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Les frères de la côte
#1
Bonjour à toutes et tous !
Voici une petite nouvelle du temps de Númenor.

.oOo.

Le prince entra dans l’atelier, ses bottes de cavalier foulant la sciure.

Des fragrances de santal et de liège montaient des copeaux répandus au sol, avivant ses souvenirs d’enfance. Autour des coques en chantier, comme autrefois, se répondaient le piaulement des scies, le feulement des rabots et le tapage feutré des maillets. Sous les voûtes séculaires, seule la voix grondante du vieux maître charpentier de marine tonnait un peu plus rocailleuse que jadis :
– Un peu de respect pour le bois, mes enfants ! C’est vivant, c’est vénérable ! Vous rendez-vous compte, petits freluquets, que cette pièce de chêne a plus de cent-cinquante ans ? Alors, à son âge, vous n’allez pas me la malmener ! En douceur à la doloire !

Attelé à l’ouvrage, qui à sa barque, qui à sa chaloupe, chaque apprenti rentrait les épaules quand tombait le commentaire du magister d’atelier. Mais toujours la main calleuse du maître-artisan corrigeait avec douceur la prise du ciseau à bois ou ajustait la posture du compagnon arc-bouté dans l’effort. L’œil à chaque détail, le vieux bonhomme arpentait son fief, claudiquant sur sa jambe de bois, guidant ici l’assemblage de la moindre pièce ou prêtant là main forte – et avec quelle force !

Le prince retira son couvre-chef et s’avança entre les carènes rebordées de neuf. Le maître, s’avisant de la visite, se tourna vers son ancien élève et le salua gravement, croisant les mains sur sa poitrine.
– Ô Bar-balkumagan Ornindal, dit le prince en inclinant le chef.

Un murmure étonné courut l’atelier, roulant d’un chantier à l’autre – jamais plus le prince héritier ne s’attardait sur leur quai, au radoub des petites embarcations ! Seuls les vaisseaux de haut bord intéressaient le conseil royal, avec ces rumeurs de guerres ramenées des terres lointaines par la « guilde au long cours ». 

L’air dubitatif lui aussi, la maître-artisan lissa un instant sa barbe bouclée, d’où s’échappa un nuage de sciure. Mais son coup de gueule résonna sous les cintres de l’atelier, sèchement comme autrefois sur le pont de sa galère en campagne, rappelant bien vite ses apprentis au travail :
– Allez, on s’y remet, mes enfants ! Compagnons, sortez-moi ces bordés !

Les petites mains des novices reprirent le patient ponçage des poulies, tandis que les plus âgés, grands gaillards des vallées de Númenor, le torse nu et ruisselant de sueur, s’emparaient de longues planches élaguées, toutes fumantes hors de l’étuve.

Le maître charpentier et le prince se faisaient face, leur raideur protocolaire adoucie d’un demi-sourire, tout de connivence douce-amère : chacun mesurait ce que les années écoulées avaient ravi de vigueur à l’un, pour l’accorder en majesté à l’autre.

D’un hochement de tête embarrassé, Ornindal désigna le fond du vieux hangar au prince Minastir.

Voyant l’héritier inspirer profondément et ses traits se durcir en une expression décidée, le vieux matelin tapota l’épaule passementée du prince, de sa rude main pleine d’échardes. Il grommela doucement, sa voix sourde un peu gênée :
– Vas-y doucement, mon garçon… Il ne fuit pas ses responsabilités… Venir ici, c’est juste une façon de se soustraire un peu aux pressions de la cour. Peut-être devrais-tu d’ailleurs en faire autant, de temps en temps ?

Dissimulée derrière les réserves de bois, une coque à peine esquissée se hérissait de couples de chêne, comme le squelette de quelque cétacé échoué.

.oOo.

A suivre...
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#2
Yipeeeeee! Une nouvelle nouvelle de Chiara! Avec toujours le sens du détail, le verbe et la verve! Amazon ne t'a toujours pas embauché comme showrunner?
Bladorthin
"Et puis, bien sûr, je compose quelques chansons. Ils les chantent à l'occasion, uniquement pour me faire plaisir, je pense..." (SdA, II,1)
Chaine Youtube: le Hobbit chanté en français
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#3
Merci Bladorthin !
Amazon ne lit qu'en anglais inclusif... Marketing oblige.

