Les Dragons de Tolkien - Essai avorté
Je poste ici ce qui représente le début d'un essai que j'avais entamé sur les Dragons. J'avais peur qu'il ne tombe dans l'oubli, étant donné que je n'ai pas le temps de le reprendre.
Voilà donc le texte. N'hésitez pas à donner vos réactions et à venir ajouter votre pierre à l'édifice.
Citation :
Les Dragons chez Tolkien
Introduction
« J’avais grande envie de dragons » disait Tolkien, « Bien sûr, mon corps timide ne souhaitait pas les avoir pour voisins. Mais un monde où se trouvait l’idée même de Fafnir était pour moi plus beau et plus riche, quel qu’en fût le danger. »
Le ton est donné. Depuis ce moment, l’envie de dragons ne quittera plus Tolkien. Sa première tentative d’histoire de dragons se passe pendant son enfance vers l’âge de sept ans mais se termina bien vite :
« Ma mère ne me dit rien sur le dragon mais me fit remarquer qu’on ne pouvait pas dire « un vert grand dragon », qu’il fallait mettre « un grand dragon vert ». […] Je ne crois pas avoir essayé d’écrire une autre histoire pendant de longues années, et je me suis mis à l’étude de la langue »
Ainsi donc pendant un long moment, Tolkien oublia ses envies de dragons pour étudier la langue. Ce n’est que quelques années plus tard lors de la rédaction des Contes Perdus que les Dragons refirent leur apparition.
Les Dragons dans le Légendaire
En 1919, Tolkien commence la rédaction de ce qui deviendra plus tard le récit des Enfants de Húrin , sous le titre Turambar et le Foalókë. Ce récit conte l’histoire de Túrin Turambar et de son combat contre Glorund le Foalókë qui deviendra plus tard Glaurung le Père des Dragons.
Dans le cadre de ce récit, on découvre un passage assez précis décrivant les caractéristiques des Dragons :
« Maintenant ces dragons et vers sont les créatures les plus maléfiques que Melko ait façonnées, et les plus étranges, mais encore de toutes sont-elles les plus puissantes, sauf les Balrogs peut-être. Grande ruse et sagesse possèdent-ils, de sorte que depuis longtemps on a dit parmi les Hommes que quiconque goûte le cœur d’un dragon connaitra toutes les langues des Dieux ou des Hommes, d’oiseaux ou de bêtes, et ses oreilles attraperaient les murmures des Valar ou de Melko comme jamais ils ne les auraient entendus auparavant. Rares sont ceux qui jamais réussirent une telle prouesse que la mise à mort d’un dragon, et aucun même parmi ces Hommes de bravoure ne saurait goûter leur sang et vivre encore, car il est tel un poison de feux qui tue tout être qui ne posséderaient pas la force d’un Dieu. Quoi qu’il en soit, tout comme leur seigneur, ces bêtes infectes aiment les mensonges et convoitent l’or et les objets précieux, animés d’une immense férocité de désir bien qu’ils ne puissent en avoir l’usage ni en jouir. »
On note dans ce passage une référence évidente, mise en avant par Christopher Tolkien dans son Commentaire au Conte de Turambar , à la légende de Sigurd le fléau de Fáfnir, lequel pouvait comprendre le langage des oiseaux après avoir mangé le cœur du dragon Fáfnir.
Quelques pages plus loin, le passage est complété par une description des différentes espèces de Dragons qui furent créées par Melkor :
« Nombreux sont les dragons qu’il [Melko] a lâchés sur le monde et certains sont plus puissants que d’autres. Maintenant les moins puissants – et pourtant étaient-ils énormes à côté des Hommes de ces jours – sont froids comme il est de la nature des serpents, et de ceux-ci grand nombre possèdent des ailes et vont avec une rapidité et un vacarme extrême ; mais les plus puissants sont chauds et très lourds et d’allure lente, et certains vomissent des flammes, et le feu danse sous leurs écailles et leur désir et leur avarice et leur maléfice rusé est le plus grand parmi toutes les créatures… »
D’autre part, dans la Route Perdue, Tolkien introduit de nouveaux types de Dragons : les rámalóki, les dragons ailés, les urulóki, les dragons de feu, les fealóki, les dragons de lumière, les lingwilóki, les dragons-poissons ou serpents de mer et enfin les dragons du froid. Tolkien distingue donc d’une part trois types de dragons : les dragons sans ailes, qu’il nomme « vers », qui sont assimilables dans leur aspect à des lézards. C’est de cette famille dont il est question en majorité dans les contes du Premier Age de la Terre du Milieu, au travers de l’emblématique Glaurung. Dans cette catégorie semble notamment se ranger les urulóki, les fealóki, et les dragons du froid. D’autre part, à partir du Second Age, Tolkien introduit les rámalóki, les Dragons Ailés, et notamment Smaug dans le conte de Bilbo le Hobbit. Dans les textes publiés, on ne trouve pas d’exemple de dragon de mer.
On trouve une description de l’avidité des Dragons dans les paroles que Thorïn adresse à Bilbo, dans Bilbo le Hobbit :
« Ainsi les salles de mon grand-père regorgeaient-elles d’armures, de joyaux, de ciselures et de coupes, et le marché aux jouets de Dale était la merveille du Nord.
Ce fut sans nul doute ce qui attira le dragon. Les dragons volent aux hommes, aux elfes et aux nains l’or et les bijoux, partout où ils peuvent les trouver ; et ils conservent leur butin tant qu’ils sont vivants (ce qui est pratiquement à jamais, à moins qu’ils ne soient tués), sans jamais en goûter le tintement d’airain. En fait, ils savent à peine discerner un beau travail d’un mauvais, encore qu’ils aient d’ordinaire une bonne idée de la valeur marchande courante ; et ils sont incapables de rien faire par eux-mêmes, fût-ce réparer une écaille mal assujettie de leur armure. Il y avait en ce temps-là, dans le Nord des quantités de dragons, et l’or s’y faisait sans doute rare, alors que tous les nains fuyaient vers le sud ou étaient tués, sans compter que le gaspillage et la destruction commis par les dragons empiraient de jour en jour. »
Dans le commentaire des Annales Grises , on trouve une note de Tolkien concernant l’ascendance probable des Dragons :
« Glaurung doit être un démon [??contenu dans une forme de ver]. »
Cette courte phrase notée en bas d’une page d’un des manuscrits de façon très peu lisible permet de supposer que Tolkien considérait les Dragons comme des Maiar incarnés sous forme de vers, de manière similaire aux Balrogs. Cependant cela ne peut rester qu’une supposition vu que nous ne disposons pas d’informations plus explicites.
