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Essais - Utilisation d'un thème mythologique
#1
Nous vous proposons un nouvel article : Utilisation d'un thème mythologique dans le Seigneur des Anneaux, par Bruno Delorme.

Cet essai fait désormais l'objet d'un commentaire en ligne.

Laissez nous vos commentaires et remarques.
Demons run when a Good Man goes to war.
Night will fall and drown the sun
When a Good Man goes to war.
Friendship dies and true love lies.
Night will fall and the dark will rise
when a Good Man goes to war.
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#2
Bonjour,
Mon nom de naissance est Matthieu Bobin, mais j'avais le désir de m'appeler Matëanor pour mes discussions sur ce forum. Je suis un fan du Seigneur des Anneaux et j'ai eu l'occasion de lire d'autres ouvrages de J.R.R. Tolkien : Bilbot le Hobbit, Le Silmarion et Les enfants de Hurin. J'ai lu également l'essai de M. Bruno Delorme, que j'ai la chance de connaître à titre personnel, « sur l'utilisation d'un thème mythologique dans le Seigneur des Anneaux » que vous avez mis en ligne sur votre site. J'avais le désir de vous partager mes réactions à ce sujet et serais intéressé d'avoir votre avis à ce propos, autant que celui de l'auteur de l'article.

Le travail de M. Delorme m'a semblé mettre en lumière des composantes essentielles du Seigneur des Anneaux. L'analyse comparée des deux fonds, chrétiens et mythologiques, qui s'entrecroisent tout au long du roman, m'apparaît être une piste de lecture aussi probante qu'intéressante.
Je note d'abord que cette double matière n'entre pas en contradiction avec la pensée de J.R.R. Tolkien, qui était à la fois un chrétien convaincu et ce génie qui créa le monde mythologique que nous connaissons.
Pour ce qui est du travail approfondi de mise en relation des éléments du Seigneur des Anneaux avec les deux matières, chrétienne et mythologique, si un certain nombre de détails sont critiquables, comme le montre M. Damien Bador, il me semble cependant que la thèse générale ne s'en trouve pas invalidée. Pour ma part, n'étant pas qualifié pour juger de la matière mythologique, je ne peux évaluer l'apport véritable des différentes cultures dont Tolkien a pu s'inspirer. En revanche, je suis un lecteur relativement assidu de l'œuvre de Tolkien et possède quelques connaissances en ce qui concerne la matière chrétienne. A ce double titre, je pense que les commentaires de M. Bador peuvent servir de base à un affinement de la thèse de M. Delorme.
Je me propose de partir de la première remarque de M. Bador pour exposer pour exprimer ma pensée à ce sujet.

"Introduction
« la strate païenne [...] se déploie à partir de sa propre logique basée sur un affrontement entre forces du bien et puissances du mal en vue d’une victoire heureuse »
Commentaire de Damien Bador : Pourtant de tels affrontements sont également le thème des grandes épopées chrétiennes."

