29.01.2026, 20:57
(Modification du message : 29.01.2026, 20:59 par Chiara Cadrich.)
Lassiel se tourna vers Ardwyr, qu’elle releva d’un geste gracieux. Leurs regards se croisèrent pour la première fois, presque d’égal à égale.
Il y avait dans les yeux de la princesse une candeur inattendue. Le jeune homme retrouva un peu ses moyens et salua avec une gaucherie, une modestie qui rendit son sourire à la jeune elfe.
— Au fait, je ne vous l’ai point demandé : Acceptez-vous de me donner ce baiser ? demanda-t-elle doucement.
Ardwyr se sentit pousser des ailes, et déjà ses mains s’aventuraient autour de la taille de l’elfe menue.
— Oh, mais surtout n’allez pas vous imaginer des choses ! lui opposa la belle.
— Princesse, j’avoue ne pas comprendre…
— Voyez-vous, vous m’intriguez ! Je veux dire : vous, l'humanité. Les mortels m’intéressent, ils m’étonnent : votre fragilité, votre obstination, votre passion si violente et éphémère, cette flamme qui vous consume si rapidement. J’ai pensé que, pour mieux vous comprendre, je pourrais un instant goûter… le feu qui vous habite ?
Vous vous en doutez, Ardwyr n’hésita guère. La beauté de la jeune elfe répondait à elle seule à l’impatience de ce cœur humain avide d’explorer les mystères du monde…
— J'accepte d’échanger un baiser avec vous.
Lassiel, fort aise d’être obéie, s'approcha du jeune homme. Mais elle avait noté la nuance… ainsi le voulait l’usage chez les mortels, elle devait aussi donner une part d’elle-même…
Elle posa ses mains sur les épaules de son partenaire et, lentement, l’attira à elle.
Ce fut un baiser doux, mais non point chaste. Ardwyr s’acquitta ardemment de sa part du marché : il s’abandonna et communiqua avec fougue « le feu qui l’habitait ». Ou du moins, le seul feu humain qu’il pouvait alors imaginer. Mais il ne fut pas le moins surpris des deux jeunes gens. Car, au moment où leurs âmes s’entrevirent, Ardwyr sentit une décharge foudroyante traverser son esprit. Des images affluèrent, une langueur le saisit, pétrie des mots anciens, des contemplations d’un peuple entièrement voué à la beauté, des mélodies oubliées psalmodiant le long périple des Premiers Nés. Une mémoire nouvelle irrigua son âme de rimes anciennes, épanouit ses sens à la subtilité elfique, ouvrit son regard à l’esthétique de la nature, lui conféra une sensibilité accrue. Il entrevit la patience et l’infinie possibilité des œuvres de la main et de l’esprit, dans la foison des connaissances accumulées par ce peuple immortel.
Lorsqu'ils séparèrent leurs lèvres, Ardwyr vacilla, le souffle court. Des légendes entières tourbillonnaient dans sa tête — le Chant de la Création, les exploits des Hauts-Elfes, les récits de la Longue Défaite. Lassiel caressa le jeune homme d’un regard reconnaissant : il s’était prêté avec candeur et gentillesse à un partage véritable. Elle avait entrevu la force de sa foi humaine, sa soif de découverte, le désir de laisser son empreinte sur le monde et le besoin irrépressible de toute l’humanité, de transmettre la flamme. Mais elle discernait aussi qu’elle avait donné plus qu’elle avait reçu… et s’en trouvait heureuse.
La jeune femme reconduisit son visiteur aux portes de Merengroth. Sous le feuillage toujours vert de la grande Sylve elfique, elle le remercia pour le baiser partagé, lui promettant de ne jamais plus le troubler. Le Roi fut satisfait des paroles raisonnables de sa fille, mais il garda un air sévère et un regard dur pour saluer le jeune homme, alors que celui du Bearnide rayonnait de reconnaissance… et d’une espérance trouble.
— Je ne sais ce que tu as reçu, Ô Vermisseau, mais c’est à l’évidence un présent de valeur inestimable ! En vérité, bien plus qu’il n’est bon pour un mortel, je le pressens ! Promets à présent de ne jamais parler des Elfes — ni de nos refuges, ni de nos coutumes, ni de ce que tu as vu ici. Jure-le sur ta vie !
Ardwyr, encore étourdi par le baiser, hocha la tête.
— Je le jure. Jamais je ne parlerai des Elfes.
Le Roi acquiesça en grimaçant :
— Qu'il en soit ainsi !
On reconduisit Ardwyr hors du royaume caché. Lorsque la lumière argentée se dissipa, il se retrouva aux abords de son village, comme si rien ne s'était passé. Mais dans son cœur brûlait un feu nouveau — la conscience aiguë des beautés de ce monde, un étrange bouillonnement d’où émergeaient des rimes… et le souvenir doux-amer d'un baiser elfique.
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A suivre...

