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La malédiction du Carrock
#1
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Une flottille de têtes blondes barbotait près de la rive de l’Anduin. Comme une canne, digne et attentive, leur gardienne, une petite grand-mère du clan, rameutait inlassablement l’escadre de ses poussins et poursuivait sa leçon de natation dans le courant lent et majestueux du grand fleuve.

Seul un garçon, Grumbar, faisait bande à part, dans un joyeux tapage avec ses deux chiens, au bord de l’eau. Il faisait beau, les insectes emplissaient le ciel de leur vrombissement amical, le soleil semait des sourires sur le clapot, quel besoin de se plier encore aux corvées du clan ?
De guerre lasse, la gardienne avait laissé ces têtes brûlées s’ébattre de leur côté, pour ne pas perturber sa leçon.

Infatigable, Rouf l’intrépide plongeait et replongeait du rocher avec son jeune maître, sous le regard blasé du sage Muff, qui montait une garde vigilante dans l’eau, pour leur éviter les hauts-fonds.

Enfin, les enfants du clan, fatigués, regagnèrent la berge. Leur gardienne les réunit autour d’un goûter de galettes et de miel tout juste essoré du rayon.

De leur côté, Grumbar, Muff et Rouf continuaient leur chahut. La gardienne tenta d’y mettre bon ordre, mais le turbulent trio se montrait, comme toujours, résolument indépendant et fier de l’être.
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#2
Chic, alors! J'ai eu la même journée un commentaire gentil de ta part, et voici un nouveau récit, que je ne me souviens pas avoir lu sur ton site! Ce feuilleton va égayer les jours sombres et pluvieux qui nous attendent!
Bladorthin
"Et puis, bien sûr, je compose quelques chansons. Ils les chantent à l'occasion, uniquement pour me faire plaisir, je pense..." (SdA, II,1)
Chaine Youtube: le Hobbit chanté en français
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#3
Merci Bladorthin !
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Le neveu du chef de clan, l’un des « grands », avait sans doute besoin d’asseoir son autorité vis-à-vis des petits. Levant son nez boutonneux, plein de morve et de morgue, le freluquet se mêla de l’affaire :
– Peuh ! Regardez ! Grumbar le marmonneur fait encore bande à part !

En effet, Grumbar ne semblait trouver plaisir que dans la compagnie de ces amis canins. Et ça, c’était pas normal. La plupart du temps, il baragouinait des choses que seuls semblaient comprendre les chiens, les poneys ou les bœufs. Pas normal du tout… D’ailleurs, Grumbar n’était pas son vrai nom : c’était un surnom signifiant « bougonneur ». Évidemment, ça non plus, c’était pas normal… et pourtant tous l’appelaient ainsi, tellement ça lui allait bien, lorsqu’il avait affaire aux humains !
– Peuh ! Tu ferais mieux d’apprendre sérieusement, avec nous les hommes ! Regarde-toi, tu nages comme tes chiens !
– Mêle-toi de tes affaires, Thorwald !
– En fait, les chiens nagent mieux que toi !
– Et que toi aussi !

La gardienne s’interposa, mais l’affaire s’envenima. Il fut question du père de Grumbar, qui avait été bizarre lui aussi, et pire encore. Encore un truc pas normal… Les enfants sont cruels. Thorwald prétendit même que « Ton père c’est un meurtrier ! » …

On ne sut pas vraiment comment, mais à la fin, le rayon de miel se retrouva projeté sur le nez de Thorwald, et aussitôt un essaim d’abeilles l’attaqua ! De très grosses abeilles…

La gardienne lança immédiatement des herbes dans le feu et plaça les enfants dans la fumée protectrice.

Trop tard pour Thorwald, qui était méconnaissable : ses petits yeux porcins se perdaient dans une face bouffie, congestionnée et cramoisie.
– Hé ben avec ça, t’auras même pas besoin de nager, tu vas flotter comme une baudruche ! ricana Grumbar.