1 -Glaurung, le Père des Dragons
Glaurung le Ver apparait pour la première fois dans le conte de Turambar et le Foalókë (« serpent qui gardait un trésor » du qenya foa « trésor accumulé avec avarice » et lókë « serpent » ). Il se nomme alors Glorund (littéralement « le doré »).
Selon les Annales Grises , Glaurung apparait pour la première fois en 290 du Premier Age, et meurt en 499 du Premier Age. Il aurait donc vécu au minimum 239 ans, sachant qu’on ne connait pas l’année de sa naissance précisément.
C’était « un grand ver dont les écailles étaient de bronze poli et dont le souffle étaient flammes et fumée mélangées » ; ce souffle fétide et chaud fait s’évanouir Túrin lors de leur confrontation à Nargothrond. Mais Glorund possède un plus grand pouvoir contenu dans ses yeux, « car le regard de cette bête possédait une magie immonde, comme en ont bien d’autres de son genre, et il rendit Túrin comme de la pierre, car son œil tint l’œil de Túrin de sorte que sa volonté mourut, et il ne put bouger de son propre chef et pourtant pouvait-il toujours voir et entendre ». Ce pouvoir n’est pas sans rappeler celui de Méduse dans la mythologie grecque, Méduse dont le regard transformait en pierre tout être qui le croisait. Cependant à la différence de Méduse chez qui la transformation est irréversible, il semble que l’immobilisme dû à Glorund puisse être annulé par un effort intense de la volonté. En effet, Túrin réussi l’exploit de se soustraire au sortilège d’immobilisme du Dragon lorsque Failivrin passe à ses côtés emportée en esclavage par les Orcs :
« … et le pâle visage de Failivrin s’évanouit au loin, et sa voix porta jusqu’à lui, s’écriant : « Ô Túrin Mormakil, où est ton cœur ; ô mon bien-aimé, pourquoi m’abandonnes-tu ? » Si forte alors se fit la douleur de Túrin que même le sort de ce ver ne put le retenir, et s’écriant à haute voix il se tendit vers l’épée à ses pieds et aurait voulut en blesser le dragon, mais le serpent exhala un souffle infect et chaud sur lui, et il s’évanouit et crut que c’était là la mort. »
Cet épisode n’est plus présent dans le Silmarillion. Finduilas [Failivrin] passe bien à côté de Túrin paralysé mais celui-ci ne réussit pas à se soustraire au regard de Glaurung.
Mais le regard de Glorund porte le pouvoir encore plus grand d’influer sur l’esprit même des gens :
« … il ouvrit grand ses yeux maléfiques, et une lumière brilla en eux, et Mavwin [Morwen] et Nienóri tremblèrent sous son regard et un évanouissement s’empara de leurs esprits […]. Lorsque cependant après un temps dont elle ne se souvint point l’obscurité quitta l’esprit de Nienóri […] il lui sembla se réveiller de rêves d’horreur et elle ne pouvait se les rappeler, mais leur terreur se tapit dans la noirceur au plus profond de son esprit, et son souvenir de toutes choses passées était terni. »
Ici les souvenirs de Nienóri sont tous effacés et elle est livrée à elle-même. Elle demeure dans cet état d’amnésie partielle jusqu’à la mort de Glorund :
« …mais Nienóri s’assit comme assommée, et à ces mots Glorund mourut, et avec sa mort le voile de ses sortilèges la quitta, et toute sa mémoire fit claire comme du cristal, et elle n’oublia point non plus les choses qui lui étaient advenues depuis qu’elle avait succombé à la magie du ver… »
Tout le pouvoir de Glorund se trouve réduit à néant de par sa mort. Ainsi, Turambar qui gisait endormi par Glorund mourant, n’arrive à se réveiller que lors de la mort de celui-ci:
« …et voici, ils le trouvèrent remuant et vivant, car lorsque le dragon mourut l’évanouissement le quitta, et il dormit d’un profond sommeil d’épuisement, mais maintenant s’éveillait-il et il était endolori. »
La mort de Glorund est un épisode peu reluisant. Turambar accompagné de quelques camarades, se cache dans un ravin du Teiglin que doit traverser le Dragon afin d’accéder à la forêt de Brethil :
« Alors, attendant jusqu’à ce qu’un point des plus vitaux et sans défense fût à portée d’épée, il éleva Gurtholfin son épée noire et la planta de toutes ses forces au-dessus de sa tête, et cette lame magique des Rodothlim pénétra dans les entrailles du dragon jusqu’à la garde même, et le hurlement de sa douleur-de-mort déchira les bois et tous ceux qui l’entendirent furent frappés d’horreur.
Alors ce dragon se tordit affreusement et les immenses anneaux de ses contorsions étaient terribles à voir, et il brisa tous les arbres qui se dressaient près du lieu de son agonie. Avait-il presque traversé l’abîme lorsque Gurtholfin le transperça, et maintenant il se jeta sur l’autre rive et dévasta tout ce qui l’entourait, et fouetta et s’entortilla et poussa hurlements et cris tels que les plus valeureux pâlirent et se tournèrent pour fuir. »
Cet épisode fait écho à celui de la mort du dragon Fáfnir dans la chanson des Nibelungen. Sigurd, sur les conseils de son père adoptif, creuse une fosse sur le passage du dragon Fáfnir, s’y cache et au moment où passe le monstre, lui enfonce, de bas en haut, son épée magique Gramr dans le cœur.
Lors l’épisode de la mort de Glorund, on observe que son sang est empoisonné :
« …mais alors même qu’il parlait le sang maléfique jaillit de cette blessure sur sa main [de Túrin] et la brûla, et elle se flétrit, de sorte qu’à la douleur soudaine il s’exclama à pleine voix. Alors le Foalókë ouvrit ses yeux terrorisants et le contempla, et il tomba évanoui à côté du dragon et son épée sous lui. »
Cet épisode est ambigu dans la mesure où l’on ne peut pas savoir si c’est le sang du dragon qui est la cause de l’évanouissement de Túrin ou son regard.