.oOo.

L’héritier du trône impérial de Númenor s’approcha, tiraillé entre cette retenue cérémonieuse qu’il avait désormais endossée et ces réminiscences rebelles qui lui venaient dans ce hangar, cette effervescence du gamin en maraude, prompt à la moindre facétie entre frères.

Minastir réprima ces enfantillages. Le roi l’envoyait rappeler ses devoirs à son cadet. Il se devait d’incarner le devoir dynastique.

Mais la carène, devant lui, attirait le coup d’œil du connaisseur… La quille fuselée promettait une belle ardeur sur la houle… Le prince admirait la gracieuse régularité des bordés déjà posés. Un petit cotre… bâti pour la course.

Son frère ne l’avait pas entendu s’approcher. Le jeune homme s’échinait sur l’étrave, qu’il avait conçue élancée, avec un léger arrondi. Dans une position inconfortable, il s’arquait pour emboutir des renforts de son invention. Il s’appliquait, pestait, redoublait d’efforts.

Du cotre, Minastir reporta avec amusement son attention sur son cadet en difficulté. Doutant de ses queues d’aronde, le jeune homme vérifia ses cotes. Sans remarquer son aîné qui le toisait d’un air narquois, il changea d’appui et reprit sa manœuvre avec humeur. Les pièces de force jumelles devaient être embouties simultanément sur l’étrave… Pour cela il fallait la précision et la force de deux compagnons.

Minastir eut enfin pitié. Silencieusement, il s’approcha et plaça ses mains où manquaient celles de son frère. Miraculeusement, les renforts symétriques s’emboitèrent, ce que le prince salua d’un air gaillard :
– Bien le bonjour, Colvaldor !

Le jeune homme se redressa, piqué au vif :
– Ah ben on n’est plus tranquille nulle part !
– Moi également, je suis bien aise de te voir ! Il est vrai que nous avons si peu l’honneur de te croiser au conseil, ou même au palais…
– Je te le dis tout de suite, si tu es venu pour me resservir les aigreurs d’estomac de Dieu le Père, tu peux repartir illico !
– À moins que tu n’aies encore à monter une pièce qui nécessite un compagnon ? Parce que tu sais, l’atelier c’est une équipe !

Colvaldor leva les yeux au ciel, excédé.
– … Une équipe, comme le gouvernement du Royaume ! insista Minastir.
– Si le Vieux a quelque chose à me dire, pas la peine de m’envoyer son toutou ! Il a le droit de venir en personne !

Le visage dur, l’aîné répliqua sèchement :
– Aurais-tu oublié que notre père est roi, qu’il n’a que des devoirs et qu’il a besoin de nous ? La dignité monarchique lui interdit de quémander notre concours. Notre soutien inconditionnel devrait lui être acquis !
– Mais je ne peux pas faire un pas sans l’avoir sur le dos ! Ni rien tenter à ma manière ! hurla Colvaldor.
– Paix, les garçons !

La remontrance du vieux maître avait claqué comme le tonnerre sous une voûte d’orage. Il ajouta à voix basse :
– Je ne puis tolérer un tel désordre dans mon atelier ! Vous le savez mieux que personne ! Surtout devant les plus jeunes recrues… Et surtout de la part de jeunes gens appelés à de si hautes fonctions, que mes élèves adulent et que j’ai contribué à former ici même…

Les frères échangèrent un regard peu amène. Mais ils se comprirent. Le charpentier avait raison, leur différend ne devait pas s’étaler sur la place publique. Du même instinct, ils s’emparèrent des deux extrémités d’une scie, abandonnée sur un énorme madrier.

Le vieux maître sourit dans sa barbe et s’en retourna, boitillant, houspiller ses élèves.

Et les deux princes scièrent. Comme autrefois, à chaque punition d’adolescent. Comme autrefois, ensemble et en colère l’un contre l’autre. Et comme autrefois, l’acharnement antagoniste, animé par la rancœur, s’émoussa lentement avec la fatigue et finit par se dissoudre dans le ronronnement hypnotique et complice de la scie.