A mon sens, les grandes épopées chrétiennes, comme Perceval de Chrétien de Troyes, sont précisément construites sur la même problématique que le Seigneur des Anneaux. En effet, Perceval est d'abord un homme orgueilleux qui vainc par une force violente le chevalier Vermeil. Ce n'est que peu à peu au cours du roman que vont lui être inculquées les vertus évangéliques que sont le respect, la patience ou l'abnégation. Pour toucher des lecteurs, il faut partir de ce qu'ils sont pour les amener à une certaine compréhension chrétienne de la vie et montrer peu à peu les points de contradiction avec leur vie présente et les points qui se correspondent déjà tout-à-fait. Perceval va évoluer peu à peu vers un mieux chrétien, ou tout au moins conçu comme tel pour l'époque, et cela passe notamment par l'apprentissage de la courtoisie.
« Le salut d'un roi n'est pas dans son armée, ni la victoire d'un guerrier dans sa force. Illusion que des chevaux pour la victoire : une armée ne donne pas le salut » (Psaume 33(32), versets 16-17). Du point de vue de la matière chrétienne, ce que l'on peut retenir, c'est que l'homme ne se sauve pas à la force des poignets. « Le » symbole des chrétiens est la croix du Christ : c'est le signe de l'impuissance totale de Jésus-Christ. Jésus, qui est Dieu, s'est fait homme pour rejoindre l'homme et il choisit d'assumer cette condition jusqu'au bout, jusqu'à la mort. Il aurait pu manifester sa toute-puissance aux hommes au moment de la croix, mais il choisit de se placer définitivement du côté de la faiblesse humaine, par amour pour les hommes et pour abandonner à Dieu son Père la gloire de le ressusciter après les trois jours au tombeau. Le véritable héros chrétien est un anti-héros mythologique : la mort du Christ, qui a prêché l'amour toute sa vie, est un échec. Seule la résurrection, qu'il reçoit du Père, le révèle aux hommes comme le sauveur.
En ce sens, Frodon et Sam ont quelque chose de proprement christique. Ce ne sont pas les forts qui détruisent l'anneau, mais les petits. Ce n'est pas le glaive qui triomphe, mais les mains vides. Et encore, cette destruction leur échappe. En définitive, ils ne sont pas les sauveurs, puisque c'est bien Gollum qui détruit, bien malgré lui, l'anneau de pouvoir. C'est comme si le salut venait d'ailleurs. Et Gandalf l'avait comme prophétisé quand il empêcha dans la Moria de porter la main sur Gollum, ne sachant quelle part il aurait à jouer dans cette histoire.
Les interprétations que je livre ici me semblent notamment pouvoir être mises en rapport avec la partie de M. Delorme intitulé « Signification et destinée des deux groupes ».
On voit cependant que la détermination de Frodon et Sam pour apporter l'anneau jusqu'à la montagne du destin, ainsi que celle de leurs compagnons pour faire diversion devant les portes noires sont absolument nécessaires à cette victoire finale. En cela, on peut voir que la matière mythologique est évangélisée : les hommes servent le Bien en combattant le mal de toutes leurs forces, mais ce n'est pas dans ces forces que réside leur victoire, pourrait-on dire, mais plutôt dans l'espoir, souvent évoqué par ce fou de Gandalf, qu'un salut est possible, qu'il faut y croire. Enfin, c'est bien l'amour et la réconciliation qui permettent aux peuples du milieu de faire tomber Sauron : la fidélité des membres de la communauté les uns envers les autres, l'abnégation de Sam pour Frodon, le secours que les hommes du pays des chevaux apportent à ceux de Numénor alors que ces derniers ne leurs étaient pas venu en aide par le passé... Espérance, foi et amour sont pour les chrétiens les trois vertus théologales, c'est-à-dire les vertus qui procèdent directement de Dieu et que les hommes ne peuvent vivre que parce qu'ils sont en lien avec Dieu d'une manière ou d'une autre.
A l'inverse, le groupe qui représenterait davantage la partie chrétienne, Frodon et Sam, ne sont pas exempts de matière mythologique. Frodon et Sam se battront tous deux avec Dard, l'épée de Bilbon. Ils vivront les mêmes expériences que le reste de la communauté de l'anneau avant que celle-ci ne se divise. Il semble donc donc bien y avoir interaction entre les deux matières.

Pour conclure, j'aimerais nuancer ce propos en redonnant son autonomie à l'œuvre de Tolkien. Si je reconnais avec M. Delorme les apports mythologiques et chrétiens, il reste que la part de l'un et celle de l'autre sont difficiles à déterminer et qu'une œuvre littéraire ne peut se réduire à ses sources, même si elles sont de précieuses clés pour entrer dans leur compréhension.
En vous remerciant de votre attention et en vous félicitant pour la qualité de votre site,

Matëanor
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#3
(03.06.2009, 18:17)Matëanor a écrit : Bonjour,
Mon nom de naissance est Matthieu Bobin, mais j'avais le désir de m'appeler Matëanor pour mes discussions sur ce forum. Je suis un fan du Seigneur des Anneaux et j'ai eu l'occasion de lire d'autres ouvrages de J.R.R. Tolkien : Bilbot le Hobbit, Le Silmarion et Les enfants de Hurin. J'ai lu également l'essai de M. Bruno Delorme, que j'ai la chance de connaître à titre personnel, « sur l'utilisation d'un thème mythologique dans le Seigneur des Anneaux » que vous avez mis en ligne sur votre site. J'avais le désir de vous partager mes réactions à ce sujet et serais intéressé d'avoir votre avis à ce propos, autant que celui de l'auteur de l'article.