Malgré sa mort, Glorund reste un sujet de crainte. On l’observe notamment dans le cas du trésor de Nargothrond que gardait Glorund avant sa mort :
«… les Orcs s’étaient enfuis de cet endroit lors de la mort de Glorund, et un être seulement demeurait encore là, un nain vieux et difforme assis toujours sur le tas d’or à chanter à lui-même de noires chansons d’enchantement. Mais personne ne s’était approché jusque-là pour le dépouiller car la terreur du dragon avait vécu plus longtemps que lui et personne ne s’était aventuré là de nouveau de crainte de l’esprit même de Glorund le Ver. »
Dans les Lais du Beleriand, on note deux mentions rapides à Glaurung. Tout d’abord sous le terme « l’insatiable ver de la Cupidité » dans le Lai des Enfants de Húrin et une référence dans la chanson du sortilège de longueur de Lúthien, « le corps de Glómund le serpent ».
Dans la Formation de la Terre du Milieu, Christopher Tolkien a édité trois récits qui contiennent de plus amples informations sur le Père des Dragons. Ces récits sont d’une part l’esquisse du Silmarillion (E) et d’autre part deux versions de la Quenta Noldorinwa (Q1 et Q2), écrits selon Christopher Tolkien dans les années 1930.
Dans E, Glórung est mentionné pour la première fois comme étant un de premiers voire le premier des dragons et le plus puissant, ce qui explique son nom le plus connu de Père des Dragons :
« Morgoth avait soudain lancé une grande armée contre eux, et avec elle l’un de premiers des plus puissants [> le premier et le plus puissant] de ces Dragons qui proliféraient dans ses profonds repaires… »
Quelques lignes plus loin, on apprend que Glórung est suffisamment chaud pour tout brûler sur son passage :
« Glórung apprenant l’existence de leur domaine, rampe au-dessus du Narog et travers les bois pour les attaquer, le ventre rempli de feu, laissant dans son sillage une trainée d’herbe calcinée. »
Dans le Silmarillion, on ne trouve pas d’informations nouvelles sur Glaurung. Dans les Contes et Légendes Inachevés en revanche, on trouve un détail particulièrement intéressant. Juste avant que Turambar ne transperce Glaurung, Tolkien écrit ceci :
« Car il n’entreprit pas sa traversée du gouffre juste au-dessus des guetteurs, mais un peu au nord, et ils pouvaient voir l’ombre gigantesque de sa tête contre les étoiles, et ses mâchoires étaient béantes et il avait sept langues de feu. »
Cette référence aux sept langues de feu est très intéressante. Nicole Belmont explique dans son essai , que l’on rencontre, dans le cadre de récits dits « de tueurs de dragons », deux grands contes types : La Bête à Sept Têtes (The Dragon Slayer) et Le Roi des poissons ou la Bête à Sept Têtes (The Twins or Blood-Brothers). On retrouve cette référence au chiffre sept. Nicole Belmont note notamment que les contes de tradition orale sont peu descriptifs mais que le dragon est souvent qualifié par le nombre de ses têtes qui sont de sept (plus rarement neuf). Sept têtes qui se référent notamment aux deux Bêtes de l’Apocalypse :
« Apocalypse XII, 3
Un autre signe parut encore dans le ciel ; et voici, c'était un grand dragon
Rouge, ayant sept têtes et dix cornes, et sur ses têtes sept diadèmes ».
«Apocalypse XVII, 3
Il me transporta en esprit dans un désert. Et je vis une femme assise
sur une bête écarlate, pleine de noms de blasphème, ayant sept têtes et dix cornes. »
2 - Ancalagon le Noir
Dans les Étymologies, on trouve la signification du nom Ancalagon à l’entrée NAK- : Anc-alagon « Mordante Tempête » . Mais dans l’Appendice de la Quenta, Tolkien le traduit par le vieil anglais Anddraca qui peut être décomposé comme suit : and- de anda « inimitié, haine, envie » et draca « dragon ».
Ancalagon le Noir fait sa première apparition dans la Formation de la Terre du Milieu.
Dans l’esquisse de Silmarillion (E) et dans la Quenta 1 (Q1), Tolkien ne fait pas mention d’Ancalagon. Seul un court passage qui sera par la suite supprimé peut-être considéré comme une esquisse de l’attaque d’Ancalagon et des dragons volants.
Version de E :
« Morgoth lui-même tente une dernière sortie avec tous ses dragons, mais ils sont anéantis par les fils des Valar. »
Version de Q1 :
« Et Morgoth lui-même fit une sortie, et tous ses dragons l’entouraient ; et Fionwë fut repoussé pendant un moment. Mais les fils des Valar finirent par les vaincre tous…»
Par la suite Tolkien récrivit une partie de la Q1 et introduisit de nouvelles informations. Ce nouveau récit est notée Q2 par Christopher Tolkien. Dans la réécriture du §18, on découvre la première mention d’Ancalagon :
« Mais Morgoth trembla et ne se montra pas ; et il lâcha son dernier assaut, et c’étaient les dragons ailés [car jusqu’à présent aucune de ces créatures issues de son cruel génie n’avait encore assailli les airs]. L’attaque de cette armada fut si soudaine, si foudroyante et si dévastatrice, comme une tempête de cent tonnerres aux ailes d’acier, que Fionwë fut repoussé ; mais Eärendel vint, entouré d’une myriade d’oiseaux, et le combat se poursuivit toute la nuit, dans le doute. Et Eärendel terrassa Ancalagon le noir et le plus puissant de toute la horde de dragons, et le fit déchoir du haut du ciel, et sa chute jeta bas les tours du Thangorodrim… »
Le fait étonnant dans ce passage est la référence aux ailes d’acier. Dans la Quenta Silmarillion, ce détail est encore plus mis en valeur :
« …car la venue des dragons fût comme un grand grondement de tonnerre, et une tempête de feu, et leurs ailes étaient d’acier. »
On peut donc supposer qu’Ancalagon possédait des ailes d’acier également.
