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Ils voulaient rester libres [nouvelle longue]
#1
voici un texte hybride que je propose à votre lecture. C'est à la fois:
- un court roman ou une nouvelle longue (Gondor 1448 3A)
- un contexte long pour un scénario (règles Tiers Age) que j'espère faire jouer si je trouve temps et joueurs
- un compte rendu de campagne (qui précède le scénario)

Les illustrations (texte puzzle) ne sont pas passées dans mon copier coller, essayez
http://www.donjondudragon.fr/forum/zone-...367#p84367

EDIT seul le début du texte rentre dans le sujet...

Ils voulaient rester libres


Chapitre 1

« Je cherche Hirluin, d’Anfalas »
C’est avec ces quelques mots, prononcés avec mon fort accent, que nous avancions depuis des jours à travers la terre des Hommes de l’Ouest. Gondor, Anfalas, Osgiliath : ces lieux étaient gravés dans nos mémoires depuis nos jeunes jours. Lors des veillées paisibles comme pendant les nuits où nous fuyions l’oppression, Pué-lan nous racontait : une terre, loin à l’ouest, plus loin que Rysddène, au-delà des Orientaux de Rhûn. Une terre où la mer n’était jamais prise par les glaces, avec un chef, un roi juste, puissant sans être cruel, allié d’aucun orque ou sorcier. Lui, son peuple et leurs voisins étaient unis contre les Hunhuné, qu’ils nomment Ulari et avaient rejeté depuis les débuts des ages toutes ténèbres et seigneur ténébreux qui soit. C’est Hué-teng, le père de Pué-lan, qui fut le premier d’entre nous à atteindre cette terre merveilleuse. Nombre de ses compagnons de route moururent en chemin, affrontant les périls d’une route inconnue, la cruauté des Orientaux et les griffes de trolls sauvages. Pué-lan naquit là-bas, et reçut de Golasgil, seigneur de l’Anfalas, le nom de Pué-lan Hérion. Devenu homme, le souvenir de ses frères restés à Neu-lène poussa Pué-lan Hérion à quitter la paix du Gondor pour tenter de rallier tous ceux qui voulaient fuir l’oppression des serviteurs des ténèbres. Prenant à l’envers la route de son père il était revenu parmi nous, et depuis des années il haranguait, encourageait et formait les candidats au départ. J’étais de ceux-là, attendant avec impatience le jour où ma mère me déclarerait 'homme'. Avec quelques amis nous étions résolus à rejoindre Hirluin, le frère du seigneur Golasgil, qui était 'maître des mines'. Ce titre nous fascinait, bien que nous ne sachions pas vraiment ce qu’il signifiait, et pour cela nous devions aller en Anfalas.
Le moment tant attendu arriva enfin : nos mères nous avaient rassemblés et c’est avec une angoisse mal contenue qu’elles nous regardèrent longuement prendre la route du soleil levant.
Cinq mois d’une marche périlleuse nous avaient conduits au Rhovanion, où vivait un peuple allié du Gondor. Là nous apprîmes que des événements dramatiques venaient de se dérouler ces dernières années. Une guerre civile, l’exil du roi auprès de sa belle-famille en Rhovanion et son remplacement par un usurpateur pendant dix ans. Il y a quelques jours à peine la nouvelle du retour victorieux du roi Eldacar avait réjoui le peuple, bien qu’elle ait été acquise au prix du sang lors du siège de Pelargir. Non seulement les familles princières s’étaient entre-tuées, mais aussi de nombreux rebelles avaient refusé de se soumettre, trouvant refuge dans la lointaine cité d’Umbar.
C’est un paysage tristement familier qui s’offrit à nos yeux lors de notre arrivée dans cette cité portuaire de Pelargir. Les luttes de pouvoir entre les cités de Rysdène, Lurdôn, Ralôkène et Prynte nous avaient habitués à ce spectacle de désolation : ruines fumantes, silence de mort, charognards se repaissant de cadavres. Nous même avions retrouvé plusieurs fois notre village dévasté après des expéditions punitives sensées nous mettre au pas. C’étaient là des méthodes de sorciers, de fidèles des Hunhunés ; comment cela avait-il pu arriver au Gondor ?
Les notions de géographie inculquées par Pué-lan, les cartes que nous avions appris à utiliser nous permirent d’atteindre enfin l’Anfalas. Après Pelargir la 'route du Gondor' nous avait, via Linhir, conduit à longer la côte du Belfalas et là, avec la mer à notre gauche et les Pinath gelin à droite s’ouvrait devant nos yeux le Longestran, ou Anfalas. Encore quelques jours de marche et nous atteindrions le port de Lond galen, siège du seigneur Golasgil et de notre ami Hirluin. Cette guerre civile, qui allait prendre le nom de lutte fratricide avait désorganisé le pays, mais partout on sentait ce désir de tourner la page tout en gardant le cap. Le roi, animé d’un désir d’apaisement souhaitait réunifier et réconcilier tout le pays, mais il semblait établi que chaque province allait devoir se débrouiller seule le temps qu’un pouvoir central se rétablisse. Le nom d’Hirluin était relativement connu en Gondor, mais personne ne fit de commentaire concernant son attitude ou le camp qu’il avait choisi ces dernières années. La page était tournée.
Nous fîmes une dernière pause dans le village de Lennan. Pendant quelques jours un pêcheur nous embaucha à laver les filets, trier les poissons et autres tâches simples. La plupart d’entre nous avait appris à pêcher avec son père, à saler avec sa mère, mais ici les filets étaient étranges, et la langue encore une barrière. Il nous était vexant de faire le travail des enfants, cependant cela nous permettait de subvenir à nos besoins de route. Et nous entrâmes à Lond galen.

