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Conte de Noël et de Grand'Peur
#10
Mais le temps était venu du Jour de Silence.

C'était l'un des rituels les plus sacrés des Bearnides, célébré chaque année à la fin de l'automne pour renouveler le pacte ancestral avec l'Esprit-Mère de la Forêt. Ardwyr participait à la fête depuis son enfance, mais cette année, il la vivrait différemment, l’âme aiguisée par le don elfique.

Le soir venu, toute la communauté se rassembla dans la grande salle commune. Les enfants s'agglutinaient autour de Celui-qui-se-souvient, qui leur racontait l'origine de la fête. Hrothgar, sa pelisse de cerf lui couvrant le crâne, se pencha vers les enfants rassemblés à ses pieds, ses yeux morts luisants à la lueur du feu :
— Écoutez bien, petits oursons, commença-t-il de sa voix chevrotante. Car ce que je vais vous dire, vos arrière-grands-parents l'ont entendu de la bouche de leurs propres aïeux, et ainsi de suite jusqu'aux temps d'Arduin lui-même. Aux temps d'avant la mémoire, lorsque nos ancêtres vivaient dans la fureur des âges sombres — tambours battants, cris de guerre, querelles incessantes pour les terrains de chasse — leur vacarme attirait les créatures maléfiques et dérangeait les cycles de la forêt.

Les enfants écoutaient, les yeux écarquillés, autant impressionnés par le visage ridé, aveugle et édenté, que par le conte qui leur était fait.
— Alors l'Esprit-Mère se manifesta à Arduin, le Premier Seigneur-Ours. Elle exigea un jour de silence absolu chaque année, durant lequel les humains apprendraient à écouter la forêt plutôt qu'à la dominer. Elle offrit alors à notre peuple la force, la résistance, la longévité de l’ours. Ainsi naquit la Fête du Jour de Silence.

Hrothgar marqua une pause, laissant le crépitement des flammes ponctuer ses mots.
— Demain, lorsque le tambour aura résonné pour la dernière fois et que le silence tombera sur nous comme une neige douce, vous croirez peut-être que le monde s'est éteint ou vidé. Mais c'est tout le contraire, mes enfants ! Le silence n'est pas l'absence de la parole ou du bruit, mais la présence de tout ce qui vit.

Les enfants fixaient le vieillard, qui sourit et poursuivit :
— Quand nous faisons silence dans nos cœurs, la forêt peut enfin nous parler. Oh, elle ne parle pas avec des mots comme les nôtres ! Elle parle par le craquement des branches sous le poids de la neige qui vient, par le souffle du vent qui porte les nouvelles des montagnes lointaines, par les pas feutrés du cerf qui cherche sa harde. Elle parle par le murmure des ruisseaux qui racontent où trouver l'eau pure, par le bruissement des feuilles qui annoncent la pluie, par le battement du cœur de la terre elle-même, qui sourd sous nos pieds.

Il tendit sa main noueuse vers les enfants.
— Mais pour entendre tout cela, il faut que nous cessions de faire du bruit. Car voyez-vous, la forêt est une grand-mère patiente, mais qui n'élève jamais la voix. Si nous crions, chantons et tambourinons sans cesse, nous n'entendrons jamais ses conseils. Et celui qui n'écoute pas la forêt se perd dans ses profondeurs — ou pire, devient son ennemi.

Le vieux bonhomme examina les enfants de son regard vide. Les petits n’étaient pas bien rassurés.
— Demain, nous partirons en procession, rendre grâce pour les bienfaits de la Grande Sylve. Le clan de l’Ours porte en lui deux natures : celle de l'homme qui pense, qui construit, qui parle, et celle de l'ours qui sent, qui chasse, qui est.
Celui-qui-voit-l’invisible se redressa légèrement, sa voix se faisant plus grave.
— Les Seigneurs-Ours retournent à leur forme sauvage pour se rappeler d'où vient notre force — non pas de leur volonté d'homme, mais de leur alliance avec l'Esprit-Mère. Ils patrouillent la forêt, hument les dangers, sentent les sortilèges qui rôdent. Ils redeviennent forêt, le temps d'un jour et d'une nuit. Et nous, pendant ce temps, marchons pieds nus pour sentir la terre, nous observons sans parler, nous recevons au lieu de prendre.

Une petite fille aux yeux noisette demanda d'une voix inquiète :
— Mais alors on peut plus parler du tout, Hrothgar ?
— Durant le Jour de Silence, la moindre parole inconsidérée rend la forêt hostile, répondit-il gravement. La forêt perd confiance en nous : le gibier fuit, les arbres se fanent, les loups se rapprochent et les rêves se troublent.

Un murmure d’appréhension et de désapprobation parcourut le parterre des petits assemblés. Hrothgar posa une main apaisante sur la tête de l'enfant.
— Mais ne crains rien, ma petite ! Si tu laisses échapper un mot par accident, l'Esprit-Mère ne te punira pas. Elle sait que les enfants apprennent encore. Mais si tout le clan reniait la Fête, si nous décidions de vivre comme si la forêt nous devait tout et nous ne lui devions rien... alors oui, l'équilibre se briserait.

Il balaya l'assemblée de son regard mort.
— La forêt n'est pas notre ennemie, mes enfants. Mais elle exige le respect. Si nous oublions le Jour du Silence, elle finira par nous oublier à son tour. Le gibier fuira nos terres, car les animaux sauront que nous ne les écoutons plus. Les arbres tomberont malades, car ils ne recevront plus nos pensées et nos soins. Les loups et les créatures mauvaises s'approcheront de nos villages, sentant que la vigilance de notre forêt s’étiole. Et nos rêves... nos rêves se troubleront, car nous ne saurons plus distinguer les avertissements des peurs inutiles.

Hrothgar se tut un instant, laissant ses paroles pénétrer les jeunes esprits. Puis il sourit, et son visage ridé s'éclaira d'une douceur inattendue.
— Mais tout cela n'arrivera pas, car vous êtes de bons enfants, et demain, vous marcherez avec nous dans le silence sacré. Vous sentirez la mousse sous vos pieds nus. Vous verrez le soleil danser entre les feuilles. Vous entendrez le chant des oiseaux, le murmure des sources, le soupir du vent dans les branches. Et vous sentirez par le bout de vos orteils et de vos doigts, par vos yeux, vos oreilles et votre cœur grands ouverts, ce que nos ancêtres ont toujours su : nous faisons partie de la forêt.

Il tendit les bras comme pour embrasser l'assemblée entière.
— Le Jour du Silence n'est pas une punition, mes petits. C'est un cadeau. C'est le jour où la forêt nous ouvre son cœur, où elle nous murmure ses secrets, où elle nous rappelle que nous sommes ses enfants bien-aimés. A condition de savoir écouter !
Un long silence suivit ses paroles. Les parents firent signe aux petits, qui se levèrent sans bruit, la bouche toute cousue de bonnes intentions.
.oOo.

A suivre...
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RE: Conte de Noël et de Grand'Peur - par Chiara Cadrich - 23.03.2026, 00:29

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