Enfin, exténués, les frères se retrouvèrent au tonneau, se passant la louche d’eau fraîche. L’aîné, qui ne perdait jamais de vue ses devoirs ni ses objectifs, passa mentalement en revue les récriminations paternelles, écartant les vétilles et l’épineux sujet des conquêtes féminines. 

Il tâta le terrain, entre deux gorgées :
– Il faut juste que tu sois présent au conseil. Tu as un point de vue… décalé. Étrangement simple sur des sujets complexes.
– C’est toi qui compliques tout ! Observe avec le cœur, pas seulement avec ton cerveau !
– Je n’aurais pas mieux dit ! Tu as mis le doigt dessus ! C’est cela qui aide notre père, ça le rassure que plusieurs avis différents, des points de vue… complémentaires s’expriment avec sincérité avant qu’il ne prenne sa décision !

Le cadet sonda l’aîné d’un long regard en-dessous. Il y avait bien quelque patelinage dans l’enrobage, mais Minastir était sincère quant au fond. Il soupira, feignant de céder par lassitude :
– Ouais, c’est d’accord, ça je peux le faire !...

Imperceptiblement, Minastir relâcha ses épaules et exhala avec un certain soulagement.
– … à une condition ! ajouta Colvaldor, qui connaissait son grand-frère par cœur.

Celui-ci leva un sourcil agacé :
– Quoi encore, mon frère ?
– Tu deviens co-propriétaire de ce cotre ! Ҫa te fera beaucoup de bien de te replonger un peu dans le concret !
– Accordé de grand cœur, avec mes remerciements pour cet honneur et ta confiance ! conclut Minastir en s’inclinant cérémonieusement.

Les deux frères se penchèrent sur les plans du bateau de course.
– N’empêche que le Vieux aurait pu venir lui-même, me demander ça gentiment ! souffla négligemment Colvaldor.
.oOo.

A suivre...
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#4
Ah, deux frères armateurs, d'où le titre! Bien amené! Very Happy
Bladorthin
"Et puis, bien sûr, je compose quelques chansons. Ils les chantent à l'occasion, uniquement pour me faire plaisir, je pense..." (SdA, II,1)
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#5
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Deux crètes rocheuses enserraient la baie, ombragées de pins parasols émeraude ondulant doucement sous le soleil. Les petites maisons claires aux sages toits de rubis jetaient de vifs reflets dans les méandres changeants d’aigue-marine, de saphir et de turquoise qui animaient cette anse bénie.
La sérénité des eaux cristallines se voila de rides bleu marine, sous une brusque et froide risée. Les fragrances de jasmin et de pin se troublèrent d’une odeur de fer.
Un orage approchait.
Les familles se pressèrent au bout de la jetée. Bouviers, filandières, artisans, tous avaient un parent, fils ou petite sœur, à bord des barques parties ce midi pique-niquer et « cueillir la langouste », sur les îlots au large des falaises rouges.
En ce jour de liesse, les jeunes gens étaient partis s’amuser un peu loin des parents. C’était de leur âge. Mais trop peu étaient aguerris à la mer. Depuis deux heures déjà, ils auraient dû être de retour. Les mères s’étaient recouvert la tête de leurs châles sous la bise mordante et scrutaient la mer. Les pères étaient allés quérir du secours au chantier naval.
Un instant, on vit filer une aile de mer, qui doubla le cap. Elle semblait voler au-devant de l’orage, toutes voiles dehors. L’océan au large devait être terrible : l’étrave du cotre soulevait des gerbes énormes, au milieu de déferlantes inquiétantes.
Et l’attente reprit, ponctuées par les oraisons à la Dame des Mers. Les hommes, pour ne pas rester inactifs, s’en furent allumer le fanal des tempêtes, à l’entrée de la baie.
À la nuit tombante, on vit rentrer dans la calanque un superbe coursier des mers, tirant en remorque un langoustier démâté.
L’une des barques des jeunes gens avait sombré, mais les secours étaient arrivés à temps pour ramener tout le monde.