À l’entrée de la cité les gardes nous dévisageaient avec étonnement : nos yeux légèrement pincés, nos cheveux noirs et notre peau mate leur faisait penser que nous étions des Orientaux, avec lesquels ils n’avaient pas de bonnes relations mais notre accent, notre démarche leur disait quelque chose. Cependant après avoir posé notre question pour la dernière fois : « Je cherche Hirluin, d’Anfalas » l’étonnement quitta leur visage. Ils s’assombrirent, échangèrent quelques mots à voix basse et l’un d’eux partit.
« Mon nom Fé-dan, moi ami Puè-lan Hérion » dis-je avec application en Ouistrain, cette langue que partageaient les hommes de l’ouest.
« Alors vous êtes du peuple de Hué-teng, du lointain pays de Kôème ! » s’exclama un des gardes. Mais son regard s’assombrit à nouveau.
« Nous savoir, malheur, guerre-frères, mais roi Eldacar revenir » de nous tous, c’était Sia-nian la plus douée pour cette langue.
« Comme si ça ne suffisait pas, un autre malheur est arrivé » répondit l’autre garde.
Sur ces entrefaites le troisième garde revint, accompagné d’une dame. Elle était grande de taille, mince, avec un regard sévère et de grands yeux gris où se lisait comme une certaine tristesse. Les gardes s’inclinèrent avec respect devant elle. Nos cœurs se réjouirent quand elle prononça la salutation traditionnelle de notre peuple. Elle aussi avait un fort accent !
Elle nous posa quelques questions, afin de s’assurer de notre bonne foi puis nous fit conduire dans une grande demeure de pierre au centre de la cité. Là on nous proposa un peu de pain et de l’eau fraîche :
« Prenez là un peu de repos, quelqu’un va s’occuper de vous » nous dit-elle en prenant congé.
Les gardes, en nous accompagnant, avaient entamé le dialogue : leurs gestes semblaient désigner là un bâtiment, là une direction mais même Sia-nian n’avait compris que quelques mots. Nous répondions poliment par des 'mmh' des 'ah' et des hochements de tête. Lond galen n’avait pas souffert d’un siège violent comme Pelargir, et ses habitants vaquaient à leurs occupations, certains avec empressement, d’autres posément. Nous, peuple Kôème, étions des semi-nomades, alternant pêche et cueillette autour de la baie de Lurdâne, entre mer de Fostisyr et monts de Lotan. Nos huttes légères retournaient à l’humus de saison en saison. Par leur solidité, ces demeures de pierre, ces fortifications ressemblaient à celles des cités des sorciers de notre région, mais il y avait ici un sentiment de paix, la finesse des formes était belle à voir. Rien que le temps de passer de la porte au cœur de la cité nous avions entendu des éclats de rires, vu des enfants courir, et même remarqué des femmes cheveux au vent ! Quant aux soldats qui nous accompagnaient, leur équipement militaire contrastait avec leur regard bienveillant : rien à voir avec cette lueur de haine des combattants sorciers.
Nous attendions donc depuis moins d’une main de soleil quand une des portes s’ouvrit vivement pour laisser entrer une vieille femme qui s’exclama dans notre langue :
« Ils sont arrivés, quel bonheur de vous voir, nous attendions depuis si longtemps ! »
Elle serra dans ses bras chacun de nous, cherchant à un détail dans le regard, dans la tenue, à deviner de quel clan nous faisions partie.
Quelle fierté pour nous d’être accueilli par Luè-nian, femme de Huè-teng, premiers des Akôèmes à avoir atteint la terre de l’ouest !
Quatre-vingts années c’étaient écoulées depuis ce jour, cinquante après le retour de Puè-lan Hérion, si peu d’entre nous étaient partis et combien avaient péri en route ?
Cependant que Lué-nian parlait, allant de l’un à l’autre, une seconde femme entra, tout en restant en retrait. Quoique un peu moins mince, elle était semblable à celle qui nous avait accueilli, avec un regard empli de tristesse. Après avoir soigneusement établi la généalogie, la position sociale de chacun d’entre nous, s’être enquis des changements divers intervenus depuis son départ, elle s’interrompit brusquement, se tourna vers la dame qui restait là à nous observer.
« Comme je suis impolie, je ne vous ai pas encore présenté Ivriniel. Asseyons-nous tous, je vais essayer de traduire notre conversation. »
La tristesse d’Ivriniel avait, au spectacle de nos joyeuses effusions, laissé place à un large sourire, que soutenait une profonde détermination, quelque chose d’une dureté et d’une énergie qui évoquait une statue de pierre. Pas ces sculptures hideuses que font les sorciers, mais plutôt ces personnages dressés sur des stèles ou décorant les bâtiments que nous avions vu tout le long de notre traversée du Gondor.
« Gens de Kôème, c’est un honneur et une joie pour moi de vous accueillir ici. C’est au nom de Morwen, seigneur de Lond galen que je vous souhaite la bienvenue »
Elle nous expliqua que dans un premier temps Lué-nian nous guiderait le temps de découvrir la cité, et d’en être présentés aux habitants. Mais que dès que possible elle se mettrait en retrait et nous serions séparés afin d’acquérir au plus vite les bases de ce qui devait devenir notre seconde langue.
C’est Mé-tan qui osa le premier poser cette question délicate :
« Et Hirluin, pouvons-nous le voir ? »
Lué-nian baissa les yeux, et Ivriniel soupira avant de répondre :
« Comme vous l’avez déjà appris, le Gondor sort de dix années de douleur dont je ne souhaite pas parler maintenant. Eldacar notre roi a retrouvé son trône et sa charge ; le pays aspire à la reconstruction, dans l’unité. Cependant Hirluin, qui était mon époux, montrait depuis quelque temps des signes inquiétants. Il était anormalement anxieux, préoccupé, comme si son esprit était ailleurs. C’est à cette époque qu’ Eldacar commença son retour. Y a-t-il un lien ? Je ne le sais. Toujours est-il que Golasgil notre seigneur, l’époux de Morwen, changea lui aussi de comportement. Hirluin me fit alors une sorte de testament incompréhensible et parti brusquement. Commença alors le siège de Pélargir et c’est à ce moment que Golasgil disparu avec son jeune fils Bergil. Le bruit cours qu’ils ont étés tués par un certain Kaluidh. De retour d’une pêche au poulpe c’est le corps déchiqueté de mon époux qu’un pêcheur de Reuvon me ramena. Comment est-il tombé de cette falaise ? Je n’ai pas de réponse. La charge de seigneur de Lond galen avait été abandonnée au moment de la débâcle de Pélargir ; Golasgil mort, c’est ma belle-sœur Morwen qui s’est retrouvée de droit en charge de la seigneurie »
Nous échangeâmes encore quelque temps, puis Ivriniel nous laissa aux bons soins de Lué-nian avec qui nous évoquâmes les destinées du Gondor, des Akôèmes, ceux qui avaient déjà fait le voyage, et ceux qui partiraient un jour.
Dans les jours qui suivirent Lué-nian nous fit découvrir la cité et ses environs, nous entrepris sur les coutumes et nous fit connaître de ses habitants. Rapidement nous devînmes pour tous les Lheinakôème.
Mais trop vite je me retrouvais seul en compagnie d’un gondorien qui ne parlait pas un mot de ma langue. Orodreth est le fils de Golasgil et Morwen, une de ses missions est de veiller à la sécurité autour des mines situées au nord. Un dernier sourire d’encouragement de notre vieille traductrice et me voilà parti pour Verlamin.