Tout d'abord, bonjour et bienvenue chez nous.

Citation : Le travail de M. Delorme m'a semblé mettre en lumière des composantes essentielles du Seigneur des Anneaux. L'analyse comparée des deux fonds, chrétiens et mythologiques, qui s'entrecroisent tout au long du roman, m'apparaît être une piste de lecture aussi probante qu'intéressante.
Je note d'abord que cette double matière n'entre pas en contradiction avec la pensée de J.R.R. Tolkien, qui était à la fois un chrétien convaincu et ce génie qui créa le monde mythologique que nous connaissons.
Pour ce qui est du travail approfondi de mise en relation des éléments du Seigneur des Anneaux avec les deux matières, chrétienne et mythologique, si un certain nombre de détails sont critiquables, comme le montre M. Damien Bador, il me semble cependant que la thèse générale ne s'en trouve pas invalidée. Pour ma part, n'étant pas qualifié pour juger de la matière mythologique, je ne peux évaluer l'apport véritable des différentes cultures dont Tolkien a pu s'inspirer. En revanche, je suis un lecteur relativement assidu de l'œuvre de Tolkien et possède quelques connaissances en ce qui concerne la matière chrétienne. A ce double titre, je pense que les commentaires de M. Bador peuvent servir de base à un affinement de la thèse de M. Delorme.

Il est entendu que vu la qualité et malgré les détails mineurs que Damien a relevé, cet essai est d'une qualité reconnue. D'ailleurs, les commentaires ne sont là qu'à titre indicatif plutôt pour encourager à discuter ces points comme vous venez de le faire que pour "invalider" l'essai. Je laisse le soin à Damien sous son pseudo Elendil, de vous répondre.

Citation : En vous remerciant de votre attention et en vous félicitant pour la qualité de votre site,

Matëanor
En vous remerciant de votre réaction, qui prouve que les longs et compliqués essais ne font pas peur à tout le monde. Wink
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#4
Je suis tout à fait d'accord avec l'analyse que vous proposez (et mon propos n'était certes pas de réfuter la thèse proposée, mais, comme vous l'exprimez, de s'efforcer de l'affiner en proposant quelques axes de réflexion complémentaires).

En fait, au lieu de parler simplement de « strate païenne » et de tenter de l'isoler de l'inspiration chrétienne, je vois dans ces faits héroïques une grande ressemblance avec les mythes païens européens vus à travers le prisme chrétien (notamment Béowulf, mais aussi les légendes de la Table Ronde telles qu'elles furent écrites par Chrétien de Troyes, que vous citez à juste titre). L'héroïsme guerrier est justifié et ennobli par la morale au service de laquelle il se met, et par l'humilité des principaux protagonistes (notamment Aragorn, qui est prêt à se sacrifier dans une tentative désespérée pour permettre à Frodo d'accomplir sa quête).

L'originalité de Tolkien à ce point de vue est justement d'avoir réussi à créer une atmosphère quasi-chrétienne tout en évitant toute référence directe à la Bible, ayant placé son Légendaire dans une période anté-historique, longtemps avant l'époque où Dieu est supposé s'être révélé à Abraham.
Rollant est proz e Oliver est sage.
Ambedui unt merveillus vasselage :
Puis que il sunt as chevals e as armes,
Ja pur murir n’eschiverunt bataille.
La Chanson de Roland
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#5
Intéressant le commentaire de Damien Bador sur Meduseld... Rolling Eyes
L'enfant ignorant qui se fait un jeu des exploits de son père ne croit pas se moquer, mais pense qu'il est le fils de son père
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#6
Mais encore ?
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#7
(04.06.2009, 08:14)Tilkalin a écrit : Intéressant le commentaire de Damien Bador sur Meduseld... Rolling Eyes

Si tu remarques, ton commentaire sur Meduseld a été pris en compte au même titre que celui de Damien. Libre à toi d'augmenter encore ton argumentaire pour nous prouver que c'est ton interprétation qui est la plus juste. Toujours est-il qu'en tant que responsable de la section, mais n'ayant pas les connaissances suffisantes pour juger de la justesse, j'ai choisi de mettre les deux.
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#8
Le commentaire sur Meduseld n'est pas de Damien Bador mais de votre serviteur...
L'enfant ignorant qui se fait un jeu des exploits de son père ne croit pas se moquer, mais pense qu'il est le fils de son père
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#9
Shocked Je vérifie ça, de suite.