Cet exploit alimenta longtemps les soirées des tavernes dans tous les ports de Númenor, ajoutant à la gloire des deux princes comme une aura d’infaillibilité.

Leur cotre était devenu célèbre. Après sa consécration solennelle du nom de « Elyât Roth » , le bâtiment s’était lancé dans de mystérieuses courses de réglage, puis le fameux duo avait gagné quelques régates.  La vitesse du cotre, par petit temps comme par grosse mer, était inégalable. Lorsque le Palais adressait un message protocolaire à l’une des provinces de Númenor, le cotre princier prenait la mer et ne manquait jamais de surpasser en vitesse les coursiers royaux qui galopaient par les routes pavées de l’île.

Le plus formidable était que les princes manœuvraient à la perfection un navire toilé aux limites de capacité d’une coque de cette taille, avec seulement deux équipiers. Sans doute n’y avait-il rien de plus qu’une conception novatrice et une fabrication de haute volée du grément et de l’accastillage, mais le bâtiment laissait dans son sillage comme un parfum de hauts faits merveilleux.
On inventait bien des contes à leur propos. On prétendait que très peu d’amis, et en tout cas aucune jeune fille qui eût pu éveiller la rivalité des deux frères, n’étaient admis à bord. Ils auraient prononcé le vœu de ne jamais naviguer l’un sans l’autre sur leur aile de mer. Et bien sûr, la Dame des Mers devait avoir pris les deux princes sous sa protection…

Il était exaltant pour quiconque, marin ou lavandière, de voir un tel coursier s’élancer sur les ondes, radieux emblème de Númenor, de son inventivité et de sa capacité à relever les défis. Le roi lui-même appréciait ce puissant symbole de force et d’unité au sein de la famille régnante, même s’il en était exclu.
.oOo.
A suivre...
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#6
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Le ciel était noir.
En moins d’une heure, en plein après-midi, le septentrion l’avait obstrué de nuages bas et sombres.
Nulle part le soleil ne perçait plus. Une brume inquiétante semblait avoir recouvert l'horizon vers le nord, masquant la côte et ses falaises blanches, de marbrures grises et changeantes.
– Le grain va nous tomber dessus, c’est imminent !
– Sans blague !

En effet, la pluie s’abattit brutalement sur le pont. Des trombes d’eau frappèrent le navire, dont l’allure s’alourdit immédiatement.

Mais les deux frères avaient déjà fermé toutes les écoutilles  et réduit la toile.
– Serre le vent au plus près !
– Il vient du nord, mais je crois qu’il adonne à l’orient.  On a encore une chance de rejoindre la passe de Romenna avant que la houle se forme !
– Donc cap à l’ouest, à condition d’avoir déjà doublé le cap Mitan de Hyarrostar ! Et je ne parierais pas là-dessus : cela fait deux heures que je n’ai aperçu aucun amer ! 
– Ou la moindre voile ! Nous nous sommes montrés présomptueux, indignes de la plus élémentaire prudence pour des fils de roi !

L’Elyât Roth était perdue au milieu de l'océan, seule sur des eaux qui se hachaient. L'orage s'installait. Sa masse sombre plombait l’océan d’anthracite. On entendit au loin le tonnerre gronder.
– On n’y voit plus rien ! Il y a deux solutions : remonter vers le nord pour nous ancrer à l’abri du vent, au pied des falaises d’Orrostar…
– En espérant les voir à temps, et à condition d’être sûr que le nord est bien dans cette direction !
– Juste ! Ou alors attendre que ça passe !
– Avec le risque que la mer grossisse encore !

En effet, la mer s'agitait. Le vent violent creusait la lourde houle, ouvrant des gouffres d’un bleu d’outre-monde entre des crêtes sinistres. 
Des feux-follets se mirent à danser sournoisement au sommet du mât.