Une route soigneusement empierrée suivait le cours d’une petite rivière. Nous en remontions le cours, direction le nord. Derrière nous se perdait Lond galen, comme dévorée par une épaisse brume entre mer grise et ciel bas. Devant nous la plaine côtière devenait petit plateau, et au loin se dessinaient les premières montagnes. Orodreth avait ajusté par-dessus mes vêtements une épaisse veste de cuir et m’avait proposé diverses armes tranchantes. Les Akôèmes n’avaient pas de forgerons, je choisis néanmoins un poignard. Moins long que les effrayantes lames des sorciers, mais tellement solide et tranchant. Quelle différence avec nos outils de pêcheur en os et ivoire ! Les Akôèmes ne sont pas des guerriers, les seules armes que nous avons à opposer aux alliés des Hunhunés sont nos outils. L’arc qui nous sert pour la chasse, les harpons et couteaux de pêche, les gourdins… Personnellement je ne quitte jamais le bâton que m’a confié mon père. Il m’a toujours protégé. Orodreth et ses hommes portaient des longues chemises de mailles métalliques sous des manteaux aux couleurs ternes, de longues épées ornées de motifs entrelacés, des casques légers eux aussi dissimulés sous leur capuchon. Comme je le comprendrai plus tard, cette patrouille avait été adaptée à ma présence. La remonté de la Celgalen se fit à pied plutôt qu’à cheval, car ces grands animaux nous font encore bien peur ; la patrouille proprement dite se fit au plus près de Verlamin pour que nous puissions chaque soir faire halte dans une famille de paysans, ou de mineurs. Les deux premières semaines furent épuisantes : Orodreth et ses hommes me parlaient le plus possible, mais à voix basse pour m’indiquer un arbre en me donnant son nom, à moins que ce ne soit pour me parler du souffle d’air à cet instant ou de la couleur du sol ? Je ne comprenais rien, ou tout de travers, et parfois ils perdaient patience. Mais inlassablement ils me parlaient, reprenaient leur sourire. Il y eut cependant un moment où la langue ne fut plus une barrière, l’espace de quelques instants. Nous étions parvenus à proximité d’un col peu élevé : au-delà on distinguait une vaste vallée ronde, cernée de montagnes, peu élevées à l’est alors que les sommets de l’ouest étaient déjà couverts de neige. Là, au pied d’un arbre noueux dont plusieurs branches maîtresses étaient cassées, une trace au sol que nous reconnûmes tous : une grosse patte, ou plutôt un pied griffu. Un troll ! Ces monstrueuses créatures se trouvaient même au Gondor ? Essayant d’expliquer que je savais à qui appartenait cette trace, je me mis à faire une imitation d’un troll attaquant un groupe imprudent.
Les trolls des montagnes sont cruels et dangereux, mais fort heureusement stupides, surtout s’ils ne sont pas accompagnés d’orques ou alliés de sorciers. Mes compagnons partirent d’un grand éclat de rire, tant mon imitation était réussie !
La trace remontait à quelques semaines, le danger était loin et notre patrouille continua.
Orodreth nous conduisit ensuite à un gros village minier. Toute l’activité était centrée sur les métaux : extraits du cœur de la montagne ils étaient fondus sur place, retravaillés en petits blocs. Il y en avait du brillant, comme mon poignard, du jaune doré, du blanc lumineux. De nombreux soldats veillaient attentivement sur le doré et le blanc dont semblait faite la monnaie. Après avoir consulté certains mineurs, Orodreth nous conduisit au nord-ouest de ce village. Nous franchîmes plusieurs contreforts des monts qui se dressaient devant nous. Montagne de pierre blanche et sèche, parsemée d’une végétation rare. D’après ce que j’avais compris, un loup avait été aperçu récemment dans le secteur. Cet animal ne se trouvait pas dans nos régions de Neu-lène ou Desdursyton, par contre plus le temps passait et plus je craignais de rencontrer un de ces terribles serpents gris qu’on nomme Lumu. Il affectionne ce type de terrain et de climat et se nourrit de bouquetins… et d’hommes. Mes compagnons parlaient moins soudainement et je m’aperçus qu’ils avaient adopté la même attitude de vigilance que moi : ils scrutaient les crevasses, contournaient au large les éperons. C’est ainsi que j’avais appris d’abord de ma mère, puis de mon père à ne pas me laisser surprendre par ces créatures corrompues. Malheureusement Targon m’interpella vivement : comprenant de travers je fis un écart sur le côté, ce qui le mit en colère. Je l’entendis crier avec impatience des mots trop rapides pour moi et l’instant que dura ceci j’avais fait un pas de plus vers le côté. Hélas, ce dont il avait voulu me prévenir était maintenant juste devant moi. Un lumu se dressait là, au détour de cet amas rocheux. Sa tête se balançait lentement de droite et de gauche tandis que son regard avait accroché le mien. Aux cris et à l’agitation que je percevais derrière moi, je déduisis qu’il n’était pas seul. Même les plus sauvages guerriers de Desdursyton les craignaient. Leurs écailles avaient presque la dureté de l’acier et ils ne relâchaient leur proie qu’une fois tués ou après que le venin lentement instillé ait entraîné la paralysie. Le plus dangereux n’était pas là. Leurs yeux s’ouvraient sur une nuit profonde, un vide angoissant. Croiser leur regard c’était se retrouver dans un nulle part, où tout ce qui est perd l’existence. J’avais une fois déjà expérimenté cela et je n’en avais réchappé que par l’intervention immédiate d’un oncle. Dans ce néant, lumière, joie, amitié comme les arbres les montagnes la vie et même la mort étaient bues, avalées. Leur existence n’avait plus de sens, devenait vanité, prétention. Il n’y avait plus rien. Ceux qui n’avaient pas eu ma chance et avaient étés délivrés trop tard survivaient cependant, le corps ralenti, l’esprit vide. Ils étaient nourris comme des bébés mais s’éteignaient définitivement quelques années plus tard. Mais je tenais en main mon bâton. L’espérance et le courage y avaient étés gravés, la force l’avait patiné, le feu l’avait durci. Il est des volontés qui ne plient pas si facilement, je pus ajuster ma prise et frappais sous la gorge. Le coup remontant pouvait le surprendre, un deuxième coup, brutal celui-ci lui brisa le côté gauche du crâne. Je partis à droite pour éviter sa rage ; un peu plus loin mes compagnons luttaient contre les deux autres créatures. Deux ou trois le harcelaient pendant qu’un de plus ajustait un coup visant à passer sous une écaille. Un coup par-ci, une esquive par-là continrent le mien le temps qu’on vienne à ma rescousse.
Aucun blessé ne fut à déplorer et je lus l’admiration dans les regards : ils n’avaient jamais vu un homme armé d’un simple bâton résister à ces monstres. Notre patrouille nous mena encore dans des hameaux et aux abords d’un village fortifié plus à l’ouest avant d’entamer notre chemin de retour, à nouveau le long de la rapide rivière.
Nos retrouvailles ne durèrent qu’une demi-journée afin de prolonger notre immersion gondorienne. Nous avions tous fait de nombreux progrès dans l’acquisition de la langue ; en d’autres temps ce travail aurait pu se faire plus lentement, aujourd’hui la reconstruction du pays ne pouvait s’embarrasser de bouches à nourrir improductives. Orodreth me convia à le suivre à nouveau : il s’agissait cette fois d’aller sous la terre d’après ce que je pus comprendre. Je retins colline, mort et le nom du hameau près duquel nous étions passés en remontant la rivière. D’autres soldats moins nombreux nous accompagnèrent ainsi qu’un homme semblant avoir un lien de parenté avec Orodreth.
J’avais fini par intégrer quelques notions géographiques : cette rivière dont nous remontons le cours se nomme la Celgalen. Elle prend naissance à l’extrémité sud d’un massif montagneux rattaché à la grande chaîne de l’Ered Nimrais, frontière naturelle au nord du Gondor. Quatre jours de marche nous conduisirent dans un hameau du nom de Bondaire, bâti de part et d’autre de la Celgalen. Un robuste pont de pierre la franchissait à cet endroit, et après avoir recueilli des nouvelles auprès des habitants – là encore je compris les mots colline et mort – nous franchîmes le pont pour nous diriger vers une série de trois promontoires, bien visibles à l’est. À leur pied on discernait d’antiques ruines presque toutes ensevelies sous la végétation : une cité dont on avait même oublié le nom. Pour les gens d’ici c’était devenu Gurtharas, un lieu sinistre. Sur la hauteur du centre était construit un dédale de petits dômes en pierres taillées, tous percés d’une porte basse. Un vent fort et continu y soufflait, accompagné de sortes de gémissement et de plaintes. Seule une herbe rase y poussait ; autant les environs du village étaient paisibles et agréables, autant ce lieu semblait attaché aux mots de froid et mort. Chez moi, quand les glaces prennent les eaux de Lurdâne alors que souffle le vent de Fostisyr, la vie n’est que ralentie : quel bonheur quand nous sortions d’un trou de glace un gros Pélu ! Son foie tout chaud régalait nos estomacs et nous avions de la viande pour une semaine. Ici, rien de semblable. L’ambiance était au désespoir et à l’angoisse.
Elgamouth, l’homme qui nous accompagnait nous fit descendre, ramasser du bois mort. C’est lui qui dirigeait maintenant les opérations. En fin de journée il nous fit remonter pour nous installer au cœur du dédale. Avec une partie du bois il prépara un petit feu sans l’allumer, disposa au-dessus un trépied métallique surmonté d’un réceptacle. Il y disposa une grosse pierre cristalline, taillée de multiples facettes. À la tombée de la nuit on alluma le feu ; la pierre se mit à briller de mille feux, éclairée par-dessous. Les murmures du vent semblaient se muer en paroles indistinctes, des ombres de partout se mettaient en mouvement, comme si de noirs habitants allaient et venaient autour de nous. Une grande crainte commençait à m’habiter, car je comprenais enfin où nous étions : le lieu des morts, à la rencontre de leurs esprits errants ! Mes compagnons aussi montraient des signes d’inquiétude jusqu’à ce qu’Elgamouth se mette à psalmodier. Il n’utilisait pas l’ Ouistrain, mais certains mots me paraissaient familiers. Il lut un texte sur un petit parchemin, toujours dans cette langue, fit une pause pour remettre du bois dans le feu. La pierre éclaira alors vivement les dômes et leurs portes, la lumière semblant se couler dans les escaliers pour en atteindre le fond. Quelques mots de ce discours restèrent gravés alors dans ma mémoire jusqu’à aujourd’hui :
« Glawarevalinor, sîdhefern, sendemandos »
Enfin, tournant la tête de droite et de gauche, il parla, cette fois ci en Ouistrain, s’adressant à un auditoire invisible. Lumière de Valinor, repos, Mandos ; ces mots faisaient écho aux autres, plus aucune inquiétude ne m’habitait : ce lieu était en repos.
Au matin nous prîmes congé de nos hôtes de Bondaire alors qu’un petit rien me fit tourner la tête vers le nord. Une colonne de chaleur troublant l’air d’un ciel bas, un peu de fumée. Et là me revinrent brutalement quelques mots que m’avait dit Pué-lan juste avant notre départ de Lurdâne. Saisi d’une vive inquiétude je pris Orodreth par le bras et les lui dit :
« Retourne à l’ouest, car le temps est venu
Kôème-tian, Dunamène et Gondoriens,
Fumée et feu montent au nord
Rivière charrie sang et mort
Durbatul qui fut longtemps retenu
Te donne Kaluidh qui sera tien. »
J’avais prononcé ces mots dans ma langue, aussi Orodreth ne saisit que « Gondoriens » et me fit un grand sourire en répondant :
« Oui Fé-dan, nous sommes des Gondoriens »
Tout au long de notre trajet de retour mon trouble ne fit que croître et à peine arrivé à Lond galen je demandais aussitôt à voir notre chère Lué-nian. Il fallait absolument que je transmette ce message à Golasgil, et donc maintenant à Morwen. J’insistai tant que Lué-nian finit par me conduire. Je m’embrouillai alors, tentant de commencer en Ouistrain, m’excusai et continuai dans notre langue. Lué-nian essayait de suivre, puis fut troublée par le cri de surprise que prononça Morwen à deux reprises, pour Durbatul et Kaluidh. Elle nous fit recommencer, re-traduire. Nous fûmes interrompus par des exclamations, le chambellan s’introduisit brusquement :
« Seigneur Morwen, il se passe de graves événements à Verlamin ! Une terreur de feu ! Qui tue dévore et détruit ! Quelques rescapés viennent d’arriver par le moyen de petites barques criblées de flèches... »