EDIT : Je suis sincèrement désolé, tu as raison, j'ai fais une erreur lors de la rédaction du commentaire. J'ai corrigé. Toutefois, est-ce que tu pourrais vérifier si je n'ai pas fais de contresens/erreur dans la reprise de ton commentaire, stp?
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#10
Pas de souci Smile

Tout semble OK, sauf la 1ère phrase qui est de Damien Bador et les titres qui ne sont pas en italique - mais là je pinaille Wink

EDIT : tant que j'y suis, je trouve pour le moins surprenant que l'auteur de cet essai n'aborde pas une seule fois la notion de "syncrétisme"...
L'enfant ignorant qui se fait un jeu des exploits de son père ne croit pas se moquer, mais pense qu'il est le fils de son père
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#11
Bonjour,

Merci à vous, Druss et Elendil, de votre accueil et merci pour vos réponses aussi courtoises que précises. Je voudrais rebondir sur vos propos, Elendil, et je m'excuse par avance si je les mésinterpréte.

(03.06.2009, 18:51)Elendil a écrit : Je suis tout à fait d'accord avec l'analyse que vous proposez (et mon propos n'était certes pas de réfuter la thèse proposée, mais, comme vous l'exprimez, de s'efforcer de l'affiner en proposant quelques axes de réflexion complémentaires).

Je veux d'abord vous exprimer mon étonnement quant à votre connaissance de l'œuvre dans ses plus infimes détails et je serais curieux de savoir combien de fois vous avez lu le Seigneur des Anneaux pour en arriver à cette précision de connaissance. Mais vous n'êtes certes pas obligé de répondre à cette question.

Nous sommes donc d'accord sur l'existence des deux strates, qui est somme toute assez évidente. Une question essentielle qui est en débat dans le texte de M. Delorme et dans vos commentaires m'apparaît être celle du rapport entre ces deux strates.

Voici la position de M. Delorme, et que j'essaye de résumer plus bas :

« Christianisme et paganisme dans Le Seigneur des Anneaux

On le voit, la dimension chrétienne du récit ne supprime nullement la trame mythologique, et n’opère aucune rédemption ou sursomption37de celle-ci à des fins apologétiques. Mais les deux se soutiennent mutuellement, exerçant l’une sur l’autre une attraction équilibrée qui est le signe indéniable du génie de Tolkien.
Ainsi, aux vertus chrétiennes, auxquelles s’exercent les candidats à la sainteté que sont Frodon et les Hobbits - êtres à peine dégrossis, pleins de naïveté et d’esprit simpliste qui sont des caractéristiques qui correspondent parfaitement à une description de type évangélique3Cool -, répondent les qualités héroïques et sublimes d’Aragorn et de ses compagnons †. Or, afin que la mémoire des héros puisse se perpétuer et accéder à une forme d’immortalité, leurs actions se voient régulièrement célébrées par des poèmes chantés, comme les bardes ou les aèdes de l’Antiquité le faisaient jadis pour célébrer les hauts faits d’un roi ou d’un héros39).
On autre trait caractéristique distingue ces deux strates tout en les juxtaposant d’un point de vue narratif, ce qui est extrêmement satisfaisant pour l’esprit du lecteur qui peut ainsi passer de l’une à l’autre suivant ses désirs, ou s’identifier à celle de son choix. »

On peut donc noter plusieurs points :
- présence des deux strates, l'une chrétienne, l'autre mythologique.
- pas de dimension apologétique du christianisme qui se servirait, pour ce faire, du support de la trame mythologique.
- Séparation nette des deux strates : elles sont « distinctes ». On peut identifier deux groupes dans la communauté de l'anneau : Frodon et Sam, qui s'apparentent à la strate chrétienne ; Aragorn et ses amis qui s'apparentent à la strate mythologique.
- Pas de supériorité d'une strate sur l'autre, mais « une attraction équilibrée » : ni « rédemption ou sursomption. » D'ailleurs le lecteur peut « passer de l’une à l’autre suivant ses désirs, ou s’identifier à celle de son choix ».
- Les deux strates sont « juxtaposées d'un point de vue narratif ».