Serrés les uns contre les autres, les autres enfants restaient pétrifiés, les yeux écarquillés, la mâchoire pendante.
La gardienne, les lèvres serrées, les sourcils froncés, contint sa fureur : elle rassembla et emmena les enfants avec des gestes doux, sans réveiller la vindicte des abeilles.
– Je ne te laisserai pas terroriser le clan, jeune Grumbar ! C’est assez de ton père ! Je vais prévenir ta mère et le Conseil des Anciens !
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#4
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La rage au cœur, Berilyn emmenait son fils, tenant fermement la main du petit vaurien.
– Tu ne peux donc pas t’en empêcher ? Qui crois-tu va devoir soigner cet ahuri de Thorwald pendant des jours ?

Les chiens, tête et queue basses, geignaient doucement, comme si la colère maternelle s’abattait sur eux aussi. Le gamin tirait sur la main de sa mère, maugréant contre le monde injuste des humains.

Ils traversèrent les champs de graminées et de fleurs, parsemés de ruches, jusqu’au manoir : une solide bâtisse et quelques granges de rondins, fortifiés d’une palissade.

L’énergique maman réprima une larme en s’asseyant, misérable sur le banc de son perron : depuis la tragédie de son époux, elle et son fils vivaient seuls dans l’immense manoir. Grumbar – elle aussi l’appelait ainsi, à présent ! – s’occupait du bétail et des poneys, avec l’aide de ses chiens et sous la protection des abeilles géantes. Ils vivaient quasiment en autarcie. Avec ce qui venait de se passer, ils risquaient fort le bannissement…

Le petit déposa un timide baiser sur la joue mouillée de sa maman :
– Pleure pas maman ! C’est pas grave, tu sais : ils comprennent rien, tous ! Et moi, je te protégerai !

Deux brefs aboiements, solidaires et solennels, ponctuèrent ce serment d’enfant.
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#5
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La truffe en l'air, Rouf, Muff et Grumbar s’égaillaient sous les frondaisons. La forêt d'automne distillait ses fragrances d'humus et d'écorce mouillée. Rouf se lançait à la poursuite du moindre écureuil. Le petit rongeur s'enfuyait en rouspétant, ses joues gonflées de noisettes et de glands. Muff, dédaignant les laissées des cerfs, tombait en pâmoison devant les chanterelles. Les trois amis se roulaient dans la douceur des combes tapissées de mousses, s’étourdissaient d’ocres et de roux, humaient la bruyère qui surplombaient les tourbières. Et de glisser sans bruit sur le camaïeu doré des feuilles. Et de se blottir sous l’intimité des taillis. Et de gambader entre les arbres qui chuintaient leur chanson d’automne dans la brise dévalant des pics enneigés.

Soudain, les trois amis s'arrêtèrent à l'unisson : une odeur d'homme !

Mais pas n'importe quel homme... En un regard, ils se comprirent : celui-là était un vieux mâle, sec et lapidaire.

Grumbar le reconnaissait. Le vieux Sarro. Une odeur acide comme un pet de blaireau ronchonneur, un fumet endurant, entêté et rugueux comme un chêne. Grumbar avait passé des heures cuisantes sous sa férule impatiente et obstinée, durant maintes corvées du clan. Le gaillard n’avait qu’une qualité : il savait se taire.

Une lueur espiègle s’alluma dans le regard du garçon. Il s’accroupit. Ses chiens se figèrent, la tête immobile, tendue vers l’objectif, mais les membres tressaillant d’impatience. Le jeu commençait. Ils étaient en chasse.
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#6
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Lentement, aux aguets, le trio se sépara, se coula à l’ombre des bosquets, rampa dans les creux, contourna les espaces découverts, s’aplatit sous les branches, se dissimula derrière une souche. Chacun progressait en épousant la moindre irrégularité du terrain.

Leur proie, inconsciente du péril, mâchouillait sa racine de coudrier torréfié, chique amère qui lui gonflait la joue. Installé sur un tronc couché recouvert de peau, le guetteur lorgnait avec nonchalance un pan de montagne, crachant de temps en temps un jet de salive épaisse et noire à ses pieds. Il devait être de garde ce soir-là.