Chapitre 2

Une grande émotion régnait à Lond galen. D’autres rescapés venaient d’arriver, eux aussi portés par la Celgalen. Certains portaient des habits déchirés, brûlés, d’autres n’avaient dû leur salut qu’à un débris flottant et s’y étaient raccrochés, passant toute une journée dans l’eau vive et glacée. Morwen réconfortait, interrogeait. Deux estafettes partirent bientôt vers le nord au galop, afin de rapporter quelques nouvelles. Je croisai dans l’agitation Sia-nian, que je faillis ne pas reconnaître, si ce n’était notre visage typique. Elle portait avec grâce la tenue des dames du Gondor, s’exprimait avec un faible accent ; oubliée sa tenue de voyage, défraîchie par les longs mois de marche à travers les épreuves, ses longs cheveux noirs sales et sa mine fatiguée ! Elle avait peu de temps à m’accorder, car elle avait pris son service dans les maisons de guérisons où on apportait soins et réconfort aux réfugiés. Elle m’apprit où se trouvaient certains de nos compagnons, m’écouta quelques instants puis m’abandonna en s’excusant.
Le lendemain la Celgalen commença à charrier quelques étranges débris. Une pièce de bois calcinée, des chiffons sales. Parfois même des crébains s’acharnaient sur un de ces débris, picorant et déchirant quelque morceau de chair dont nous n’osions imaginer la nature. Sia-nian me partagea une des phrases du message de Pué-lan, qu’elle m’avait entendu rabâcher dans les débuts de notre périple. En effet, nous autres Akôèmes faisons bien plus confiance à notre mémoire qu’aux parchemins et gravures de pierre dont sont friands les Gondoriens.
« Rivière charrie sang et mort… »
« Plusieurs de ces réfugiés souffrent d’étranges brûlures, de quelle sorcellerie ont-ils pu être victimes ? »
« Fumée et feu montent au nord » lui répondis-je.
« C’est une mince colonne d’air chaud montant au-dessus de Verlamin qui m’a inquiété. Pas le feu d’un bûcheron qui prépare une réserve de bois noirci, ni celui d’un campement ou celui d’un bûcher funéraire… »
Par précaution Morwen avait instauré une garde permanente avec des patrouilles dans les proches environs. Je fus à nouveau envoyé à Orodreth qui m’affecta à cette surveillance en compagnie de ses soldats. Le troisième jour après notre retour de Gurtharas, le 15 de Hithui (novembre) – je commençais enfin à comprendre la manière qu’ont les hommes de l’ouest à compter les jours qui passent – des cavaliers venant du nord à bride abattue croisèrent notre patrouille en prenant à peine le temps de s’arrêter. Orodreth me fit convoquer quelques heures après. Morwen avait réuni ses conseillers et ses officiers et me demanda de donner à nouveau mon message :
« Retourne à l’ouest, car le temps est venu
Kôème-tian, Dunamène et Gondoriens,
Fumée et feu montent au nord
Rivière charrie sang et mort
Durbatul qui fut longtemps retenu
Te donne Kaluidh qui sera tien. »
Après que Lué-nian eut assuré ma traduction – je n’osai parler seul devant une telle assemblée – Morwen donna la parole à Ivriniel dont je remarquai alors la présence :
« Quand le corps de mon époux m’a été rendu… » Me revinrent alors en mémoire ses mots à notre arrivée :
«  De retour d’une pêche au poulpe c’est le corps déchiqueté de mon époux qu’un pêcheur de Reuvon me ramena… »
Ivriniel continuait :
« Il portait sur lui trois feuillets de plomb gravés. Sur l’un d’eux étaient mentionnés les mots Kaluidh et Durbatul ; de cela je ne parlai qu’au seigneur Morwen »
Morwen reprit :
« En ce qui concerne Kaluidh, une rumeur laisse entendre qu’il s’agit du personnage ayant pris la vie de notre seigneur Golasgil… »
La subtilité linguistique m’échappa évidemment sur le moment, mais Lué-nian me le fit comprendre plus tard en me confiant que Morwen n’arrivait pas à accepter la mort de son époux, que ce n’était pas raisonnable, qu’elle devait faire son deuil.
« Par contre il est troublant que ce mot de Durbatul nous arrive en même temps du lointain orient et de la main de notre regretté Hirluin »
« De plus, des cavaliers viennent d’arriver du nord, portés par un vent de panique, ajoutant aux témoignages des rescapés. »
« Verlamin a été attaqué » « Une tornade de feu » « Une armée d’orques » « Tonnerre d’orage » « Grondements d’épouvante » « Puanteur et pestilence »
« Voilà ce qui ressort des témoignages et tout cela reste énigmatique. Aussi je souhaite envoyer à Verlamin une patrouille de circonstance. Orodreth, vous choisirez cinq hommes capables d’enquêter, dont deux seront chargés de faire le lien éventuel avec nous. N’oubliez pas les vieilles trousenhaut ! De plus vous prendrez avec vous, s’il l’accepte, notre hôte Fé-dan. Il commence à maîtriser notre langue, sa présence me paraît indispensable »
Je reformulai la proposition pour être sûr d’avoir compris :
« Vous vouloir que je pars avec Orodreth pour comprendre quoi Verlamin ? »
« C’est exact »
« Je veux, je pars »
Morwen nous congédia avec des vœux de prudence, et Orodreth m’emmena avec lui. Il héla une sentinelle et le chambellan :
« Hallas, va me chercher sur le champ Damrod qui est en patrouille vers Lécan ; Dior, pouvez-vous convier de toute urgence Vorondil et dame Lothíriel ? »
Puis interpellant un soldat :
« Trouve l’ordonance de jour, qu’il m’envoie ses deux meilleurs cavaliers, disons Mardil et Anborn, avec chacun deux montures »
Puis se tournant vers moi en souriant :
« Toujours pas d’armure ? » Il savait que je n’avais aucun goût pour ce genre d’attirail.
« Nous te prendrons en croupe à tour de rôle afin de ménager nos montures et d’approcher Verlamin à quelques lieues. Nous continuerons à pied »
Tout en devisant il me conduisit à la caserne afin de s’équiper.
« J’ai fait mander dame Lothíriel qui officie aux maisons de guérison. »
Je profitai qu’il reprit sa respiration pour glisser une question :
« C’est là elle travaille Sia-nian ? »
« C’est exact, elle l’a prise sous son aile »
À mon air étonné, Orodreth fini par comprendre et m’expliqua que Lothíriel n’avait pas de plumes ; elle faisait son apprentissage.
« Cette dame fait partie d’une famille d’herboristes. Très jeunes les filles partent avec leur mère à la recherche de plantes médicinales. Elles parcourent campagne, montagne et forêt, aiguisant leurs sens, tout en faisant l’apprentissage indispensable de la plus grande prudence. La discrétion, voire la dissimulation sont une autre arme que l’épée et la cuirasse à opposer aux orques et trolls vagabonds. Nos patrouilles ne sont malheureusement pas infaillibles. »
À l’armurerie, Orodreth revêtit une chemise de maille courte, revêtue d’un surcot à capuchon et s’équipa d’une épée courte.
« Pas de casques, ni boucliers ; il nous faudra être discrets » m’expliqua-t-il.
Alors que nous venions de gagner les écuries, nous fûmes rejoints par Mardil, Anborn et Vorondil. Ce dernier n’était pas un soldat, et il était d’âge mûr. Orodreth s’adressa d’abord à lui :
« Maître Vorondil, à l’instance du seigneur Morwen, j’ai convoqué votre expertise des anciennes mines sachant qu’elle devrait nous permettre d’enquêter discrètement. Les graves événements de Verlamin exigent notre départ au plus vite »
Orodreth donna ensuite ses consignes à Mardil et Anborn, puis un soldat vint l’informer que Damrod nous attendrait près de la source des Geais. Les chevaux furent sellés promptement, un crochet nous conduisit près des maisons de guérisons. Dame Lothíriel avait fait savoir entre-temps qu’elle nous y attendrait, avec son cheval. C’était la sixième heure du jour, notre groupe presque complet prit la route du nord. Peu de temps après la tombée de la nuit nous faisions notre première halte dans un hameau. Les mystérieux événements de Verlamin occupèrent les conversations d’une veillée réduite au strict minimum. Une pluie fine et pénétrante accompagna notre deuxième étape. Aux grands bois de sapins succédaient de petites prairies, parfois occupées par des fermes. Vorondil proposa une ancienne mine, située à une petite journée de marche du village pour faire notre point de ralliement. Là, se postèrent Mardil et Anborn, avec pour mission immédiate de trouver quelques ballots flottant à disposer discrètement près de la rivière.
« Si le danger vous pousse à fuir au plus vite, profitez de la vitesse de la Celgalen, car c’est ce qui a dû sauver les rares rescapés parvenus à Lond galen » nous confia Orodreth.
Cette mine était sèche, presque confortable. Chacun prit un tour de garde à l’entrée et le rapide repas fut pris à la lumière voilée d’une toute petite lampe. Une heure avant l’aube nous étions en route. Nous cheminions avec prudence, dans les bois et fourrés situés entre la route du nord et la rivière. Les uns à la suite des autres, espacés d’une cinquantaine de pas, avec Damrod ou Orodreth en avant. Puis les premières colonnes de fumée apparurent dans le ciel, au gré de nos passages en dehors des bois. Une nouvelle halte nous permis de recevoir des indications de Vorondil :
« Après cette butte, nous prendrons à gauche pour nous retrouver derrière une des collines contre laquelle est bâti le bourg de Verlamin. Au centre de ce versant orienté sud, se trouve une entrée secrète de mine, depuis longtemps oubliée du commun. Nous y … »
Dame Lothíriel venait de poser brusquement son doigt sur les lèvres de notre guide. Elle nous murmura, plus bas encore :
« Un loup ouargue arrive ! »
Nous nous aplatîmes dans ce buisson qui abritait notre halte, épiant le moindre mouvement. Un loup, de très grande taille, comme je n’en avais jamais vu chez nous, venait du nord. Il était monté par une créature courbée aux yeux biais, vêtue d’une armure de cuir et de haillons ; un orque. Le cavalier et sa monture avançaient à petite allure, chacun scrutant les environs de droite et de gauche. C’est en remarquant que même le cavalier reniflait que je compris soudain l’utilité de notre préparation. Dame Lothíriel nous avait barbouillés, frottés avec un mélange d’herbes ramassées en cours de route. Un autre détail fit écho aux nombreux conseils que m’avait donnés Orodreth :
« Les orques sont les esclaves et les serviteurs du Seigneur ténébreux autrefois abattu. Ils détestent la lumière du soleil et se déplacent rarement de jour hors de leur repaire »
Cet orque-là cherchait manifestement à se déplacer le plus possible à l’ombre, et se couvrait les yeux de sa main griffue chaque fois qu’il passait à découvert. Ce n’est que lorsqu’il fut suffisamment éloigné que Vorondil nous fit sortir de notre cachette pour atteindre la porte de la mine.
Devant nous se dressait la pente douce d’une colline recouverte de buissons épars. Au centre, un petit éboulement formait un replat, et laissait entrevoir un pan de rocher presque vertical. Le maître des mines nous confia ses instructions :
« Chacun de vous doit se recroqueviller dans un des buissons alentour, jusqu’à ce que je lui fasse signe d’avancer. En attendant que j’ai pu ouvrir la porte »
Tout ce que je vis, était plus beau que mes rêves d’enfant : Vorondil se baissa, fouilla dans sa besace, promena ses mains qui tenaient un objet sur la pierre et d’une poussée ouvrit la paroi. Il nous fit entrer un par un, scrutant les environs d’un regard inquiet. Puis de l’intérieur il referma la porte et le noir total nous emprisonna. Sa voix me rassura :
« Ne bougez pas, restez près de moi, vos yeux vont progressivement s’habituer. Il y a normalement quelques ouvertures qui donnent un peu de clarté »