La vôtre est la suivante :
(03.06.2009, 18:51)Elendil a écrit : En fait, au lieu de parler simplement de « strate païenne » et de tenter de l'isoler de l'inspiration chrétienne, je vois dans ces faits héroïques une grande ressemblance avec les mythes païens européens vus à travers le prisme chrétien (notamment Béowulf, mais aussi les légendes de la Table Ronde telles qu'elles furent écrites par Chrétien de Troyes, que vous citez à juste titre). L'héroïsme guerrier est justifié et ennobli par la morale au service de laquelle il se met, et par l'humilité des principaux protagonistes (notamment Aragorn, qui est prêt à se sacrifier dans une tentative désespérée pour permettre à Frodo d'accomplir sa quête).

A la différence de M. Delorme, vous vous refusez donc à séparer les deux strates, préférant assimiler le Seigneur des Anneaux aux romans de chevalerie chrétiens, qui sont en quelque sorte une christianisation de la matière mythologique, rangeant l'héroïsme guerrier du côté mythologique, la morale et l'humilité du côté chrétien.

Apparemment, du point de vue de la définition des strates, votre conception est semblable à celle de M. Delorme, qui l'annonce avec précision dans son introduction :
« Nombreux sont les commentaires de l’œuvre de J.R.R. Tolkien1) qui décèlent dans Le Seigneur des Anneaux des influences chrétiennes au cœur même d’une écriture s’inspirant des mythologies d’origine païenne2). Plus précisément, et c’est ce que nous nous proposons de montrer dans cet article, l’écriture de Tolkien procède autant par transposition ou par allégorisation que par superposition de deux strates distinctes qui courent sur toute l’œuvre et s’entrecroisent sans cesse pour former la trame structurée d’un récit grandiose :
la strate chrétienne, tout d’abord, reconnaissable à ses valeurs éthiques, évangéliques, synthétisées dans les vertus théologales, dont l’espérance3), dans le roman tolkienien, apparaît comme la référence suprême.
la strate païenne, ensuite, provenant des mythologies antiques d’origine indo-européenne,et se déploie à partir de sa propre logique basée sur un affrontement entre forces du bien et puissances du mal en vue d’une victoire heureuse4) †, aisément identifiable, dans l’œuvre, par les batailles que l’auteur aime à mettre en scène.
Dimension chrétienne et strate antique se croisent ainsi régulièrement, sans se heurter ni s’annuler ou se contredire tout au long d’une œuvre qui narre une épopée sans précédent dans l’histoire de la littérature occidentale, même si elle emprunte à des fonds antiques ou médiévaux. »