Un froissement de feuilles détourna son attention vers la gauche, tandis qu’une ombre infime la tirait en lisière de sa droite. Alarmé, Sarro se leva, brandit sa lance. On approchait en silence. En plein jour. Pouvait-ce être des wargs ou des gobelins ?

Sa respiration s’accéléra. Une bouffée d’adrénaline chassa toute léthargie de ses membres noueux. Le guerrier sentit circuler en lui le feu du combat, dégageant le souffle et fouettant la vigueur en sommeil. Sa lance se fit légère sous ses phalanges, prête à s’envoler, guidée par le besoin viscéral d’occire avant d’être occis. Il recula de quelques pas, enjambant le tronc mort.
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#7
Bien vite, les chiens ajustèrent leur position pour encercler leur proie, se dévoilant au guerrier qui poussa un soupir mi-rassuré mi-excédé, abaissa sa lance et s’arrêta de reculer. Deux chiens du village !

Il fit face aux molosses, leur criant « couché » d’une voix de commandement. Muff et Rouf changèrent de ton, passant des grondements menaçants aux aboiements hésitants. Quel mauvais joueur, celui-là !

Alors Sarro se rendit compte d’un intrus dans son dos. La barbe drue et altière, il jeta par-dessus son épaule, du ton supérieur de l’adulte tançant son cadet :
– J'aurais pu te tuer, jeune idiot ! Tu devrais rester au village avec tes chiens !

Grumbar se tenait derrière lui, solidement campé, les bras croisés, une grimace accueillant la rodomontade de son ancien maître. Ainsi, ce vieux blaireau osait la ramener alors qu'il s’était laissé surprendre dans sa veille ! Il méritait une leçon ! Le ressentiment gonflait le cœur du jeune homme, obscurcissant son esprit. Mais au fond de son âme où grondait la colère, Grumbar savait bien pourquoi il en voulait au guerrier : il avait réussi à impressionner ses chiens, à commander en maître à ses amis ! Ses seuls vrais amis.

Sarro se retourna, croisant le regard noir du jeune homme.
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#8
Lorsqu’il le reconnut, le teint du guerrier vira au gris et ses épaules s’affaissèrent. Quelque-chose dans la tournure du jeune homme l’avait terrassé. Grumbar le vit se tasser sur lui-même, s’agripper des deux mains à sa lance. Ses yeux exorbités se levaient haut vers le géant, atterrés dans son ombre écrasante. Sa barbiche tremblotait, flasque et terne sur sa face décomposée…
 
Le jeune homme savait avoir grandi et pris de l’assurance ; mais il fut surpris par la réaction de ce vétéran, ce chasseur chevronné. Un plaisir barbare fit frissonner l’échine de Grumbar. Un sang de prédateur irriguait ses artères et gonflait sa musculature. Pour rien au monde le géant n’aurait montré sa surprise ; au contraire, il laissa enfler sa colère avec délectation.

Le visage du vieux avait pris dix ans d’un coup, marqué de cernes et tendu de lambeaux larmoyants. Se sentait-il en faute ? Sous le regard scrutateur de Grumbar, le chasseur se mit à gesticuler comme un damné à l’hallali. Non plus la peur qui mobilise les facultés du guerrier, mais la terreur panique qui submerge, l’instinct qui chuchote que la mort le regarde.

Devant cette agitation, les chiens se mirent à geindre, la queue basse, les oreilles inquiètes, quêtant un signe de leurs yeux implorants, tant auprès du vieux chasseur que de leur jeune maître. Les yeux écarquillés, le regard éperdu, Sarro tentait de pointer sa lance de ses mains tremblantes, mais le cœur du chasseur battait la chamade et ses jambes le trahissaient.

L’ombre d’un sourire cruel aux lèvres, pesant de son regard impitoyable sur le vieux, Grumbar savourait cette revanche sur les heures d’humiliation à jeûner, à collecter du bois, à construire des pièges, à assurer la garde du camp des jeunes chasseurs, à supporter le jugement du clan à son égard. Il outrait son air sévère, roulant des biceps et des épaules. Comme il se sentait à l'étroit dans ses braies de jeune homme, devant ce chasseur, son maître autrefois, qui se tortillait à présent comme un vieillard effarouché.