« Les maîtres des mines ont le pouvoir de faire un trou dans la montagne et d’y entrer par une porte ! » pensai-je, hésitant entre l’émerveillement et l’effroi.
« Je n’utiliserai ma lampe qu’en cas de nécessité, car si elle s’éteint, vous vous retrouvez à nouveau aveugles, et en danger »
Loin devant nous une faible source de lumière éclairait la galerie. Quelques zones plus sombres sur les parois latérales semblaient indiquer l’existence de tout un réseau creusé dans le ventre de la colline. Sur le sol, deux barres métalliques parallèles, posées sur des madriers, s’étiraient, suivant le cours de la galerie.
« Suivez-moi, en gardant vos pas entre la paroi et les rails, afin de ne pas trébucher. Et ne vous aventurez ni à droite ni à gauche ! »
Parvenus à l’extrémité, rails et galerie se scindaient en deux, de droite et de gauche. La lumière, plus forte maintenant, provenait de deux ouvertures profondes percées dans le flanc nord de la colline, se rétrécissant jusqu’à ne laisser la place que pour un homme allongé. Y prirent place Orodreth et Damrod. Nous nous tenions entre ces deux ouvertures, dos à la paroi, attentifs aux bruits et ombres de la mine. Sur notre gauche, bien au-delà d’un petit chariot métallique posé sur les rails, semblait provenir de faibles bruits, entre gémissement et frottement. Vorondil murmurait à Lothíriel :
« Je penche effectivement pour des chauves-souris, mais pas des plus petites… »
Les deux observateurs sortirent de leur trou, et nous nous réunîmes vers un lieu plus sombre, vers la droite.
« Nous sommes à l’intérieur de la colline de Ladosse, qui surplombe le bourg de Verlamin. Seul reste debout la partie centrale. À droite à partir de la Forge, comme à gauche depuis l’Entrepôt les solides bâtiments de pierre sont effondrés, brûlés. De nombreux orques occupent les lieux : une tribu s’est installée autour du Puits du forum et ses membres s’affairent autour de plusieurs feux. Une deuxième tribu a installé ses tentes près de l’Entrepôt qu’elle pille consciencieusement avant de transférer certains biens ailleurs. De nombreux animaux, chevaux, petit et gros bétail sont parqués derrière le marché couvert. Enfin, une dernière tribu occupe les ruines de la Forge qu’elle a remise en fonction à sa manière. »
Chacun de nous se succéda rapidement aux postes d’observation : seuls Damrod et Lothíriel avaient déjà eu l’occasion de voir dans leur vie un campement orque aussi important.
Vorondil nous fit sortir avec précaution de la mine, et nous traversâmes à l’aide d’un pont de corde rapidement installé la rivière à l’endroit où elle traversait un bosquet touffu. Il nous fit pénétrer ensuite dans une seconde mine, creusée cette fois ci dans la colline de Lalon. D’après notre guide, celle-ci comptait deux entrées et comme celle de l’ouest était trop proche du Fortin nous fîmes un détour d’un peu moins d’une lieue pour atteindre celle de l’est, dissimulée dans un petit bois.
Cette mine était toute en longueur, avec un plafond relativement régulier auquel restaient suspendus des restes de chaînes, de poulies et de mâts. Une série de trois puits coniques occupait la première partie. Une étroite corniche contournait le premier par la gauche, longeant la paroi. Il était rempli d’une eau parfaitement limpide qui par un effet de loupe le rendait moins profond, mais plus inquiétant. Le suivant me sembla sans fond, et était traversé par une frêle passerelle de bois. Le troisième enfin fut contourné à nouveau par une corniche. Un étroit boyau, franchi à quatre pattes nous permît d’atteindre la dernière cavité, occupée par des vestiges d’outillage et de tas de pierres et de gravois. Nous occupâmes alors les trois postes d’observation qui donnaient sur le nord.
Des vergers et des fermes qui occupaient ce lieu ne restait que des ruines fumantes. Çà et là des groupes d’orques fouillaient les décombres, pillaient les potagers qui n’avaient pas étés brûlés, ou poursuivaient qui une chèvre, qui un poulet, profitant d’un soleil masqué par les lourds nuages d’automne.
« Où sont les habitants ? » demandai-je alors que nous mettions en commun nos observations.
Damrod me répondit d’un air gêné :
« Beaucoup semblent être morts, brûlés vifs ou broyés sous les décombres, quelques-uns se sont peut-être réfugiés dans le bois du Noiraud, ou ailleurs… »
Il hésitait à continuer. Orodreth continua :
« Il faut que tu saches que les orques se régalent de la chair des hommes. Leurs chefs leur en promettent à chaque campagne. Tous ceux qui n’auront pu fuir à temps finiront entre leurs griffes. »
Je compris alors la nature de certains fardeaux volumineux portés par ces créatures…
« J’ai souvenir maintenant d’une autre fenêtre située au-dessus de la porte ouest » déclara Vorondil. Et il nous y conduisit. Je repensais alors à ces mots de Damrod :
« J’en ai vu des maisons brûlées, mais jamais qui se soient écroulées de cette manière »
Et Orodreth qui parlait des chefs des orques. Où étaient-ils, qui étaient-ils ?
On atteignait cette ouverture par un petit escalier taillé dans la pierre. À hauteur d’homme l’orifice percé dans une alcôve donnait une large vue sur le parterre du porche d’entrée et les environs. Vorondil nous avait expliqué que ce porche, constitué d’un ensemble de statues taillées dans le roc ne laissait en rien deviner la présence d’une porte, et que l’orifice de la clef était intégré dans le relief d’un héros oublié du Gondor, statue couronnée de fleurs et tenant un oiseau dans ses bras.
Le même spectacle de désolation s’offrit à nos yeux : en face entre les deux collines des fermes finissaient de brûler, un peu plus loin on distinguait le bourg détruit et en approchant au maximum la tête on pouvait apercevoir sur la droite le Fortin occupé par les orques.
Puis ce fut mon tour d’observation. Le fortin n’avait subi ni incendie ni destruction et de nombreuses tentes et baraquement grossiers lui avaient étés accolés. C’est la soif d’un butin facile qui poussait les orques les plus courageux à sortir ainsi de jour. Les autres reprendraient leurs activités à la nuit tombée avait dit Orodreth. J’hésitai à descendre quand un bruit dans les fourrés en contrebas attira mon attention. Quelque chose ou quelqu’un approchait, gravissant le flanc ouest de la colline. Puis ce furent des voix, deux voix rauques :
« Ça y est, on les a trouvées les statues, on peut rentrer »
« Tu les as trouvées dans ta poche ? »
« Lève les yeux ! Monsieur le soleil me brûle »
Deux orques, venaient de déboucher sur le terre-plein du porche, juste en dessous de moi. Le premier, court et trapu, avait de longs bras qui traînaient presque au sol. Il portait une épée courbe, semblable à celles des soldats sorciers de Desdursyton et arborait sur son casque et son bouclier un crâne blanc. L’autre se tenait presque droit, plus grand et fort, pique et poignard en main, une tour noire dessinée sur un plastron rouge sale.
« Le boulot, c’est pas de les trouver, c’est de trouver peut-être une porte cachée » répondit le plus grand. »
Je me retournais affolé, faisant de grand signes de ma main. Orodreth monta et serra sa tête contre la mienne pour écouter.
« Moi je vois pas de porte »
« Le chef a dit qu’il y a peut-être une porte, alors on cherche, et on la trouve, compris ? »
Le plus petit reprit :
« Durbatul a dit, Durbatul a dit. Lusig avait sommeil, on aurait pu chercher pendant la nuit, non ? »
« Tu feras moins le malin quand tu l’auras vu, le chef. Et là, prend garde à toi… »
Les deux orques commençaient à fureter, à renifler, à tâter la paroi sculptée. Orodreth fit monter Vorondil pour qu’il prenne ma place. Orodreth se positionna en embuscade avec Damrod et nous plaça en retrait. Les deux orques continuaient à parler :
« Quand le chef aura terminé de rassembler toutes les tribus, alors la Tour noire conduira l’assaut sur la grande ville des mangeurs de paille ! »
« Durbatul, la Tour noire, y’en a que pour vous. »
« Le chef choisit toujours les plus forts. Qui est capable de se faire obéir des ouargues, hein ? »
« En attendant, je n’ai pas encore vu le butin et il n’y a pas eu beaucoup de viande tendre. J’aime pas la viande brûlée. »
« Le butin doit être rassemblé pour que le chef fasse le partage ; sinon des petits malins comme toi seraient capables de filer avant d’avoir fait le boulot. N’oublie pas qu’il y a beaucoup de mangeurs de paille au sud ! »
« Et pourquoi ton Durbatul y va pas les brûler aussi, hein ? Il a peur des grands arcs et des méchantes piqûres ? »
« Il a son plan et c’est lui qui commande »
Le grand orque s’impatientait :
« Porte de nain, à main du trèfle, qu’il a dit… »
Le petit ricana :
« T’es grand, mais tu connais rien. Le trèfle c’est ça, là, à hauteur des yeux d’un sale nain »
Le grand orque sortit vivement une longue clé ouvragée et l’introduisit au centre de la feuille de trèfle sculptée que venait de lui désigner Lusig. Il y eut un léger clic dans le silence. Une poussée de main, un rai de lumière dessina soudainement la porte.
« Et maintenant le grand guerrier de la tour noire va rentrer pendant que je le couvre »
Lusig s’était promptement mis de côté, pendant que l’autre hésitait à ouvrir davantage.
« Ça sent le trou à nain. On a fait le boulot, on prévient le chef et on reviendra alors »
Ils repartirent alors sans se faire prier.
Dès qu’ils furent hors de vue, Vorondil nous déclara inquiet :
« Leur chef a fouillé les archives du Fortin, et il n’est pas ignorant des coutumes anciennes… »
Après avoir fait le point sur ce qui avait été compris du dialogue des deux orques, Orodreth demanda à Vorondil s’il voulait nous conduire à un autre point d’observation discret. Tant que nous n’étions pas découverts, il fallait poursuivre notre mission.
Effectivement, il nous conduisit à un autre ouvrage nain : un tunnel, servant de sortie secrète au fortin, et connu de quelques initiés seulement. Comme il était très étroit, Vorondil s’y installa à mi-parcours, laissant Orodreth aller seul jusqu’au bout. Quant à nous, nous montions une garde vigilante autour de la porte cachée. Ce qu’il nous rapporta confirma les premiers éléments de notre enquête.
« Les grands orques de la tribu Tour noire occupent le Fortin. Ils ont déjà à leurs côtés quelques trolls et ouargues en provenance d’Esselwain. Leur chef veut rassembler toutes les créatures mauvaises de la région. D’ici peu ils pourront commencer à piller les environs, jusqu’à ce qu’un jour ils soient prêts à attaquer Lond galen. Ce chef qu’ils appellent Durbatul, provoque une grande crainte mêlée d’admiration chez ceux qui l’ont rencontré pour recevoir ses ordres. Il est patient, viendra un jour où 'il fondra sur la cité de la côte', 'balayant ses ennemis', 'brûlant les défenses'. Il exige son quota de prisonniers vivants mais les orques semblent satisfaits de la part qui leur revient. »
Orodreth fut interrompu dans son compte rendu par le passage de deux patrouilles.
« Notre mission est terminée, il nous faut maintenant rentrer, vivants de préférence… »
La lumière du jour, tamisée par les épais nuages allait baisser de plus en plus, poussant les orques à sortir nombreux.
Grâce à la grande connaissance des lieux de mes compagnons, nous pûmes nous faufiler de bosquet en fourré en évitant les mauvaises rencontres, et rejoindre Mardil et Anborn.
Cinq jours plus tard, Morwen pouvait entendre notre récit.