Ce passage est à peu de choses près identique à celui que l’on retrouve dans le Silmarillion à quelques détails près. Ainsi la myriade d’oiseaux accompagnant Eärendil sur son navire Vingilot est maintenant commandée par Thorondor :
« Voyant ses armées en déroute et son pouvoir affaibli, Morgoth eut peur et n’osa pas s’avancer en personne. Il lâcha sur ses ennemis les forces qu’il avait gardées en réserve dans une attaque désespérée, et on vit sortir des cavernes d’Angband les dragons ailés qu’on n’avait encore jamais vus. L’assaut de cette terrible armada fut si brutal et si dévastateur que les armées des Valar reculèrent devant le tonnerre, les éclairs et l’ouragan de flammes qui précédaient les dragons. Eärendil s’avança, illuminé d’un éclat blanc. Tous les oiseaux de ciel accompagnaient Vingilot, conduits par Thorondor, et la bataille fit rage dans les airs tout un jour et toute une nuit de doute et d’inquiétude. Avant le lever du soleil Eärendil transperça le noir Ancalagon, le plus grand des dragons, et le précipita du haut du ciel. Il tomba sur les pics du Thangorodrim qu’il brisa dans sa chute. »
Cet épisode qui marque la fin du combat contre Melkor et la fin du Premier Âge n’est pas sans rappeler un épisode biblique. En effet dans l’Apocalypse selon St Jean, on assiste à un combat similaire entre St Michel et le Dragon de Satan :
« Apocalypse XII, 7-9
Et il y eut une guerre dans le ciel :
Michel et ses anges combattirent contre le dragon.
Et le dragon et ses anges combattirent,
Mais ils ne furent pas les plus forts, et leur place ne fut pas trouvée dans le ciel.
Et il fut précipité, le grand dragon, le serpent ancien, appelé le diable et Satan,
Celui qui séduit toute la terre, il fut précipité sur la terre,
Et ses anges furent précipités avec lui. »
Le Dragon personnifie Satan comme Ancalagon personnifie Morgoth sur le champ de bataille. Eärendil et ses oiseaux sont l’image même de St Michel et de ses anges. Il est intéressant de voir qu’au Moyen Age, l'archange est également représenté pesant les âmes des morts car on le croyait capable de sauver les âmes de l'enfer. Cette image de St Michel capable d’influencer le destin est à rapprocher du rôle d’Eärendil qui se fait l’ambassadeur auprès des Valar pour sauver les peuples de la Terre du Milieu du joug de Morgoth.
Une autre comparaison peut-être trouvée dans l’œuvre même de Tolkien. Eärendel et ses oiseaux arrivant à la fin du combat n’est pas sans rappeler les Aigles dans Bilbo le Hobbit et le Seigneur des Anneaux. On retrouve l’idée d’une force venant du ciel pour combattre et donner un tournant favorable aux événements (eucatastrophe).
Enfin, dans le Seigneur des Anneaux, on trouve une référence à Ancalagon le Noir. Dans le chapitre 2, l’Ombre du Passé, lorsque Gandalf tente de persuader Frodon qu’il faut détruire l’Anneau ; il dit alors :
« Votre petit feu ne fondrait pas même de l’or ordinaire, naturellement. Cet Anneau y a déjà passé sans dommage et même sans échauffement. Mais il n’existe pas dans cette Comté de forge capable de lui faire subir le moindre changement. Pas même les enclumes et les fours des Nains ne le pourraient. On a dit que le feu du dragon était capable de fondre et de consumer les Anneaux de Puissance, mais il ne reste plus maintenant sur terre aucun dragon dont la vieille flamme soit assez chaude ; et il n’y en eut jamais aucun, pas même Ancalagon le Noir, qui aurait pu faire du mal à l’Anneau Unique, l’Anneau Souverain, car celui-là avait été fait par Sauron lui-même. »
Ainsi donc Ancalagon, qui est pourtant le dragon responsable de la ruine du Thangorodrim et de la chute de son maître Morgoth, n’aurait pas pu réduire l’Anneau Unique en cendres du fait qu’il avait été créé par Sauron. Seules les flammes de l’Orodruin en sont capables, flammes issues de la Terre. On pourrait y voir une image supplémentaire de la supériorité d’Eru et de sa création (la Terre) sur Morgoth et son dragon. Cependant, si les dragons en général ne peuvent réduire l’Unique en cendres, les anneaux moindres et notamment quatre des sept anneaux appartenant aux Nains furent consumés par leurs feux comme le prouve cette citation :
« Les Rois Nains en possédaient sept, mais il en a recouvré trois et les autres, les dragons les ont consumés. »
3 - Smaug le Doré
Smaug est le plus connu des dragons de Tolkien, et celui qui ressemble le plus à l’image que l’on a du dragon occidental.
Selon John D. Rateliff, la rédaction de Bilbo le Hobbit a débutée pendant l’été 1930 et se serait achevée dès Janvier 1933 (dans sa première version) avant d’être envoyée à Allen & Unwin pour la publication. Selon lui, la rédaction du Hobbit a suivi cinq phases, dont les trois premières ont permis d’arriver au récit tel qu’il fut publié dans la première édition du Hobbit.
La Première Phase est composée de deux textes, dont la toute première version du chapitre 1 intitulée « le Fragment de Pryftan». Ce fragment est intéressant car il est titré d’après le nom primitif de Smaug, « Pryftan » qui n’apparait que dans cette Première Phase :
« Elle pouvait bien être secrète autrefois, dit Gandalf , mais pourquoi le serait-elle encore. Pryftan a creusé là-bas assez longtemps pour découvrir tout ce qu’il y a à savoir sur ces cavernes, maintenant ! »
Rateliff ne commente pas ce nom, mais quelques recherches permettent de trouver une piste très intéressante. Ainsi en gallois on trouve les mots pryf « ver, reptile, serpent, dragon » et tân « feu, incendie, flamme », ce qui laisserait supposer la signification de « Dragon de Feu » pour le nom Pryftan. [une étude complète du sujet est disponible ici
Smaug prend son nom définitif très tôt. Tolkien nous dit à ce propos qu’il :
« …porte un nom (un pseudonyme), le parfait du verbe germanique primitif Smugan : « se glisser dans un trou » ; c’est une mauvaise blague de philologue. »
On comprend tout à fait ce pseudonyme quand on connait le plaisir qu’à Smaug à s’allonger dans les profondeurs de l’Erebor. On trouve également un autre nom, équivalent du nom Smaug dans la langue dalienne de l’Erebor :
« Smaug, le nom du Dragon, est une représentation en termes similaires, […], du nom Dalien Trāgu …»
Dans le premier chapitre, on trouve une référence à la taille de Smaug :
« La porte a cinq pieds de haut et trois peuvent passer de front » disent les runes. Mais Smaug ne pourrait pas ramper par un trou de cette dimension, pas même quand il n’était qu’un petit dragon, et certainement pas après avoir dévoré tants de nains et d’hommes de Dale. »
5 pieds de haut font environ 1m50, ce qui permet de supposer que la taille d’un jeune dragon est supérieure à cette valeur.