Sarro, livide et courbé, eut à peine la force d’articuler :
– Tu es bien comme ton père ! Que Bema Wealdafréa  nous protège !
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A suivre...
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#9
Ça sent la surprise, mais je ne devine pas encore...
La lumière n'indique pas le bout du tunnel, c'est la lanterne de celui qui comme toi, cherche à sortir.
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#10
Moi non plus... Je me laisse guider et m'abandonne au conteur... Tout en cueillant les nombreux bonheurs de plume: "plein de morve et de morgue", "sans éveiller la vindicte des abeilles"... Je fais ma journée de ces succulents petits riens...
Bladorthin
"Et puis, bien sûr, je compose quelques chansons. Ils les chantent à l'occasion, uniquement pour me faire plaisir, je pense..." (SdA, II,1)
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#11
Merci Messieurs pour votre constance !  Very Happy
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La parole humaine ramena Grumbar du gouffre de son orgueil et de sa colère. Il leva la paume lentement, d'un geste apaisant pour lui-même. Comme libérés d'une fascination, Muff et Rouf se redressèrent, frétillants et jappant doucement, retrouvant leur jeune maître.
– Que sais-tu de mon père ? demanda avidement Grumbar, grognant presque.

Toute majesté l’avait quitté, lui rendant son air juvénile, son ardeur inquiète.

Le chasseur, honteux, se redressait lentement et épongeait son front en nage. Un voile d’austère retenue sembla tomber sur son visage, comme sa silhouette regagnait sa dignité. Il reprit son souffle, leva son regard chargé d’orage sur le jeune impudent et déglutit avec difficulté :
– Ta colère m’a rappelé ton père, voilà tout.
– Je vous en prie, dites-moi pourquoi ! Pourquoi avez-vous eu peur ? Pourquoi tout le village se défie de moi ? Est-ce à cause de mon père ?
– Tu me pries, à présent ! Te voilà bien poli tout à coup… Moi je dirais que c’est toi qui tiens le village à l’écart ! C’est en toi…
– Vous me cachez quelque chose d’important ! Parlez-moi de mon père !
– Je n’aurais pas dû évoquer cela. Tu peux encore échapper à la malédiction des tiens.
– Quelle malédiction ? Celle de mon père ? Où est-il ?
– Ton père nous a quittés ! Mais ce n’est pas à moi de dévoiler ce que le clan a déclaré tabou !

Chacun avait retrouvé son rôle. L’adulte ne portait pas l’adolescent dans son cœur. Il avait des raisons d’en avoir peur, mais il s’en tiendrait à son devoir. Sans un mot de plus, Sarro lui tourna le dos et retourna à sa garde.
Grumbar savait qu’il était inutile d’insister.
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#12
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Elle attendait.

Assise du bout de la fesse sur la margelle, elle attendait.

La belle, penchée sur l’eau, balançait doucement ses épaules gracieuses. Elle attendait.

Le regard égaré, romantique, dans les reflets de la fontaine, mais l’œil épiant le galant, elle attendait.

Les jambes croisées sagement, fusant de sous sa robe de lin, dans une posture à la désinvolture savamment étudiée.

Depuis des jours, elle tournait autour de lui. Elle avait entendu la mère envoyer le jeune homme à sa corvée d’eau. Elle avait pris son seau, ses sabots ; elle avait couru et elle attendait.

Il ne pouvait plus la manquer.

Grumbar parut, sa barrique sur l’épaule, suivi de ses corniauds attelés à une ridicule cariole chargée de baquets.
Le grand gaillard s’arrêta. Il posa la barrique et ses bras retombèrent le long de son corps immense et musclé. Il s’immobilisa, contemplant la jeune fille à la fontaine.

Les épaules et les bras nus d’Embla éclaboussaient le sous-bois d’une clarté laiteuse. Les fleurs dans les cheveux de la belle chantonnaient une aria qui embaumait le printemps. Ses yeux d’azur promettaient des mystères et du bonheur pour toutes les saisons à venir. Elle semblait une nymphe des bois égarée au village.