Chapitre 3

Durant notre absence, quelques réfugiés étaient parvenus à rejoindre la cité. Pour tous, il y avait le souvenir du feu, de l’angoisse, des cris des orques. Et Morwen nous rassembla de nouveau :
« Quand nous avons retrouvé le corps de Hirluin, il portait sur lui des feuillets de plomb gravés. On y distingue des symboles, des dessins, des mots. Sur l’un d’eux il nous semble reconnaître la vieille Pentirn de Tafnen-celon, ainsi qu’une évocation de la sinistre vallée de Nandûr. Sur un autre il fait allusion à une ancienne demeure de Nains dont voici la clé. Ivriniel s’est rappelée qu’il l’avait utilisée peu de temps avant sa mort ; il doit s’agir d’un refuge appartenant à la famille depuis longtemps dont les plans doivent être conservés aux archives. Vous allez vous rendre en ces lieux en faisant un large détour, qui vous permettra de passer à Pinnornost, afin d’échanger avec Turgon les dernières nouvelles. »
Après un bref repos, notre groupe se reforma, et on me confia cette fois ci un cheval.
« Il est extrêmement docile et sur un trajet normalement sans danger, c’est lui qui va t’apprendre à monter ! »
Morwen, à l’écoute des nouvelles que nous avions rapportées, avait fait réquisitionner une première tranche d’âge d’hommes capables de se battre. Elle voulait mettre en place des patrouilles supplémentaires, afin de prévenir les attaques imminentes des orques. Et en savoir d’avantage sur le mystère impliquant Hirluin, Golasgil, Kaluidh et Durbatul.
Le détour nous fit emprunter la route de Sánathondost, et de là nous rejoignîmes Pinnornost par l’ouest. Turgon, seigneur de ce petit village fortifié nous accueillit avec un certain soulagement, les rares nouvelles qu’il avait eu en provenance de Verlamin étant tristement semblables aux nôtres. Nous lui transmîmes le message d’extrême vigilance de Morwen : il fallait se préparer à des temps difficiles.
Durant le trajet, Orodreth avait eu le temps de me parler des derniers jours de son père. Changement progressif d’attitude, angoisses, sentiments paranoïaques avaient fini par l’obséder. Hirluin avait réuni femme et enfants quelques semaines avant sa mort pour leur faire une sorte de testament sans queue ni tête :
« Il la voulait pour lui, l’envie et le meurtre guident sa vie, retenez bien son nom : Kaluidh.
« Qu’ils se déchirent, mais la haine nous épuise
« Ne leur parlez pas, ne les écoutez surtout pas ou la malédiction sera sur vous
« Il est parti, il est parti, je suis un monstre, retrouvez-le, il vous en veut
« Je dois partir, je dois partir, c’est pour vous, il est si grand, si fort, si puissant