Il semble que M. Delorme voie dans le Seigneur des Anneaux deux matières distinctes que Tolkien utilise pour en faire deux fils narratifs – qui se « superposent » et « s'entrecroisent » –, tandis que vous insistez sur la christianisation de la matière mythologique. Est-ce que je me trompe en présentant la chose ainsi ? Je vous avoue essayer de radicaliser les positions pour mieux les confronter.
L'intérêt de votre position, me semble-t-il, est de faire ressortir l'interaction entre les deux matières. Et votre interprétation dans ce sens est que c'est le fond chrétien (morale et humilité) qui donne son sens à l'héroïsme guerrier. Il y a donc sursomption du mythologique par le chrétien. Peut-être pourrait-on balancer votre thèse (sans pour autant l'infirmer) en montrant que c'est la matière mythologique qui donne tout l'attrayant et toute la densité d'une aventure héroïque à des valeurs chrétiennes. On a quand même besoin de temps en temps qu'un Aragorn, qu'un Gimli et qu'un Légolas cassent de l'orc et du troll pour contenter notre penchant guerrier de la lutte du bien contre le mal, pour à côté de cela faire découvrir la valeur du don de soi, jusqu'à la mort si besoin est. Au passage, il est rassurant de voir en l'orc une créature foncièrement mauvaise et que la question morale ne se pose pas à son endroit, quoique...
L'intérêt de la position de M. Delorme, à ce que j'en comprends, est de mettre en valeur les deux matières séparément, et plus particulièrement dans son essai la matière mythologique, pour en faire ressortir toute l'épaisseur. Son paragraphe sur la symbolique de l'anneau en est un exemple type : dans notre arrière-fond culturel, nous avons « l'anneau de Gygès », présenté par Platon dans la République. Pour Platon se pose la question de la morale et de la justice : agissons-nous moralement par peur des répressions sociales ou par décision de respecter pour elle-même la loi morale ? L'anneau du Seigneur des Anneaux est chargé des questions que l'histoire de la pensée et de la littérature lui ont fait porter. Ainsi, le choix de Tolkien d'en faire un objet maudit dont il faut se débarrasser, dans sorte de « quête du Graal négative » comme nous invite à la comprendre M. Delorme, nous donne une compréhension nouvelle de la symbolique de l'objet et nous offre de nouvelles possibilités d'interprétation.
Dans le cas de M. Delorme, une des questions est de savoir jusqu'où l'on peut faire reposer sur les connaissances culturelles de l'auteur et sur sa volonté de les réutiliser les interprétations et les liens que l'on met au jour, comme par exemple le fait de « rattacher Arwen à la déesse Aurore ». Mais d'un autre côté, je ne suis pas sûr qu'il soit besoin que l'auteur soit conscient de toute la force symbolique du texte qu'il produit pour se permettre de tels liens et de telles interprétations. Un texte me semble plus riche de sens que ce que l'auteur en a voulu.
Cependant, pour moi, ce travail de recherche sur les matières ne peut aboutir que si, après avoir distingués les deux strates pour les définir et en faire ressortir toute l'épaisseur, on tente de les confronter et de discerner le degré et la forme de leur interaction : pour M. Delorme, il ne semble pas y avoir sursomption, tandis que vous semblez défendre cette thèse (Cf. votre commentaire, Elendil, que je cite ci-dessous). Pour moi, c'est là qu'il faut creuser.
« Pour l’autre groupe, en revanche, l’itinéraire est tracé d’avance, avec les obstacles qui le ponctuent graduellement »
Commentaire de Damien Bador : C'est oublier les rencontres inopinées (Fangorn, Gandalf le Blanc), les hésitations (Aragorn a l'idée de passer par les Chemins des Morts), les changements de plans (après l'avertissement de Ceorl, grâce à l'aide de Ghân-buri-Ghân), les affrontements entre personnages (Théoden refusant l'aide de Merry ou Éowyn).
Si je reconnais la justesse des arguments de l'auteur quant à la quête de Frodo, je me trouve toutefois en désaccord avec lui quant à son interprétation de celle d'Aragorn et de ses compagnons. L'auteur argumente longuement qu'il n'y a pas sursomption de la trame mythologique dans la dimension chrétienne, mais le raisonnement utilisé manque de force, et certains arguments me paraissent clairement en erreur.

(03.06.2009, 18:51)Elendil a écrit : L'originalité de Tolkien à ce point de vue est justement d'avoir réussi à créer une atmosphère quasi-chrétienne tout en évitant toute référence directe à la Bible, ayant placé son Légendaire dans une période anté-historique, longtemps avant l'époque où Dieu est supposé s'être révélé à Abraham.