Grumbar prit une grande inspiration et poussa un long soupir ému. Rouf et Muff penchaient la tête vers lui, une oreille levée et l’autre consternée devant l’air idiot de leur maître.
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#13
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Embla battit des cils.

Grumbar resta figé.

Embla inclina son doux minois d’un air engageant.

Aucune réponse au stimulus.

Embla sortit le grand jeu, regard de velours, sourire timide, voix de gorge intime, intonation complice :
– Bonjour Grumbar…

Le jeune colosse émit un borborygme étonnant, mélange mal dégluti de « b’jour », « belle » et « Embla ».
– Wouf ? appela Muff du ton condescendant d’un « T’es avec nous Grumbar ? »

La jeune fille laissa échapper une étincelle irritée, qui traversa le ciel limpide et envoûtant de son regard. Voilà que le clébard s’en mêlait ! Il fallait le mettre de son côté !

Embla jeta une œillade à Grumbar puis s’accroupit, sa taille bien cambrée et son regard filtrant à travers ses longs cils pour juger du succès de ses minauderies.

Des deux mains, elle attrapa tendrement Muff par la peau du cou et se mit à le flatter :
– C’est un bon gros toutou, ça !  Ça veille sur son maître jour et nuit ! Ça le quitte pas d’une semelle ! Ça partage tout ! Ça mange dans la même gamelle !

La jeune fille gratouillait le molosse derrière les oreilles. Lorsqu’elle sentit l’échine du chien se détendre sous ses caresses, elle lui appuya un gros baiser sur la truffe, en frissonnant intérieurement de dégoût.

Muff, groggy, vaincu, empestant la violette, s’étala comme une carpette. Embla, un petit sourire narquois au coin des lèvres, se releva avec la grâce modeste de la conquérante sûre de son fait.
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A suivre...
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#14
Mettez les enfants au lit, c'est torride !
La lumière n'indique pas le bout du tunnel, c'est la lanterne de celui qui comme toi, cherche à sortir.
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#15
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Elle s’appuya sur le torse de Grumbar et se mit à jouer avec les mèches noires du jeune homme.
– Comme c’est gentil de venir m’aider à porter mon seau ! Comment vais-je pouvoir te remercier ? susurra Embla.
Aiguillonné par cette allusion à sa force virile, Grumbar remplit barrique et baquets en un tournemain, jouant des biceps avec aisance.

La jeune fille reprit sa place au bras du colosse. Lorsque la main légère de la donzelle s’aventura sous la tunique entrouverte de Grumbar – Ben dis donc, tu dois tenir chaud en hiver, toi ! – un long frisson hérissa l’échine du jeune homme.

Aussitôt, Rouf se mit à protester, geignant et grondant à demi.
– Je crois que lui aussi veut un gros câlin ! gloussa Grumbar avec un sourire niais, en se baissant vers son ami.

Embla se raidit et lança avec aigreur :
– Oh, ça suffit, avec les corniauds ! C’est toi qui m’intéresses, gros bêta !

Un orage barrait le front charmant de la jeune fille, dont les yeux clairs lançaient des éclairs.

Blessé dans sa candeur, Grumbar eut un mouvement de recul. Cette fille n’avait donc pas de cœur ! Elle avait bichouillé Muff sans penser à Rouf ! Quel manque de tact ! Et la sournoise n’aimait même pas vraiment les chiens !
Si elle pensait qu’il allait se laisser prendre à ses mamours et semer la discorde entre les trois amis, elle se trompait lourdement !
– Bon ben c’est pas tout ça ! J’ai plus de place dans ma cariole ! Faudra porter ton seau toute seule !

Le géant lui tourna le dos et s’en fut à grandes enjambées, sa barrique sur l’épaule, sa charrette suivant comme un toutou cahotant au bout de sa laisse, et les deux vrais toutous jappant joyeusement devant lui.

Une rage sombre bouillonna dans les entrailles de la jeune femme. Un pli vengeur naquit à la commissure de ses lèvres pulpeuses :
– Quel ours mal léché ! Tu vas voir !
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A suivre...
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