Ces feuillets de plomb gravés, les paroles prophétiques que j’avais rapportées renforçaient le sentiment d’étrangeté de la chose. D’ailleurs, je ne comprenais même pas ce mot : prophétique. Orodreth m’avait raconté les traditions de son peuple, le don de prévision de certain des Dúnedain, Númenor, la lignée d’Elros, les Hommes et les Elfes, les Valar... « Les hommes de l’ouest traînent derrière eux des bagages trop lourds à porter ! » me dis-je alors que je me perdais dans les méandres de ces légendes. Lothíriel était venu à mon secours en riant :
« Fé-dan, vous n’aurez pas assez d’une vie pour digérer ce légendaire ! »
« Le clan dit toujours que le repas est autour du camp » répondis-je.
Une journée de marche à peine nous séparait du lac de Tafnen-celon. Un vieux sentier serpentant dans le fond d’une vallée y conduisait. Nous remontâmes le cours d’un mince ruisseau jusqu’à une falaise abrupte, semblable à une masse gigantesque de roche éclatée qui bouchait la vallée. Au pied de la falaise sourdait le ruisseau, et à notre droite on distinguait les restes de très vieilles mines, quatre ouvertures béantes à flanc de montagne. Sur le flanc gauche le relief nous permit, au bout de trois bonnes heures d’une marche fatigante, d’atteindre la rive ouest du lac. De là, la falaise abrupte se révéla n’être qu’une mince paroi rocheuse dont je me demandai comment elle pouvait retenir une telle masse d’eau. Un peu plus haut, au nord, se dressaient les ruines d’une tour.
« Voici notre Pentirn » déclara Vorondil. Et ajoutant pour devancer ma question :
« Les Pentirn sont des tours, dont l’usage s’est perdu. Des tours de guet probablement »
« Et pour guetter quoi ? » me demandai-je en promenant un regard inquiet sur les sommets environnants. Mardil chantonna un refrain, ce qui fit sourire les autres mais augmenta mon inquiétude :
« Va chez grand-mère par Ered ethryn,
Ne dévie pas de la ligne de crête,
Entre soumission et personnalité,
Sinon les géants t’écraseront de leurs pierres. »
La tour était bâtie en pierre, la face orientale était éboulée sur toute la hauteur des trois niveaux. Trois marches donnaient sur une porte au niveau bas, une meurtrière perçait le deuxième et le troisième comportait des créneaux ainsi que le reste de la tourelle d’escalier.
Nous en fîmes d’abord précautionneusement le tour, en particulier aux abords de la face éboulée où le terrain était encombré de débris, blocs de pierre, rochers et pierres de taille dont certaines étaient branlantes. La face éventrée laissait apparaître l’intérieur : d’autres meurtrières au niveau médian, un plancher en bois protégé des intempéries par le sol de pierre du dernier niveau. La tour de l’escalier en colimaçon, éventrée elle aussi, devrait cependant nous permettre d’y monter.
À mes pieds je fis cependant une autre lecture de cette tour. Un grand bras, comme celui d’une statue de géant, gisait entre deux rochers. Plus loin, un bassin et sa jambe et Anborn qui trouve une tête.
« Une bataille se sera déroulée là, piégeant plusieurs trolls au point du jour alors qu’ils s’acharnaient sur le mur de la tour… » supposa Damrod.
Je distinguai maintenant les restes de plusieurs trolls, pétrifiés, ensevelis sous des décombres qui les avaient brisés.
En s’approchant davantage, Orodreth constata que la porte, vermoulue à l’extérieur avait été solidement condamnée de l’intérieur. Il nous invita à passer par les décombres et à franchir d’un bond le plancher partiellement effondré. J’aperçus sous mes pieds une eau sale, sombre qui remplissait les fondements de la tour. L’odeur était désagréable, bien que le plancher ne portât pas de trace de pourriture.
Toujours avec prudence nous gagnâmes le deuxième niveau. Là encore, le bois n’avait pas souffert des atteintes du temps. Vorondil qui tentait de déchiffrer des inscriptions sur les murs s’en étonnait :
« Cette tour doit dater des implantations Númenoréennes, et pourtant table et chaises sont encore solides… »
Orodreth lui aussi tentait d’interroger les murs :
« Mardil a vu juste ; la comptine de sa grand-mère était déjà connue des occupants de la pentirn. Par contre je ne comprends pas le sens de ces petites phrases gravées de-ci, de-là. En tout cas le lien entre elles… »
Vorondil et Lothíriel complétaient la liste à tour de rôle :
« Ethryn, géants, Pentirn, Tarlang et Ered Nimrais, Aeglinn et Gondratiriel… Seul un maître du savoir ancien pourrait nous éclairer »
Le dernier niveau était une terrasse en pierre, entourée de créneaux. De là on avait une vue dégagée sur les monts environnants, sur le lac, et on apercevait en contre-bas les entrées de mines. Près des créneaux tournés vers le nord se tenaient les restes d’une sorte de pupitre en pierre, qui devait à l’origine se tenir sur une estrade de deux marches. Les débris étaient mélangés avec ceux de la façade est, une bonne partie des créneaux étant tombée à l’intérieur. Nous étions là pour chercher quelque chose, une sorte de testament laissé par Hirluin. Je tenais fermement mon bâton, que m’avait transmis mon père lors de notre départ pour l’ouest.
« Qui cherche des champignons, prend un bâton
« Appuie-toi sur lui si tu veux méditer
« Et dresse ton fils comme se tient un bâton
Tout enfant du clan connaissait ces maximes, mais mon père en avait rajouté une nouvelle :
« Un œil à tes doigts, un nez qui entend et la langue qui voit
« Tu iras plus vite, tu verras plus loin que les sorciers ne croient
« Tu leur imposeras, vous ne fléchirez pas, comme le bâton est droit
En disant cela ses doigts parcouraient alors des signes mystérieux, gravés sur mon bâton. Les Akôèmes n’utilisent pas l’écriture ; ils parlent. Mais aujourd’hui je sais que ces signes sont des Cirth, des runes couramment employées au Gondor. D’où mon père tenait-il ce bâton ? J’oubliai vite la question, car je venais de trouver ce quelque chose. Au milieu des gravois de créneaux, sous un gros bloc : un morceau de parchemin roulé, une pierre taillée transparente à l’intérieur.
Mes compagnons firent cercle autour de moi, Orodreth à qui je le tendis examina le parchemin, pendant que Vorondil faisait tourner entre ses doigts le morceau de cristal.
Orodreth avait l’air bouleversé. Se contenant, il dit à voix basse (nous n’étions pas loin de Verlamin) : il s’agit à n’en pas douter de l’écriture de mon père ! Le parchemin est récent, il a été caché là depuis peu. Mais le texte est incomplet, il a été coupé avec deux coups de dague.
Comme j’avais encore beaucoup de mal avec la lecture, c’est Vorondil qui me vint en aide. Mais il n’y avait pas grand-chose à comprendre de ce texte coupé, si ce n’est que les deux lignes du bas étaient écrites de manière précipitée.

