleurs, l’écriture sert aussi à la guerre : nos pigeons ne voyagent-ils pas d’un village à l’autre, en emportant les nouvelles des manigances de l’ennemi ?

Melthril, assise sur un muret, distribuait des quartiers de pommes aux plus petits. Elle intervint avec un rire qui s'envola comme un oiseau :
— L’écriture et la culture, mes agneaux, c'est surtout le miel de la vie. Sans ces runes si difficiles à apprendre, comment ton papa aurait-il pu écrire sa demande en mariage à ta maman, mmh ? Et je crois me souvenir que tu adores entendre raconter les victoires des rois du temps jadis ! Et devine comment on les écrit ?

Elle prit sur ses genoux une petite fille dont les doigts poisseux s’aventuraient sur un parchemin jauni où s’entrelaçaient des motifs de fleurs et d'étoiles.
— Regarde ces enluminures ! Ce ne sont pas seulement des mots de courage. Elles illustrent des chansons sur la mer, que vous n'avez pas encore vue mais que l’on vous mènera contempler aux havres des Elfes. Et celles-ci chantent les jardins de Lórien où les fleurs ne fanent pas. Apprendre ces lettres, c'est garder une petite lampe allumée dans votre cœur. Quand vous serez fatigués de courir dans le froid, vous vous souviendrez de ces histoires et vous aurez envie de rire, de danser, et vous pourrez recommencer le lendemain.
— Mais si on perd les papiers ? demanda la fillette.
Melthril lui tapota doucement le front :
— On ne perd jamais ce qu'on a gravé ici dans la joie, ma choupinette. Arweneth vous apprend à tenir le bouclier avec courage et détermination, moi je vous apprends ce qu’il y a derrière le bouclier et qui mérite d’être protégé. Et à ce que je vois, il va me falloir t’apprendre à en dessiner d’autres, de ces jolies enluminures !
Arweneth hocha la tête, un éclair de fierté et de reconnaissance mêlés dans les yeux, puis désigna de nouveau le tableau de sa baguette.
— Bien. Reprenons. « Iriel », courageux… Traçons-le avec dignité… et dans la joie !
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A suivre...
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#16
Le vent du Nord glissait sur les Hauts avec une plainte de vieille harpe désaccordée. Les créneaux brisés s’évasaient comme les pétales d’une fleur pétrifiée, au sommet de la tourelle mangée par les lierres et les pousses de sureau colonisant les murs décrépis.

Arweneth se tenait droite comme la rune, coiffée d’un vieux heaume de cuir et de fer. Elle ne s’appuyait pas au parapet ; elle faisait corps avec lui. Sa vieille cape de veille, d’un gris indéfinissable, la fondait aux ombres de la ruine, vigie du vieil Arnor, immobile comme les statues de ses ancêtres qui se disloquaient dans la cour de l’édifice en ruine.

La vieille femme scrutait les landes et leurs pourpres de bruyère, puis les causses arides qui les surplombaient, piquetées du rose de sainfoin et du jaune de genêt. Le regard attentif redescendait inlassablement au long des ruisseaux dévalant les pentes dans le vert vif de la menthe et des joncs, s’attardant parfois sur un cerf solitaire qui brâmait dans la brume.

Une bruine insidieuse commençait à tomber ; Arweneth ramena donc les pans d’une peau de daim sur le foyer de bois sec et de poix. Le feu d’alarme devait toujours demeurer prêt à être embrasé.
— Couvre donc la cage de Messire Aew, (1) Melthril ! Avec les plumes trempées, il ne porterait aucun message au village si l’Ombre se levait au Nord.
Melthril s'exécuta, jetant une serge épaisse sur le panier du pigeon, avant de se tourner vers l’Ouest, là où les Collines du Crépuscule égayaient l'horizon de leurs cimes violacées, îlots de clarté sous les giboulées de printemps.
— Ces collines… murmura-t-elle. Je me revois, haute comme trois pommes, m’y perdant un soir d’automne. J’étais persuadée que des lutins m'offraient des baies d’argent pour me guider !
Arweneth laissa échapper un rire bref, comme un craquement de sarment :
— Tes lutins étaient surtout les douze vassaux de notre Hir qui battaient la lande, avec leurs lances (2) au grand complet, torche au poing ! Tout le château était en émoi, on n'entendait que le rappel des cors de chasse.
— Vous étiez donc là avec les autres ?
— Je n’en avais pas l’âge, c’est vrai. Mais personne n’avait pu m’empêcher de me glisser à la suite des piqueurs. Tu devais avoir cinq ans, à peu près, et moi six.
— Le château n’est plus, mais les nôtres se mobiliseraient comme autrefois, si un enfant se perdait ! Enfin, ce qui reste des nôtres… sourit tristement Melthril, les yeux perdus dans les brumes du couchant.
— Quand on t’a trouvée, tu dormais dans un trou de goupil, couverte de feuilles de hêtre. Et tu avais en effet des baies serrées dans tes petits poings. Oh, pas en argent, ces baies, mais blanches, pas mûres, immangeables ! Mon père en a pleuré de joie en nous hissant sur sa selle, moi avec toi dans les bras !