Je ne suis pas tout-à fait d'accord sur ce point. Pour moi, le lieu et l'époque du Seigneur des Anneaux sont, d'une certaine manière, sans référence à notre monde. Ils se distinguent de la conception chrétienne qui va de la création à aujourd'hui en passant par Abraham et l'histoire de la Révélation. Le temps et le lieu de cette œuvre se distinguent aussi de la conception scientifique moderne qui nous fait aller du Big Bang à aujourd'hui en passant par l'évolution des espèces. Mon argument à ce propos est que Tolkien a pris la peine de se créer un univers à lui, avec ses époques et ses lieux. L'histoire de la Terre du Milieu, de sa création par les Valars juqu'au temps du Seigneur des Anneaux, nous est narrée dans le Silmarion.
Pour cette raison, votre thèse d'une christianisation de la matière mythologique doit être repensée : elle ne peut pas, à mon sens, être assimilée à une œuvre telle que Perceval de Chrétien de Troyes ou encore Beowulf, précisément parce qu'il n'y a pas de référence directe à la Bible. Si sursomption il y a, alors quelle forme prend-elle ?
Et cependant vous avez raison, il y a bien une atmosphère quasi-chrétienne. Mais, parce que la matière chrétienne n'est pas explicite, il faudrait redéfinir le rapport entre matière chrétienne et matière mythologique.

Voilà les quelques réflexions que je vous livre. Je vous remercie d'avoir pris la peine de les lire. En vous souhaitant une excellente soirée,

Matëanor
Amoratio
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#12
(16.06.2009, 19:34)Matëanor a écrit : Je veux d'abord vous exprimer mon étonnement quant à votre connaissance de l'œuvre dans ses plus infimes détails et je serais curieux de savoir combien de fois vous avez lu le Seigneur des Anneaux pour en arriver à cette précision de connaissance. Mais vous n'êtes certes pas obligé de répondre à cette question.

Pour satisfaire votre curiosité, sans doute six ou sept fois sur une période de quinze ans (dont deux en VO). Mais je m'appuie dans bien des cas sur mes lectures des textes annexes. Évidemment le Silm. et les CLI, mais aussi les HoME, les Lettres, sans oublier les textes très importants parus dans PE ou VT.

(16.06.2009, 19:34)Matëanor a écrit : Plus précisément, et c’est ce que nous nous proposons de montrer dans cet article, l’écriture de Tolkien procède autant par transposition ou par allégorisation que par superposition de deux strates distinctes qui courent sur toute l’œuvre et s’entrecroisent sans cesse pour former la trame structurée d’un récit grandiose :
la strate chrétienne, tout d’abord, reconnaissable à ses valeurs éthiques, évangéliques, synthétisées dans les vertus théologales, dont l’espérance3), dans le roman tolkienien, apparaît comme la référence suprême.
la strate païenne, ensuite, provenant des mythologies antiques d’origine indo-européenne,et se déploie à partir de sa propre logique basée sur un affrontement entre forces du bien et puissances du mal en vue d’une victoire heureuse4) †, aisément identifiable, dans l’œuvre, par les batailles que l’auteur aime à mettre en scène.

En fait, je ne suis pas entièrement d'accord avec cette définition des strates, ni d'ailleurs sur l'utilisation du terme « allégorisation » (néologisme hideux, par ailleurs Rolling Eyes ). Allégorie nécessiterait intention consciente de l'auteur. Celui-ci s'en défendait. Il préférait en fait le concept d' « applicabilité » :

Lettre nº109
Tolkien a écrit :I dislike Allegory — the conscious and intentional allegory - yet any attempt to explain the purport of myth or fairytale must use allegorical language. (And, of course, the more ‘life’ a story has the more readily will it be susceptible of allegorical interpretations: while the better a deliberate allegory is made the more nearly will it be acceptable just as a story.)

Lettre nº203
Tolkien a écrit :There is no ‘symbolism’ or conscious allegory in my story. Allegory of the sort ‘five wizards=five senses' is wholly foreign to my way of thinking. There were five wizards and that is just a unique part of history. To ask if the Orcs ‘are’ Communists is to me as sensible as asking if Communists are Orcs.

That there is no allegory does not, of course, say there is no applicability. There always is.

En outre, l'affrontement entre forces du bien et forces du mal n'est pas nécessairement l'apanage de la mythologie païenne, puisque c'est aussi l'un des fondements du christianisme (et des autres religions du Livre). D'ailleurs, certaines mythologies ignorent presque entièrement cette dimension (mythologie finnoise) ou lui donnent une place extrêmement mineure (mythologies grecque, romaine).