Le fracas d’immenses trains de vagues entrecroisés couvrait à présent le hurlement des rafales. Il n’y eut bientôt plus vraiment de choix pour les deux marins arrimés dans le poste de pilotage : Minastir à la barre, Colvaldor aux écoutes, peinaient à contenir la gîte et éviter les déferlantes. Pendant bien des heures, sans plus pouvoir se soucier du cap, leur seule préoccupation fut de maintenir la juste vitesse pour négocier les vagues traitresses sous un angle favorable.

Soudain, Minastir sentit la barre regimber sous sa main experte. L’embarcation venait d’entrer dans un courant assez fort.

Les deux marins pestèrent contre ce coup du sort, mais ils s’aperçurent bientôt que les eaux se calmaient autour de leur navire. Ils observèrent ce répit avec méfiance. Jamais aucun loup de mer de la guilde n’avait mentionné pareil phénomène au large des côtes orientales de Númenor – du moins à jeun ! Les furieux trains de vagues portés par la tempête s’y dissolvaient en remous fugaces où bouillonnait une écume livide. Les frères échangèrent un coup d’œil incrédule devant cette chimère.

Pourtant, sans besoin même d’un mot de concertation, ils profitèrent de l’étrange aubaine et virèrent de bord pour rester dans ce courant providentiel.
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A suivre...
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#7
C'est comme toujours étourdissant de puissance d'évocation, de richesse de vocabulaire... Voilà une histoire qui me donne envie de revenir boire une pinte à l'auberge de l'Oie Saoûle! Poursuis ton chant, ménestrier! Very Happy
Bladorthin
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#8
Merci Bladorthin !  Very Happy
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Se perdant devant eux dans des embruns fantomatiques, un chenal louvoyait, comme tracé par l’étrave chimérique du vaisseau d’Ossë.  Les bourrasques elles-mêmes semblaient s’adoucir au-dessus du goulet, qui résonnait d’échos liquides et lointains. Inquiets mais émerveillés, les frères se laissèrent longuement bercer par le flot indécis et le chant envoûtant de la brise. Incapables de prédire sous quels cieux les menait ce prodige, ils scrutaient avidement l’océan, anxieux de devoir à nouveau affronter la tempête, qui ne faiblissait pas.

– Là, un fanal !
– Où ça ?
– Juste à mi-hauteur des haubans,  sur tribord… Je crois reconnaître… le signal de Calmindon !
– C’est impossible ! Il est désaffecté ! Et de toutes façons nous sommes beaucoup trop loin… et pourtant… finit Colvaldor dans un murmure dubitatif, comme il comptait lui aussi les intervalles de lumière tremblotante.

Incrédules, aux aguets, les deux marins scrutaient tous azimuts, surveillant la tempête, le courant et le fanal devant eux. L’Elyât Roth vogua encore quelques moments irréels, le barreur prenant garde à demeurer dans le chenal, alors que s’approchait rapidement le feu du phare.

C’est ainsi que les frères accostèrent sur l’île de Tol Uinen, par une nuit de tempête inouïe.

La rade occidentale, gardée par la jetée du Calmindon, semblait épargnée par la fureur des vents. Mais tout autour, l’orage et la mer démontée auraient brisé toute embarcation : la houle déchaînait là, au fond de la baie, la force transmise au large par le vent.

Colvaldor et Minastir accostèrent et descendirent sur le ponton, exténués.

Une pluie serrée accablait le quai. On entendait ployer dans la brise les arbres modestes qui avaient colonisé la petite île. Les rochers autour de la baie crépitaient sous l’averse. Le haut phare de Calmindon s’était éteint. Dans la pénombre presque totale, un falot se balançait au bout du débarcadère.
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A suivre...
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#9
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Les princes s’approchèrent. La modeste lanterne les appelait, oscillant à la porte d’une masure. Sans doute la cabane du gardien de phare… Ils poussèrent la porte de bois. La baraque, toute de guingois, rafistolée de pièces de navires en teck ou en chêne, était tendue de toiles pastel, semées d’étoiles de mer et de coquillages.
– Hé bien, vous en avez mis du temps ! Ҫa fait des heures que je vous attends !

Les frères s’attendaient à tomber sur un vieux barbu, renfrogné, le cuir tanné par des années de chiourme.