Portion 1 du texte























































































Quant à la pierre, elle était ornée de motifs ciselés, parmi lesquels on reconnut rapidement un mot prononcé depuis peu : Gondratiriel, trouvé sur les murs du deuxième niveau. C’est Lothíriel qui appréhenda l’objet la première :
« C’est une pierre qui regarde, qui nous vient de Númenor » Dit-elle en se levant prudemment. Elle s’approcha des créneaux nord en tenant la pierre devant ses yeux.
« Ça y est ! » fit-elle après avoir cherché quelques instants
« Voilà une autre pentirn »
Glissant la pierre dans sa ceinture elle ajouta en souriant :
« Il est logique de trouver une pierre qui regarde dans une sentinelle de crête, c’est un bon moyen pour surveiller les géants. »
Et dans le regard amusé qu’elle me porta, je ne sus discerner entre le sérieux et la moquerie :
« Sinon les géants t’écraseront de leurs pierres… »
Après avoir poursuivi quelque temps nos recherches, le soleil se coucha et nous descendîmes tous au deuxième niveau pour y passer la nuit à l’abri. Recroquevillés dans nos couvertures, nous prîmes un repas froid, car il n’était pas question d’attirer l’attention avec un feu. Avant de reparler du parchemin j’abordais cette question qui me troublait :
« Vous me faites peur avec vos histoires de géants, que vouliez-vous vraiment dire ? »
Mardil répondit le premier :
Ma grand-mère est du Lamedon ; quand je vivais chez elle, à Calembel, elle aimait me raconter l’histoire de Tarlang et ses comparses. Ces géants, trompés par le Noir ennemi dans les premiers temps du monde, élevèrent une barrière de montagnes pour bloquer la route aux hommes. Malheureusement pour lui, Tarlang chuta alors qu’il portait son fardeau de roches. Il se brisa le cou et ne se releva plus. Le bloc posé sur son épaule droite tomba près de sa tête : c’est le Cûl veleg adossé au Dol tarlang sa tête. Son cou forma alors le col entre les deux vallées du Ciril et de Morthond. Le panier qu’il tenait dans sa main gauche s’éparpilla plus à l’est, c’est aujourd’hui le Cûl bîn, près d’Ethring sur le Ringlo. Quant à son corps brisé, les autres géants s’en servirent pour terminer leur ouvrage : les Montagnes blanches. »
« Depuis des générations on fait peur aux enfants de ma famille avec les histoires de géants. Au-delà de l’Anfalas, c’est une terre de sauvages. Verlamin, ses mines et l’Ered Ethryn. Pour ma mère, comme sa mère, un bon Gondorien vit dans la plaine côtière, pas dans la montagne ! » Ajouta Anborn en souriant.
« Quant à moi », continua Lothíriel, « on m’a appris que nos ancêtres de Númenor se méfiaient de ces géants, au point d’avoir mis en place ce réseau de surveillance que sont les pentirn. Les gondratiriels permettent de communiquer d’une tour à l’autre, probablement avec des signes faits avec les bras ; la vue est très nette, même avec un temps brumeux comme aujourd’hui. »
« Mais les géants n’existent pas » dit Anborn « c’est simplement la montagne qui est dangereuse »
« À moins que géants et montagne ne soient qu’une seule et même chose » conclu Vorondil. « Croyez-en l’expérience des Maîtres des mines ! »
Je m’attendais à ce qu’Orodreth poursuive en évoquant son père, mais il était fermé à ce sujet. Il prit le premier tour de garde et nous nous endormîmes.
Au matin, c’est Mardil qui nous réveilla ; la nuit n’avait été troublée que par le passage, loin à l’est d’une troupe d’orques accompagnés de quelques trolls. Lothíriel les avait aperçus au moment où ils franchissaient une ligne de crête.
« Une trentaine d’orques, quatre trolls marchant vers le sud. Il n’y avait pas d’étoiles, mais la lueur de leurs torches suffisait à la Gondratiriel. C’est un très bel outil, bien pratique pour voir l’ennemi de loin » commenta-t-elle.
Après avoir une dernière fois exploré la tour, mémorisé les phrases gravées sur les murs, nous quittâmes la tour. Je sautais à nouveau par-dessus la partie de plancher effondré, évitant de regarder en dessous cette eau sale. J’avais beaucoup de mal avec ces trous dont on ne voyait pas le fond. Sans parler des cauchemars de cette nuit : des hommes tout noirs, gigantesques, portant des paniers remplis de rochers qu’ils nous jetaient en riant alors que la terre tremblait, et pour finir une armée de ces géants déferlant sur la montagne comme la mer sur la côte…
Nous repassâmes devant les quatre mines abandonnées, puis peu de temps avant d’atteindre Pinnornost nous obliquâmes vers le nord, passant entre deux montagnes.
Orodreth nous donna quelques explications au sujet de la clé :
« D’après ma mère, cette clé doit ouvrir un refuge secret, autrefois creusé par des nains. Ce doit être un présent, reçu par un lointain ancêtre et transmit de génération en génération. Mais il n’a probablement jamais servi. »
Le dessin, simple et précis, gravé sur le feuillet de plomb et les indications des plans trouvés aux archives nous perm
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#2
Un petit résumé serait-il envisageable, pour ceux qui n'ont pas forcément le temps mais à qui tu voudrais faire lire ton histoire?
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#3
Voici un très petit résumé:

Ce récit a pour contexte l'Anfalas (ouest Gondor) juste après la fin de la Lutte fratricide en 1448 3A. C'est une partie des mémoires d'un certain Fé-dan, venu avec quelques uns des siens dans l'ouest pour fuir l'oppression subie par leur petit peuple. Considéré comme quantité négligeable par les 'guerriers sorciers', ce petit peuple d'orientaux a entendu parler de l'ouest par l'intermédiaire (indirect) d'un des mages bleus.
Ce Fé-dan va tenter de s'intégrer malgré de nombreux périls. L'arrivée depuis le nord d'orques dirigés par un mystérieux Durbatul, la mort du seigneur local et de son frère qui ont laissé un testament troublant, la pression grandissante des pirates d'Umbar sont autant d'événements qui vont se révéler être liés. Mais c'est sans compter un péril intérieur, causé par le bâton que lui a transmis son père. Avec ses compagnons gondoriens et dunéens, Fé-dan revit les tourments des âges anciens, de ceux qui voulaient rester libres.
[Silm, Les anneaux de pouvoir et le troisième âge p:285, 286]
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#4
Félicitations pour ce sujet ultra intéressant. Je ne sais quand j'aurai le temps de lire tes 3 chapitres, mais le résumé me parle drôlement.
L'esprit devient ce qu'en font les pensées, car les pensées de quelqu'un déteignent sur son âme. Marc-Aurèle (121-180)
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#5
J'ai lu et je trouve ce texte agréable à lire, même si l'indicatif présent l'eût rendu plus vivant encore.

Quelques petites fautes et notamment dans le premier paragraphe où sont évoqués les Ulairi. Si il s'agit bien des Nazgûls et pas d'autre chose, tu as oublié le "i".

Le choix des noms est bien vu (Golasgil entre autres). L'histoire se développe dans plusieurs directions et j'aimerais bien connaître la suite.
Le décalage culturel entre Orientaux et Gondoriens est bien mis en scène et j'imagine ce petit peuple un peu comme des Nénets de Russie.

Bravo!
Dorées les feuilles tombent, mais le rêve se poursuit
Là où l'espoir demeure, les eaux chantent sous la nuit
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#6
Merci pour la correction, j'ai bien oublié le i.
Pour la suite, chapitres 3 à 6 (le texte complet compte 35 pages format odt), soit il faut utiliser le lien, soit il faut trouver un système pour tout faire rentrer sur Tolkiendil, mais je ne suis pas doué pour ce genre de manipulation.
Je ne connais pas les Nénets, mais je pense m'être en partie inspiré du témoignage d'un vieux missionnaire envoyé en chine (ou pays voisin, je ne sais plus). Il était dans une zone à l'écart de tout, un petit peuple des hauts plateaux avec ses coutumes et sa langue (une de ces multiples minorités chinoises). Témoignage qui s'est mélangé avec celui d'un autre missionnaire, qui lui avait subi l'oppression des autorités communistes.
Le caractère minoritaire et isolé les désolidarise de l'idéologie dominante tout en favorisant leur persécution. Les Bleus ont trouvé là un des terrains favorable à leur action, mais ce sera globalement un échec [CLI 4,II note 3]
Mon Fé-dan aurait pu être à Tolkien le Tchang de Hergé. Ainsi je le vois comme un type vietnamien, opposé aux guerriers-sorciers orientaux typés mongol, en parallèle avec l'opposition chinois-japonais d'Hergé.
(le type mongol c'est pour les orques [L 210], mais j'y mets aussi - peut être à tort - les orientaux)
Je n'ai aucune compétence de linguiste, hélas (j'ai composé deux ou trois mots elfiques, et emprunté beaucoup de noms de lieux à MERP) mais j'ai apporté ma pierre à l'édifice avec mon expérience professionnelle: nous accueillons dans notre entreprise un apprenti Polonais vivant en Ukraine, parlant anglais et qui va faire son tour de France. Choc culturel garanti !
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#7
Version améliorée de la comptine de la grand-mère de Mardil qui remplace l'ébauche du chapitre 3

[les enfants font la ronde pendant les trois couplets]

Si tu vas chez grand mère en passant par Tarlang
Le long d'Ered ethryn tu devras voyager
Tu sera bien polie si tu tiens bien ta langue
Suit la route indiquée sans dévier sans changer.

Si tu vas chez grand mère près du Tafnen-celon
Éviter les serpents les embûches qu'ils sèment
Ce que tu as appris sert toi en tout le long
Il te faudra choisir, décider par toi même.

De Ciril ou morthond les deux vont à la mer
Entre les deux versants tu dois trouver tes pas
Si tu marches en travers le chemin est amer
Car la ligne de crête peut marquer ton trépas.

[changement de ton, les enfants chantent plus fort, une ligne est tracée au sol, les enfants marchent dessus, on jette son gant sur celui qui fait un écart en criant « ouh ! »]

Non ne mets pas les pieds
Sur la ligne de crête
Ou tu sera broyé
Comme un pain qu'on apprête
Sous les pierres jetées
Comme on jette le gant
Les pierres projetées
Par les mains des géants.
La lumière n'indique pas le bout du tunnel, c'est la lanterne de celui qui comme toi, cherche à sortir.
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