Le souvenir passa lentement, comme les brumes sur la lande.
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A suivre...

Notes
(1) Petit Oiseau
(2) Ici, une lance est une unité militaire tactique : l’ensemble des hommes d’armes qui chevauchent avec leur seigneur, porteur de la lance du chevalier.
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#17
Aux pieds de la guetteuse, Melthril avait aménagé un nid de couvertures entre deux blocs de maçonnerie effondrés, que les rôdeurs avaient consolidés en plate-forme de guet. Elle s’affairait au-dessus de son panier d’osier avec la fébrilité d’un fourrier en campagne.
— Un peu de calme, Melthril, je t’en prie ! grogna Arweneth en s’ébrouant. Tu couvres le bruissement des bruyères, ton boucan entrave notre service !
— Oui, da ! C’est votre estomac qui gronde plus fort que tonnerre en été, m’amie ! répliqua Melthril un peu moqueuse, tout en dénichant enfin sa fiole bouchée de cire. En revanche, ce petit vin de sureau murmure des choses fort raisonnables. Et j'ai rapporté des talmouses au fromage, encore tièdes de l'âtre.

Arweneth ne détourna pas les yeux du lointain, là où l’horizon septentrional se noyait dans un anthracite menaçant. Au-delà planaient les ombres du Roi-sorcier d’Angmar, l’ennemi implacable qui avait détruit leur Royaume, chassant les paysans et contraignant les rescapés à se terrer dans des village-forteresses comme le leur.
— Nous sommes ici pour veiller, pas pour festoyer comme couvée au printemps. L’Ombre ne prévient pas. Elle ne frappe pas à la porte pour demander si la table est mise.
— Justement ! fit Melthril en brisant une croûte dorée qui libéra un parfum de beurre frais et d’abats mijotés aux herbes. Si l’Ennemi nous observe, qu’il sache que nous ne tremblons pas. Qu’il sente que l’Arnor a encore du goût à la vie… et des recettes de derrière les fagots !

Rajustant son châle autour de ses épaules affaissées, Melthril se leva au côté d’Arweneth, en lui proposant une demi-tourte fumante :
— Tenez, m’amie, prenez cette part. Mangez lentement, pendant que je prends mon tour de garde.
Arweneth laissa échapper un soupir qui ressemblait à un aveu de défaite. Sa main gantée quitta son baudrier et se tendit pour recevoir la tiédeur du réconfort, sans quitter des yeux une ombre se mouvant au pied d’un cairn lointain. Un sanglier fouaillant dans les racines…
— Ils ne nous laissent plus assurer les gardes de nuit… maugréa-t-elle.
— Il est vrai que nos yeux ne sont plus aussi vifs qu’autrefois ! Sans parler du reste…
— Ah mais parle pour toi ! J’ai toujours mon regard d’aigle et une poigne solide !
— Et les lorgnons que vous chaussez pour lire le Lai d’Eärendil ?
— C’est seulement pour voir de près ! En tout cas, de ton côté, on peut dire que la langue est encore bien vive… Cela est bien difficile à supporter, mais le capitaine du village – un garnement que nous avons peiné à instruire tant d’années ! – nous ménage et ne nous confie que le secteur le moins exposé…
— Le capitaine sait ce qu’il fait, car vous fûtes bon professeur ! Il faudra bien que nous arrêtions un jour ! Personne ne se voit décliner, nous ne faisons pas exception ! Prenez conseil en vous-même, m’amie, et demandez-vous si vous voudriez vraiment attendre jusqu'à nous flétrir et faillir à notre tâche, impuissantes et séniles. Non, Arweneth, nous descendons des Númenóréennes et sommes dépositaires des us raffinées du temps des Rois ; il nous a été donné non seulement une durée de vie deux fois plus longue que celle des Hommes de la Terre du Milieu, mais aussi la grâce de partir quand nous l’estimons juste et de rendre le don. (1)

