23.03.2026, 18:13
(Modification du message : 23.03.2026, 18:13 par Chiara Cadrich.)
Chacun fut alors invité à prononcer ses "dernières paroles" avant le grand silence. Le clan enchaîna une farandole de petits rappels, de déclarations longuement ajournées, de témoignages d’amitié ou de ressentiment, qui auraient risqué de se perdre dans le long silence qui s’ensuivrait. Certains en profitèrent pour régler leurs comptes, lançant des reproches que leurs interlocuteurs ne pouvaient momentanément plus réfuter. Il y eut même un couple d’amoureux, qui s’avança pour déclarer ses fiançailles, auxquelles la famille de la jeune femme ne put alors plus s’opposer verbalement.
Encouragés par Hrothgar, les enfants rirent et crièrent en chœur une dernière fois. Ce rite de passage s’avérait difficile pour les plus petits, qui avaient alors droit à une sucette de résine au miel pour s’aider à demeurer silencieux.
Puis, lentement, les familles se dispersèrent pour aller se préparer.
Hrothgar resta seul près du feu, souriant dans la pénombre. Demain, une fois encore, le pacte serait renouvelé. Et la forêt continuerait de veiller sur son peuple.
Ardwyr observait la fête comme s'il la découvrait pour la première fois : le don de la princesse Lassiel avait dévoilé l’invisible. Chaque geste ancestral résonnait à présent dans son âme comme une corde de harpe jouée par le vent. Dans les flammes du foyer circulait la mémoire dansante de tous les brasiers allumés depuis Arduin, portant en leurs volutes vivantes les rires des ancêtres disparus. Les chants rauques de son peuple, qu'il avait toujours jugés frustes, révélaient leur beauté sauvage. Les mains calleuses des artisans lui évoquaient la sculpture patiente du temps, les rides des vieillards les sillons creusés par la sagesse, les jeux des enfants l'éternelle promesse du renouveau.
Son cœur découvrait une tendresse nouvelle pour ces traditions qu'il avait parfois trouvées vaines ou pesantes. Elles n'étaient plus des chaînes mais les racines invisibles permettant à son peuple de s’élever comme un arbre vers le ciel.
Il avait cru embrasser une accorte donzelle elfique, et voilà que fleurissait la beauté partout autour de lui, dans ce peuple rude et magnifique dont il était le fils. Chaque visage était un poème, chaque geste un chant, chaque instant un fragment d'éternité saisi dans l'ambre doré de la conscience.
À minuit, le chaman frappa un grand tambour de peau d'ours. Le son résonna trois fois, profond et solennel.
La quiétude tomba sur le village comme un manteau sacré. Tous allèrent se coucher sans un mot, sans un bruit. Seuls les changeurs de peau, revêtant leur forme d'ours, s’en allèrent monter la garde autour des habitations.
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A suivre...