Une jeune femme les dévisageait, dardant sur eux un regard gris-de-mer d’une intense curiosité, son minois lumineux sincèrement surpris de leur retard. Comme elle penchait la tête en attente d’une réponse, ses cheveux bruns ondulèrent, comme bercés par le ressac. Elle s’avança pour les accueillir, sa robe d’un bleu profond bruissant telles les vaguelettes dans le calme du soir.

Les garçons demeuraient tous deux figés, sous le charme. Elle les prit gentiment par la main avec un petit gloussement moqueur, les fit entrer et referma la porte derrière eux.

Minastir fut le premier à se reprendre, s’inclinant avec grâce :
– Soyez remerciée, Gente Dame, pour votre accueil ! Nous ignorions être attendus et tâcherons de ne plus abuser de votre patience !

La jeune femme sourit avec bienveillance. Elle rendit la révérence avec application et proposa des chaises à ses visiteurs, tapotant sur le dossier pour les inviter à s’asseoir et s’attabler avec elle.
Cette fille n’avait guère l’habitude de voir du monde, coincée sur son îlot…

Tous s’assirent sans façon à la petite table à cartes, sans doute récupérée dans le carré des officiers de quelque goélette impériale.
– Alors ? lança-t-elle en calant ses coudes sur la table et sa tête entre ses mains.

Surpris, les princes échangèrent un regard interrogateur.
– Que voulez-vous savoir, belle demoiselle ? s’enquit prudemment Minastir.
– Racontez-moi tout ! lança-t-elle avec enthousiasme, découvrant ses petites dents nacrées comme un collier de perles.

Nouveau regard perplexe des princes. Mais le silence abalourdi des garçons piqua un peu leur hôtesse, qui se tortilla vivement sur sa chaise :
– Eh bien, parlez-moi de vous : qu’est-ce que ça fait de partir vers des horizons nouveaux ? De glisser sur l’écume ? De fendre la vague ? Qu’est-ce qu’on ressent à voler sur les flots avec ce que votre esprit a conçu et vos mains ont bâti ? …

– Voilà un sujet qui nous tiendra éveillés toute la nuit ! interrompit Colvaldor avec enthousiasme. Puis-je vous demander, avant de nous lancer dans pareil voyage, si vous auriez de quoi nourrir deux marins affamés ? Nous avons bien sûr de quoi vous dédommager de votre peine !

– Vous avez faim ? Mais bien sûr ! lança la fille pour elle-même, comme si l’évidence d’un souvenir lui revenait brusquement. Comme les hommes sont déroutants !

Mais, en un tournemain, elle sortit d’un petit buffet et leur servit du poulpe grillé et des filets de maquereaux.
Les garçons se jetèrent sur la nourriture, Minastir un peu guindé par l’étiquette, et Colvaldor décontracté comme un gabier en permission.
– Vous ne mangez pas ? bafouilla le cadet entre deux cuillerées.
– Ça vous ferait plaisir ? Alors oui, je vous tiens compagnie ! fit la jeune femme après réflexion, en se servant une écuelle.

Comme elle goûtait son propre menu, elle hocha la tête avec conviction :
– Les bonnes choses sont bien meilleures partagées !
Elle sourit aux garçons, reconnaissante de cette belle découverte. Mais une petite étincelle maline traversa le regard appliqué de la jeune femme, elle se leva et dégota une bouteille dans un double fond de son buffet à malices.
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A suivre...
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#10
Oulala, un petit quelque chose de Baie d'or, mais célibataire, mais je ne veux pas que ça finisse Aldarion et Erendis, ou que ça tourne à la Berúthiel!
La lumière n'indique pas le bout du tunnel, c'est la lanterne de celui qui comme toi, cherche à sortir.
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#11
J'ai aussi spontanément pensé à Baie d'Or j'avoue Smile Un côté Uinen pour des Númenóréens ?
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#12
Maline, malin, Mal; aïe aïe aïe ils vont passer un mauvais moment, surtout avec la bouteille de nectar des dieux...
Je veux et j'exige que ça finisse bien, je veux du conte de fées romantique ! D'autant plus que je ne suis pas allé fouiller dans l'encyclopédie pour connaître le parcours de nos deux zigues.
La lumière n'indique pas le bout du tunnel, c'est la lanterne de celui qui comme toi, cherche à sortir.
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#13
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La fille remplit une timbale de liqueur turquoise et la posa devant les garçons, les contemplant calmer leur faim et partager le breuvage comme une mère l’aurait fait au retour de sa progéniture, après un long voyage.
– Vous êtes la gardienne du phare ?