Fière et droite dans sa panoplie, Arweneth trembla un peu, d’émotion contenue. La semonce de sa compagne lui rappelait leurs vœux de loyauté, prononcés jadis à leur majorité, leur engagement à servir le Roi et accomplir leurs devoirs sacrés. Que le royaume fût tombé n’était en rien une raison pour renier ces vœux… Elle poussa un soupir, comme soulagée d’un poids qu’elle pouvait partager :
— Pour dire la vérité, fidèle amie, je sais moi aussi qu’arrive le temps où il faudra rendre ce qui nous fut accordé… Mais je sens que notre devoir en Terre du Milieu n’est point achevé… N’avez-vous jamais le sentiment qu’il manque à nos vies un haut fait qui eût dû être accompli il y a des années ?

Melthril continua de guetter les collines. Rarement la rigide Arweneth abandonnait-elle sa carapace rugueuse, pour s’ouvrir avec cette candeur et cette franchise. Melthril ne tourna point son regard vers sa compagne, de peur de briser l’instant fragile d’intime connivence. Car elle aussi, depuis quelques temps, sentait sourdre une petite voix, égoïste et têtue, chaque fois qu’elle se perdait dans le renoncement de l’habitude et les corvées trop prosaïques. Un besoin intime d’apporter sa pierre, de donner à la postérité, avant qu’il ne fût trop tard…
— Oui, répondit-elle dans un souffle. J’y pense parfois. Nous aurions pu faire plus, nous aurions dû nous battre. A présent, je ressens l’appel moi aussi. Nous pourrions transmettre le don. Mais donner quoi, exactement ?
.oOo.
A suivre...

Notes
(1) Vous avez repéré la réf ?
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#18
La route s'enfonçait sous une futaie qui fleurait bon la forêt domaniale jadis bien entretenue. Le baudet, aiguillonné par les senteurs d'humus et de sève, cheminait avec entrain sous une nef de verdure tendre où les hêtres déployaient leurs premières feuilles comme autant de vitraux translucides. Dans la charrette, nos deux vieilles dames goûtaient la magie du voyage, au doux cahot d’un trot guilleret.

De part et d'autre de la chaussée – quelle merveille que ces routes si bien bâties de l’ancien Arnor – des tapis de jacinthes des bois et de fines anémones des papetiers mouchetaient l'herbe d'indigo et de blanc pur, tandis que des nuées d'hirondelles striaient le ciel aperçu entre les cimes, pépiantes et vives.
Tout chapeau de paille et robe blanche, Melthril s'extasiait devant les bosquets de prunelliers où des merles chantaient le printemps. Arweneth, harnachée de cuir et bardée de fer, ne pouvait s'empêcher, malgré sa martiale vigilance, de humer la douceur des fleurs de pommiers sauvages. Dans cette clarté dorée, les ruines de l'Arnor – ses ponts, ses cippes, ses relais de poste – paraissaient fortes d’un souvenir glorieux et pleines de promesses de renouveau, et le cliquetis de la calèche sur le chemin raviné résonnait comme le prélude d'une marche dont les deux dames, au milieu de cette débauche de vie, semblaient enfin avoir retrouvé le rythme.

Les deux amies jubilaient du bon tour joué au capitaine du village. Tout leur matériel et leurs provisions chargées à son nez et à sa barbe, à l’aurore et dans un silence de complot ! Et la tête ahurie des sentinelles sur les Hauts du Nord ! Absolument hilarant ! Mais s’ils se lançaient à leur poursuite ? Mais elles étaient déjà hors de portée ! Et de rire de plus belle. Tout de même ! Ils allaient s’inquiéter pour elles ! Balivernes ! Elles seraient prudentes, voilà tout ! Le capitaine les louerait à leur retour ! Car elles espéraient bien ne pas revenir les mains vides !