(16.06.2009, 19:34)Matëanor a écrit : Il semble que M. Delorme voie dans le Seigneur des Anneaux deux matières distinctes que Tolkien utilise pour en faire deux fils narratifs – qui se « superposent » et « s'entrecroisent » –, tandis que vous insistez sur la christianisation de la matière mythologique. Est-ce que je me trompe en présentant la chose ainsi ? Je vous avoue essayer de radicaliser les positions pour mieux les confronter.

Je défendrais plutôt la thèse de complémentarité et d'interpénétration, même si effectivement, je pense que le christianisme éclaire de l'intérieur la matière mythologique.

Cela dit, j'ai également tendance à penser que les deux quêtes du SdA ont tendances à privilégier chacune un aspect des choses, même s'il ne s'agit pas d'une influence exclusive dans un cas ou dans l'autre.

(16.06.2009, 19:34)Matëanor a écrit : Au passage, il est rassurant de voir en l'orc une créature foncièrement mauvaise et que la question morale ne se pose pas à son endroit, quoique...

Le fait est, la question morale s'est posée à Tolkien. Tant sur la question des âmes des Orques que sur la nécessité de leur faire quartier s'ils le souhaitaient. Je renvoie à MR (HoME X) pour une bonne introduction à ces questions.

(16.06.2009, 19:34)Matëanor a écrit : Je ne suis pas tout-à fait d'accord sur ce point. Pour moi, le lieu et l'époque du Seigneur des Anneaux sont, d'une certaine manière, sans référence à notre monde. Ils se distinguent de la conception chrétienne qui va de la création à aujourd'hui en passant par Abraham et l'histoire de la Révélation. Le temps et le lieu de cette œuvre se distinguent aussi de la conception scientifique moderne qui nous fait aller du Big Bang à aujourd'hui en passant par l'évolution des espèces. Mon argument à ce propos est que Tolkien a pris la peine de se créer un univers à lui, avec ses époques et ses lieux. L'histoire de la Terre du Milieu, de sa création par les Valars juqu'au temps du Seigneur des Anneaux, nous est narrée dans le Silmarion.
Pour cette raison, votre thèse d'une christianisation de la matière mythologique doit être repensée : elle ne peut pas, à mon sens, être assimilée à une œuvre telle que Perceval de Chrétien de Troyes ou encore Beowulf, précisément parce qu'il n'y a pas de référence directe à la Bible. Si sursomption il y a, alors quelle forme prend-elle ?

Je m'inscris en total désaccord sur ce point, même si je concède que ce n'est pas une question nécessairement évidente à la seule lecture du SdA et du Silm.

Je citerai simplement ces quelques extraits, afin de faire ressortir que l'intention de Tolkien était bien d'inventer une mythologie qui se place sur notre monde, à une période antérieure (de beaucoup) à la naissance d'Abraham :

Lettre nº210 :
Tolkien a écrit :The Lord of the Rings may be a ‘fairy-story’, but it takes place in the Northern hemisphere of this earth: miles are miles, days are days, and weather is weather.

Lettre nº 294 :
Tolkien a écrit :It meant the habitable lands of our world, set amid the surrounding Ocean. The action of the story takes place in the North-west of ‘Middle-earth’, equivalent in latitude to the coastlands of Europe and the north shores of the Mediterranean. But this is not a purely ‘Nordic’ area in any sense. If Hobbiton and Rivendell are taken (as intended) to be at about the latitude of Oxford, then Minas Tirith, 600 miles south, is at about the latitude of Florence. The Mouths of Anduin and the ancient city of Pelargir are at about the latitude of ancient Troy.

Du plus extrême intérêt à ce propos est l'Athrabeth Finrod ah Andreth (in MR), qui est justement une réécriture de la Chute de l'homme (du point de vue númenórien). Laquelle explique justement l'absence de lieu de culte en Terre du Milieu.

Je recommande aussi sur ce sujet la lecture de « Rivers and Beacon-hills of Gondor », parus dans VT nº42, notamment la note sur le Halifirien (du v.-angl. Hálig firgen « montagne sacrée »), dont je dois justement terminer une traduction.
Rollant est proz e Oliver est sage.
Ambedui unt merveillus vasselage :
Puis que il sunt as chevals e as armes,
Ja pur murir n’eschiverunt bataille.
La Chanson de Roland
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