Dans ce même chapitre, on trouve une description précise de l’attaque de Smaug sur l’Erebor raconté par Thorin, qui nous donne un aperçu de sa puissance :
« Il y avait un ver particulièrement avide, fort et méchant, du nom de Smaug. Un jour, il s’envola et vint dans le Sud. La première annonce que nous en eûmes fut un bruit semblable à celui d’un ouragan en provenance du nord et le grincement et le craquement des pins de la Montagne sous l’assaut du vent. […] Or donc, d’une assez grande distance, nous vîmes le dragon se poser sur notre montagne dans une trombe de feu. Puis il descendit la pente et, quand il atteignit les bois, ils se mirent tous à flamber. […] De la rivière s’éleva une grande vapeur ; un brouillard s’étendit sur Dale et du milieu de ce brouillard le dragon fondit sur eux et détruisit la plupart des guerriers […] Après quoi, il retourna se glisser sous la Porte Principale et fit place nette dans tous les passages, les tunnels, les allées, les caves, les salles et les appartements. […] et il s’empara de tous leurs biens. Sans doute les a-t-il amassés loin à l’intérieur en un seul grand tas dont il se sert comme lit pour dormir, car c’est là la façon des dragons. Par la suite, il prit l’habitude de se glisser la nuit hors de la grande porte et de venir à Dale, d’où il enlevait des gens, particulièrement des jeunes filles, pour les dévorer, jusqu’à ce qu’enfin la ville fût ruinée et tous les habitants morts ou partis. »
La puissance de Smaug est telle que le déplacement d’air provoqué par son vol est tout d’abord pris pour une tempête par les Nains. Cela engendre des craquements et des grincements dans les pins. Si l’on se réfère à l’échelle de Beaufort , on voit qu’un vent qui fait trembler les arbres atteint une force de 7 à 8 soit une moyenne de 60 km/h, alors qu’un vent qualifié d’ouragan de force 12 atteint les quelques 120 km/h soit plus du double. Il semblerait donc qu’il y ait une certaine incohérence dans le récit de Thorin, peut-être dû à la longue durée écoulée depuis cette attaque. Cependant, on ne peut affirmer que Smaug provoque « des vents violents dans les terres qu'ils survolaient » comme le disent certains auteurs, et malgré ce que Smaug semble lui-même penser. D’ailleurs, dans le poème que chantent les Nains lors de leur soirée chez Bilbo, il est dit que « les vents gémissaient dans la nuit » ce qui est un qualificatif un peu faible si l’on considère un ouragan.
A l’image de Glaurung à Nargothrond, Smaug n’hésite pas à s’immerger dans la rivière au pied du Mont Solitaire afin de provoquer un brouillard ainsi qu’à enflammer les bois alentours afin de perturber ainsi les troupes daliennes et naines. Son « feu était rouge, il s’étendait flamboyant ; les arbres comme des torches étincelaient de lumière ».
On apprend de cette citation que le dragon se nourrissait notamment de jeunes filles. Dans le Fragment de Pryftan, une phrase précise que Smaug avait « dévoré beaucoup de vierges de la vallée » . L’image du Dragon et des jeunes filles vierges est une image récurrente des contes de Tueurs de Dragons. Dans ces récits, le tueur de dragons doit se débarrasser du Dragon qui s’empare des filles nubiles du roi créant ainsi une stérilité symbolique . Dans notre récit, la stérilité est ainsi symbolisée par la perte de ces jeunes vierges mais aussi par la désolation créée par Smaug autour de l’Erebor.
(à finir)
4 - Scatha et les autres
Dans cette partie sera regroupé tout ce qui concerne Scatha et divers dragons dont les récits ne mentionnent que peu d’informations. Pour des raisons de facilité, les dragons "pré-SdA" sont séparés des autres, car leurs particularités diffèrent sensiblement, la vision de Tolkien ayant évolué entre les premiers écrits et l'écriture du SdA.
4-1 Les dragons dans les Contes Perdus
Dans le Silmarillion, on trouve mention de dragons lors du saccage de Gondolin :
« Enfin, quand Eärendil eut sept ans, Morgoth fut prêt et lâcha ses Balrogs sur Gondolin, et ses Orcs, et ses loups, et avec eux les dragons engendrés par Glaurung qui étaient maintenant nombreux et terrifiants».