Le vieux bidet, qui répondait au nom de Fier-sabot  malgré ses genoux cagneux et son souffle court, s’arrêta d’un coup sec. La charrette, un assemblage hétéroclite de planches grinçantes, s’immobilisa dans un craquement inquiétant. Sous la bâche de chanvre, le chargement s'entrechoqua dans un grand fracas et Melthril roula sur le plancher, versant cul par-dessus tête.

L’âne avait perdu tout allant, tremblant et suant de peur. Arweneth descendit, tirant sa rapière d’un air décidé. Pourtant la vieille dame n’en menait pas large : dans le fossé, hérissé de flèches empennées de vert, gisait le cadavre d’un orc, presque entièrement dévoré par les bêtes sauvages. Sans doute un éclaireur intercepté par les patrouilles des Dúnedain… Serrant bien sa rapière et scrutant les alentours d’un air peu amène, elle prit le bidet par la bride et, le cajolant de mots rassurants, lui fit dépasser l’obstacle.

Dans la charrette, des coffrets de chêne et de longs rouleaux, protégés par des toiles huilées, était tombés sur les sacs de grains, la viande séchée et les réserves de nourriture fraîche. Melthril se redressait en massant ses côtes meurtries :
— Tout va bien, je n’ai rien, si vous voulez le savoir, finit par lancer sa petite voix courageuse, du fond de la carriole.
Puis, sur un ton un peu contrit :
— Mais je crains que notre repas de ce soir soit déjà décidé : de la bouillie de carottes aux pois concassés en entrée… suivie d’un hachis d’agneau, accompagné de purée de cartoufles et de ratatouille de saison ! Et pour finir, une compote de fruits rouges ! Et il reste des galettes de pain !

Arweneth, insensible à l’humour de sa compagne, remonta dans la carriole sans rien lui révéler de sa découverte macabre et relança le bidet.
Elle n’avait pas imaginé que les dangers du pays sauvage se seraient rappelés si rapidement à leur bon souvenir. Après tout, elles ne se trouvaient guère qu’à une journée de marche du refuge…

Arweneth raidit sa volonté, se faisant toutes sortes de réflexions : s’entraîner un peu au tir à l’arc, pour commencer, et puis imposer une sourdine raisonnable à ce moulin à parole qui l’accompagnait – autant sonner du cor au fond des bois – et puis quitter cette grand-route, où l’on ne manquerait pas de croiser des malandrins, et puis…

Nos deux voyageuses sautèrent la pause et cravachèrent jusqu’au soir et finirent par quitter la route pour suivre un chemin envahi par les ronces, jusqu’à atteindre une combe abritée, d’où jaillissait un ruisselet.
— Nous y sommes pour ce soir, décréta Arweneth en descendant du siège avec une raideur de statue de sel. À l’abri de ce talus, nous serons invisibles des maraudeurs.

Melthril descendit à son tour, ou plutôt se laissa glisser, étouffant un gémissement. Ses courbatures lui apprirent avec un réalisme implacable, que la joie un peu puérile de fausser compagnie au capitaine du village, avait un prix qu’il faudrait désormais payer... chaque soir !
— Invisibles, certes, mais moulues et transies, maugréa-t-elle. Allons, je vais ramasser du bois pour une petite flambée !
— Une flambée ? Jamais de la vie !
— Juste de quoi réchauffer mes vieux os qui cliquètent ?
— Mais allumer un feu dans ces landes, c’est dresser un phare pour les serviteurs de l’Ennemi ! Nous mangerons froid, comme nos jeunes rôdeurs ! Tu me remercieras, lorsque nous aurons évité quelques-uns de ces gobelins fouineurs.
— Vous avez raison, je le crains… Ma foi, tout cela s’avère contrariant et peu civilisé ! Mais je suppose que l’aventure aussi, a ses noblesses et ses contingences…

En tout cas j’espère que nous aurons le droit de nous laver ? Sans quoi il suffira aux gobelins de nous repérer à l’odeur : moi la vieille bique trop bavarde, et vous le blaireau ronchonneur !
.oOo.
A suivre...
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#19
Je ne suis pas sûr d'avoir les bonnes références à chaque fois ^^ mais je suis l'histoire quand même Mr. Green
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