Après un instant d’étonnement, elle répondit d’un air entendu :
– Oh, oui, évidemment, j’ai allumé le fanal pour vous ! Qui l’aurait fait sinon ? Aucun homme n’est assez patient ni attentif pour une telle besogne !

Minastir jugea plus courtois de ne pas s’arc-bouter en défense de l’honneur masculin :
– Ma mie, vous avez certainement sauvé nos vies ! Pouvons-nous connaître le nom de notre héroïne ?

Une fois encore désarmée par la question, la petite gardienne de phare redressa gracieusement le buste. Une lueur grave troubla un instant le bleu-gris limpide de ses yeux, puis elle répondit pensivement :
– Mon nom ? … Ce n’est pas là mince demande… Le nom de la chose donne à qui le connait un pouvoir sur la chose – pour l’envisager, la décrire, se l’approprier. La faire sienne en un sens…

La jeune femme rosit, épiant par en-dessous les réactions de ses invités. L’aîné gardait le demi-sourire badin du courtisan blasé. Le cadet se resservait à boire avec un gloussement de bon-vivant :
– Oui, qui êtes-vous ?
– Deux questions à la fois ! Comme les hommes sont gourmands et impatients ! … De vrais enfants !
– Ce que mon frère veut dire, c’est surtout comment vous exprimer notre reconnaissance si nous ignorons qui vous êtes ?
– C’est que, voyez-vous… Définir une chose, c’est la circonscrire, l’isoler de son tout nourricier, la mettre en avant, c’est déjà transformer la chose, la rendre unique, la pousser vers un certain devenir…

Minastir commençait à entrevoir des profondeurs insondées dans la psychologie des gardiennes de phare, penseuses condamnées, dans leur solitude, à explorer les mystères de la métaphysique.
Colvaldor, quant à lui, amusé et enchanté par cette tirade inattendue et délicieusement décalée, dévisageait son hôtesse et attendait la suite avec impatience.

La jeune femme, qui semblait prendre goût à l’intérêt des deux hommes, les embobelinait de paroles énigmatiques et un peu moqueuses :
– … Qui clame un nom l’invoque au monde… Donner son nom, c’est ouvrir la porte de soi ! … Qui chuchote mon nom enlace à ses pensées les songes qu’il me prête… Mais vous-mêmes, me donneriez-vous vos noms, marins sauvés des abysses ?

Minastir fit les présentations, déployant le faste oratoire du protocole royal et toutes les ressources de son charme personnel, non moins royal.
La jeune femme se rendit de bonne grâce au raffinement de ses manières :
–  Eh bien dans ce cas… vous pouvez m’appeler… Gaërwen !
… Tous les deux ! ajouta-t-elle avec franc sourire aux garçons pour meubler le silence étonné qui accueillait cette concession aux propres conceptions philologiques de la maîtresse de maison.
… Quant à vos noms, vous imaginez bien que je les connaissais déjà !

Personne à Númenor n’ignorait l’identité des princes, mais les deux frères se demandèrent sincèrement si cette singulière jeune femme était déjà sortie de son ermitage. Devant leur mine dubitative, elle ajouta avec un sourire moqueur :
– Ce sont les dauphins qui me l’ont dit, la petite escadre qui parade de conserve avec l’Elyât Roth !

Et c’est ainsi que les garçons firent connaissance de la petite gardienne de phare.

.oOo.
A suivre...
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#14
Est-ce que j'attends la suite pour profiter du rythme de la publication en épisode, et avoir chaque matin une joie à le découvrir? Est-ce que je vais lire immédiatement la suite sur ton site? Chaque jour, quel dilemme!
Bladorthin
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