Ces dragons sont déjà présents dans les Contes Perdus mais sous une forme très particulière, spécifique des Contes Perdus. Il s'agit de dragons de métal servant de transports de troupe aux Orcs :
« Et maintenant les Monstres traversèrent la vallée et les tours blanches de Gondolin rougirent à leur approche ; mais les plus courageux d’entre eux furent terrifiés à la vue de ces dragons de feu et ces serpents de bronze et de fer qui déjà entourent la cité ; et ils leur décochèrent des flèches en pure perte. […] Mais maintenant Gothmog seigneur des Balrogs, capitaine des armées de Melko, tint conseil et rassembla toutes ses choses de fer qui pouvaient s’enrouler autour et au-dessus de tous les obstacles qui se présentaient à eux. À celles-ci il ordonna de s’amasser devant la porte du nord ; et voici, leurs grands anneaux atteignirent jusque son seuil et s’élancèrent vers les tours et les bastions qui l’entouraient, et à cause du poids énorme de leurs corps ces portes s’écroulèrent, et grand fut le fracas qui en résulta : pourtant la plupart des murs d’enceinte restèrent solides. Puis les engins et les catapultes du roi déversèrent des flèches et des rochers et des métaux fondus sur ces bêtes sans pitié, et leurs corps creux rendirent un fracas métallique sous les coups, pourtant cela fut fait en pure perte car ils ne purent être brisés, et les feux s’écoulèrent sur leur corps sans les arrêter. Alors ceux du haut s’ouvrirent en leur milieu, et une armée innombrable d’Orcs, les goblins (sic) de la haine, s’en déversa dans la faille… »
Ils ont visiblement été créés par les forgerons d’Angband :
« …Melko rassembla ses plus adroits forgerons et sorciers, et de fer et de flamme ils façonnèrent une armée de monstres comme on n’en vit qu’en ce temps… »
Tolkien les décrit comme étant faits :
« tout de fer si adroitement relié qu’ils pouvaient couler comme de lentes rivières de métal ou bien s’enrouler autour et par-dessus tout obstacle qui se présentait à eux, […], d’autres de bronze et cuivre reçurent des cœurs et des esprits de feu brûlant, et ils réduisaient en cendres tout ce qui se trouvait devant eux par la terreur de leur souffle ou écrasaient tout ce qui échappait à leur ardeur ; encore d’autres étaient des créatures de pure flamme qui se tordaient comme des cordes de métal fondu, et ils ruinaient tout tissu dont ils s’approchaient, et le fer et la pierre fondaient devant eux et devenaient comme de l’eau, et sur ceux-ci chevauchaient des Balrogs par centaines ; et c’étaient les pires de tous les monstres que Melko conçut contre Gondolin. »
Il semble d’après ces extraits que les variétés de dragons de fer soit aussi diverses que celles des dragons vivants. L’idée générale étant qu’ils en existent de deux types : les premiers en métal solide qui servent aux transports de troupes, et les seconds qui ressemblaient à du métal en fusion ou à des rivières de feu sans consistance propre. Le fait que la pierre et le fer fondent comme de la glace démontre une chaleur extrême (de l’ordre de 1500°C pour fondre le fer). Dès lors, ils semblent étonnant que les Elfes de Gondolin ou même les Orques ne soit pas réduits en cendres à leur simple approche.
Le passage précédent amène un détail intéressant qui indique ces dragons seraient dirigés par des esprits identiques à ceux des Balrogs, des esprits de feu, ce qui rejoint l’idée que les dragons sont des incarnations de Maiar (cf. Introduction aux Dragons du Légendaire).
(à étendre et à comparer aux Dragons fil-de-fer)
On l’a vu, les Dragons de Tolkien sont essentiellement basés sur l’image des Dragons Occidentaux issus du folklore scandinave et germanique. Cependant dans The History of the Hobbit, on trouve une mention aux Dragons Orientaux dans les paroles de Bilbo, dans le fragment de Pryftan :
« Dites-moi ce que vous souhaitez que je fasse et j’essaierais - même si je dois marcher d’ici jusqu’au Grand Désert de Gobi et combattre les sauvages vers fil-de-fer de Chine. »
Cette mention, très succincte et supprimée dans la version publiée du Hobbit, montre néanmoins que Tolkien possédait une certaine connaissance de ces Dragons même s’il n’a pas tiré parti de leur image dans le Légendaire.
4-1 Scatha et les autres dragons
Tolkien intégra un certain nombre de dragons de moindre importance ou moins décrits dans les récits les plus récents de son Légendaire (c'est-à-dire ceux qui datent de la même époque que le Hobbit et le SdA).
Tout d’abord, il est intéressant de voir le lien de parenté entre les dragons du Premier Age qui furent normalement décimés lors de la Grande Guerre contre Morgoth et ceux du Second et du Troisième Age. Un passage de la Q2 permet de comprendre comment les dragons ont pu ressurgir après la Grande Guerre :
« Et Eärendel terrassa Ancalagon le noir et le plus puissant de toute la horde des dragons, et le fit déchoir du haut du ciel, et sa chute jeta bas les tours du Thangorodrim. Alors le soleil se leva, et les fils des Valar l’emportèrent, et tous les dragons furent détruits sauf deux seuls, et ils s’enfuirent dans l’Est».
Et un peu plus loin :
« ... ces Dragons se multipliant à nouveau dans les endroits sombres effrayèrent le monde, ce qu’ils font encore dans moult régions ; mais tous périront avant la fin par la valeur des Hommes mortels ».
Ainsi donc on peut supposer que ces deux dragons qui s’enfuirent à la fin du Premier Age seraient à l’origine d’une nouvelle génération, incluant Smaug et Scatha. Il faut noter que la dernière phrase « tous périront avant la fin par la valeur des Hommes mortels » semble s’accorder avec les destins des dragons rencontrés dans le Légendaire qui périssent respectivement de la main de Barde d’Esgaroth et de Fram, prince des Éothéod, tous deux Hommes mortels. La remarque est également valable pour les Dragons nommés du Premier Age : Túrin Turambar tueur de Glaurung et Eärendil le Marin d'Ancalagon (avec toutefois un bémol dans le cas d'Eärendil, qui est considéré comme un Semi-Elfe dans les récits, mais ayant une parenté humaine en la personne de Tuor).
Le peu d’informations que l’on a sur Scatha se trouve dans l’Appendice A du Seigneur des Anneaux, chapitre II « La Maison d’Eorl ». On y trouve un cours passage concernant sa mort :
« De son fils Fram, on dit qu’il tua Scatha, le terrible dragon d’Ered Mithrim, et ainsi le pays fut-il à jamais débarrassé des Grands-Vers. Ce faisant, Fram gagna de grandes richesses, mais il se heurta aux Nains qui revendiquaient le trésor de Scatha. Fram n’en voulait rien céder, pas un liard, et en lieu et place leur fit tenir les dents de Scatha montées en collier, disant : « Des bijoux, tels que ceux là, vous n’en trouverez point d’équivalents en vos coffres, car ils sont difficiles à se procurer. » D’aucuns disent que pour se venger de cette insulte, les Nains tuèrent Fram. Les Éothéod et les Nains étaient des gens qui ne s’aimaient guère ».
Ainsi Scatha était un Grand-Ver (un dragon du froid) qui vola des trésors aux Nains des Montagnes Grises tout comme Smaug. De ce trésor, on connait le fameux cor du Rohan qui appartenait à Merry et qui lui fut offert par Éowyn après la Guerre de l’Anneau :
« Eowyn donna alors à Merry un cor ancien, petit mais d’un habile travail, tout de bel argent avec un baudrier ; et des artisans y avaient gravé de rapides Cavaliers chevauchant en une ligne qui s’enroulait de l’extrémité jusqu’à la bouche ; et ils portaient des runes d’une grande vertu. « C’est un bien de notre maison, dit Eowyn. Il fut fait par les Nains, et il vint du trésor de Scatha le Ver. Eorl le Jeune le rapporta du Nord. Celui qui en sonnera dans le besoin inspirera la peur au cœur de ses ennemis et la joie à celui de ses amis ; et ils l’entendront et viendront à lui. » Merry pris alors le cor, qu’il ne pouvait refuser, et il baisa la main d’Eowyn ; et ils l’étreignirent [Eowyn et Eomer], et c’est ainsi qu’ils se séparèrent pour cette fois. »
Concernant le nom Scatha, on en trouve la signification dans la « Nomenclature du Seigneur des Anneaux » . Cette nomenclature a été écrite par J.R.R. Tolkien vers 1966 – 1967 à l'attention des traducteurs de son œuvre dans d'autres langues, afin de leur fournir des indications sur le sens des noms inventés par ses soins, ainsi que pour y définir la façon dont il désirait que ces noms soient traduits ou non. Ainsi à l’entrée Scatha, Tolkien note qu’ « il s’agit de vieil anglais (« ennemi, voleur »), provient donc de la langue du Rohan… ».
Dans l’Appendice A, chapitre III « Les Gens de Durin », on trouve une mention d’un autre dragon du froid non nommé :
« Mais Thorin Ier, son fils, s’exila et il s’en fut au Grand Nord, s’établissant dans les Montagnes Grises où s’assemblaient à présent la plupart des gens de Durin ; car riches étaient ces Monts et peu exploités. Mais les solitudes au-delà étaient fréquentés par des dragons ; et bien des années plus tard, ces dragons redevinrent puissants et se multiplièrent, et ils firent la guerre aux Nains, pillant leurs installations. Et tout à la fin, Dáin Ier et son second fils Frór furent tués aux Portes du Palais par un dragon, un Grand Drac au sang glacé ».
Il est fait mention d’un dernier dragon nommé dans le Légendaire, mais dont la seule information que l’on possède est justement le nom, Gostir. Ce nom est issu des Étymologies, aux entrées GOS- et GOTH- et THĒ- ; où sont notés :
« GOS-, GOTH- […] Gostir « terrible regard », nom de dragon [THE] »
« THĒ- […] Gostir anciennement Gorsthir « terrible-regard », nom de dragon [GOS]. »
Les Dragons hors du Légendaire
1 - Chrysophylax Dives
Chrysophylax Dives est un dragon qui apparait dans le conte Le Fermier Gilles de Ham. Comme Bilbo le Hobbit ou Roverandom, le Fermier Gilles de Ham a été écrit par Tolkien pour ses enfants vers la fin des années 1920. Cependant les éditeurs n’acceptèrent de publier le récit qu’en 1949. L’histoire raconte comment un simple fermier en vient à devenir le dompteur du Dragon Chrysophylax Dives.
Chrysophylax Dives signifie « Riche Gardien d’un Trésor », du grec Chrysophylax (Χρυσοφυλαξ) « gardien d’un trésor » et du latin Dives « riche ».
Tolkien l’introduit dans le récit par une description assez succincte :
« Il se nommait Chrysophylax Dives, car il était de lignage ancien et impérial, et très riche. Il était rusé, curieux, avide, bien cuirassé, mais pas trop audacieux. Quoiqu’il en fût, il ne craignait les mouches ou les insectes d’aucune sorte ni d’aucune taille ; et il avait mortellement faim ».
Cette citation met en évidence une hiérarchie chez les Dragons. Chrysophylax Dives est descendant direct d’une famille impériale, ce qui laisserait à penser qu’il existe une famille royale dont le pouvoir passerait de père en fils depuis maintes générations (lignage ancien). De pair avec cette remarque, Tolkien ajoute qu’il était très riche. Cette richesse peut alors être envisagée comme l’héritage de sa lignée plutôt que comme un trésor entassé par lui-même.
La référence aux mouches et insectes semble être une métaphore des épées et autres armes et faire écho au récit de Bilbo le Hobbit avec son épée nommée Dard.
Quelques pages plus loin, Tolkien ajoute des détails sur les caractéristiques de Chrysophylax :
« Le dragon était, semblait-il, d’une taille et d’une férocité exceptionnelles. Il faisait de terribles ravages. »
« Le soir du Jour de l’An, on put voir un flamboiement dans le lointain. Le dragon s’était installé dans un bois à dix miles environ, et celui-ci flambait joyeusement. C’était un chaud dragon quand il se sentait en humeur. »
La remarque sur la taille et la férocité de Chrysophylax laisse à penser qu’il est un dragon aux caractéristiques développées, par rapport à la norme. Ce pourrait être dû à son appartenance à la lignée impériale. Cependant, ces caractéristiques sont rapportées par les villageois, et la formulation avec « semblait-il », on peut y voir une simple exagération du fait de la réapparition subite d’un dragon. En effet, Tolkien nous dit plus tôt dans le texte que :
« En ce temps-là, les dragons commençaient déjà à se faire rares dans l’île. On n’en avait plus vu dans le royaume central d’Augustus Bonifacius depuis maintes années. Il y avait bien, naturellement, les marches incertaines et les montagnes inhabitées, à l’ouest et au nord, mais elles étaient loin. Dans ces régions-là, il y avait eu autrefois un certain nombre de dragons d’une sorte ou d’une autre, et ils avaient fait des expéditions de tous côtés. Mais le Royaume du Milieu était renommé à cette époque pour l’audace des chevaliers du Roi, et tant de dragons égarés avaient été tués ou étaient rentrés avec de grands dommages que les autres avaient renoncé à aller de ce côté. »
Dans le lot des exagérations et inventions des villageois, on trouve un détail assez surprenant. La croyance populaire veut que le rouge rende les dragons furieux :
« Il s’épongea le visage avec un grand mouchoir - vert, pas rouge, car les chiffons rouges rendent les dragons furieux, du moins à ce qu’il avait entendu dire. »
Cette caractéristique semble être une invention de Tolkien, car je n’ai trouvé aucun parallèle avec d’autres dragons.
(à finir)
2 - Le Dragon Blanc de la Lune
En 1925, lors de vacances sur la côte, Tolkien écrivit Roverandom , un conte destiné à consoler son fils Michael qui avait perdu son jouet préféré, un chien du nom de Roverandom. Dans le cadre de ce conte, Tolkien raconte les aventures de Roverandom à travers le monde et notamment sur la Lune. Là-bas il rencontre le Lunehomme et son lunechien volant. Ils deviennent camarades et c’est au cours d’une de leurs péripéties qu’ils rencontrent le Dragon Blanc de la Lune.
Tolkien nous fait une description de la vie de ce Dragon :
« Comme vous le savez sans doute, tous les dragons blancs sont originaires de la lune. Celui-ci avait effectué dans le monde un aller et retour, ce qui lui avait permis d’apprendre une ou deux choses. Au temps de Merlin, avait affronté le Dragon Rouge à Caerdragon, épisode conté dans tout livre d’histoire bien à jour et à l’issue duquel l’autre dragon était Très Rouge. Ultérieurement il s’en alla ravager les Trois Îles, puis s’établit un certain temps au sommet de Snowdon.»
Tolkien tisse ici un lien avec les légendes arthuriennes et plus particulièrement avec l’enfance de Merlin. Selon la légende, Vortigern, le roi de Grande-Bretagne, tenta de construire une tour au sommet du Mont Snowdon. Cependant, les matériaux nécessaires à sa construction sont à peine installés sur le chantier qu’ils disparaissent à la faveur de la nuit. Ce prodige se répète trois fois, jusqu’à ce que le roi Vortigern demande conseil à ses Sages. Ceux-ci lui disent de trouver un enfant sans père et de mélanger son sang aux fondations. L’enfant sans père est finalement trouvé, en la personne de Merlin enfant. Arrivé sur les lieux, Merlin affirma que verser son sang serait inutile car les fondations s’écroulaient à cause de deux Dragons qui étaient enterrés là. Les hommes creusèrent alors et découvrirent un Dragon Blanc et un Dragon Rouge. Aussitôt libérés, les deux Dragons se jetèrent l’un sur l’autre. La bataille dura pendant deux jours. Au début le Dragon rouge paru avoir le dessus mais le Blanc qui était plus jeune et plus agile finit par l’emporter. Cet épisode prophétise la venue d’Uther Pendragon père du roi Arthur, représenté par le Dragon Blanc, victorieux de Vortigern représenté par le Dragon Rouge. La suite de la légende raconte que le Dragon Blanc mourut peu après le combat . Tolkien fait donc de son Dragon Blanc de la Lune celui qui a combattu pour Pendragon qui ne serait finalement pas mort mais se serait réfugié sur la Lune.
« Tant qu’il y resta, les gens de s’avisèrent pas d’y grimper, sauf un homme que le dragon attrapa pendant qu’il buvait au goulot d’une bouteille et qui finit sa bouteille si précipitamment qu’il l’abandonna au sommet, exemple maintes fois imité depuis lors, c'est-à-dire depuis longtemps mais pas jusqu’au départ du dragon pour Gwynfa, peu après la disparition du roi Arthur, à une époque où les rois saxons tenaient la queue de dragon pour un mets d’une rare finesse. Gwynfa n’est pas si éloigné du rebord de monde ; de là, il est facile de voler jusqu’à la lune pour un dragon aussi titanesque et aussi monstrueusement mauvais que celui-là était devenu.»
Dans une note de fin, on trouve plus d’informations sur le lieu nommé Gwynfa. Traduit littéralement du gallois, cela voudrait dire « un lieu blanc ou béni ». Dans le folklore, aucun Gwynfa ne correspond à son utilisation par Tolkien. La comparaison donnée plus haut, par la mort du roi Arthur, permet de relier Gwynfa avec Avalon, un passage vers un autre monde, ainsi qu’avec Gwynvyd, le monde supérieur céleste de la tradition galloise.
« A présent il vivait au rebord de la lune, ne sachant pas trop ce dont le Lunehomme était capable avec ses enchantements et ses manigances. Tout de même il avait fini par oser, périodiquement, semer la perturbation dans l’agencement des couleurs. Parfois, c’est-à-dire quand il organisait une fête dragonesque ou bien se mettait en colère, il poussait hors de sa caverne de vraies flammes rouges et vertes ; et des nuages de fumées s’élevaient fréquemment de cet antre. Une fois ou deux, la lune entière était devenue rouge, et on savait que c’était lui. Il avait même osé l’éteindre complètement ! Dans ces circonstances si désagréables, le Lunehomme se cloîtrait en compagnie de son chien. »
Dans ce passage, on découvre que le Dragon Blanc serait responsable des perturbations de couleurs à la surface de la lune. Il aurait le pouvoir de rougir la Lune ; ce phénomène est parfois observable lors d’une éclipse, la Lune prend alors une teinte rouge-cuivrée ; voire éteindre complètement la lune, phénomène observable depuis la Terre lors de la Nouvelle Lune, la lune est alors invisible d’où l’impression qu’elle est éteinte.
Un peu plus loin on en apprend un peu plus sur ses caractéristiques physiques :
« …il s’est glissé hors de la caverne, de la tête à la queue, blanc dragon aux yeux verts, des flammes vertes jaillissant de toutes ses articulations. Ses naseaux crachent de la fumée noire, comme un bateau à vapeur, et voici qu’il émet le plus effrayant des mugissements. Les montagnes frémissent et en renvoient l’écho, des avalanches se précipitent, et les chutes d’eau s’arrêtent. Ce dragon possède des ailes, comme en avaient les bateaux quand ils étaient encore des bateaux et non des machines à vapeur. »
La référence aux voiles comme une métaphore des ailes est reprise d’un texte de Edmund Spenser, la Reine des Fées (1590), dans lequel le dragon possède des ailes « semblables à des voiles, que le vent creuse en s’y engouffrant, lui donnant une belle vitesse ; il gonfle les plumes jusqu’aux rémiges, on croirait une tapisserie volante ».
Un détail particulièrement troublant est la capacité du dragon à faire jaillir des flammes de ses articulations. Cette image ne se retrouve pas dans les descriptions mythologiques de dragons occidentaux mais on peut l’approcher de certaines images représentant des dragons orientaux portant des crinières sur certaines articulations.
Je pourrais mettre le fichier word ou pdf à disposition avec les références, si besoin
EDIT 22/12/2010 : mise à jour suite aux remarques d'octobre 2010
Demons run when a Good Man goes to war.
Night will fall and drown the sun
When a Good Man goes to war.
Friendship dies and true love lies.
Night will fall and the dark will rise
when a Good Man goes to war.
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